Jésus dit : « Savoir ne suffit pas. Il faut faire. »

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« Le Jésus des Écritures et le Jésus historique »

Autrement dit le Jésus dont parlent les évangiles est-il bien le même que celui dont les historiens tentent de brosser le portrait ?
Tel est le titre que j'ai accepté parce qu'il parle à chacun quel qu'il soit. Il pose une question qui est une vraie question, encore faut-il en préciser les termes.
Cela pourrait commencer comme une plaisanterie : personne aujourd'hui ne conteste sérieusement qu'un personnage nommé Jésus a vécu dans la Palestine d'il y a quelque 20 siècles. Il y a exercé un ministère étonnant qui a fini sur une croix. Dans quelques jours nous allons, en foule, fêter l'anniversaire de ce Jésus.
Or l'année de sa naissance est loin d'être assurée : peut-être en l'an 6 avant notre ère. Mieux, ou pire : si l'on en croit les très nombreuses attestations littéraires, Jésus le Nazaréen est natif de Nazareth et les récits des deux seuls évangiles de Matthieu et de Luc qui le font naître à Bethléem sont comme des commentaires destinés à souligner que Jésus était un descendant de David, le roi originaire de Bethléem.
Et voilà que dès le début nous n'accédons à l'histoire qu'au travers des interprétations qu'en ont données les contemporains !
 
Cela révèle l'ambiguïté de mon titre : Si le premier terme est clair, le Jésus des évangiles, le second est tout à fait problématique : le Jésus des historiens ! Et comment donc l'historien travaille-t-il pour tenter de cerner un personnage du passé ? En utilisant de manière adéquate des documents du passé. Dans notre cas ce sont des écrits car, quoiqu'on en ait dit, l'archéologie n'est pas ici de grande ressource (Le récent concert médiatique sur la prétendue découverte de la tombe de Jésus n'a été qu'un feu de paille bientôt réduit à rien). Donc des écrits. Ils sont de deux sortes :
Il y a les évangiles dans lesquels on décèle d'évidentes traces d'une rédaction chrétienne soucieuse de montrer en Jésus le Seigneur des croyants. De ce fait ils sont suspects de partialité.
Et puis il y a des témoignages non chrétiens. Ces documents sont-ils au-dessus de tout soupçon ? Absolument pas. Les sentiments de leurs auteurs, leur hostilité méprisante envers le christianisme est également susceptible d'avoir altéré leur peinture.
Il y a plus : Tacite se borne à mentionner que Jésus a été condamné et exécuté par Ponce Pilate et si un certain Phlégon parle du séisme et de l'éclipse survenus d'après l'évangile de Matthieu à la mort de Jésus, c'est évidemment de cet évangile qu'il tire ses connaissances. Quant à la notice des Antiquités Juives de Flavius Josèphe, si on la lit dans sa version originelle à laquelle on accède en purgeant le texte des additions qu'une main chrétienne y a apportées, elle nous apprend que Jésus était un sage dont les disciples crurent qu'il revint à la vie après avoir été crucifié sous Ponce Pilate. L'esquisse est bien pauvre, il faut le reconnaître.
Alors notre question est-elle condamnée à rester sans réponse ? C'est trop vite juger !
Les évangiles, disions-nous, portent souvent les marques d'une rédaction croyante ? Eh bien, c'est le travail de l'historien de passer ces livres au crible de la plus sévère critique historique. Ce qui restera dans le tamis sera sans doute assez proche de l'histoire. Certes, il restera toujours une zone d'incertitude : nous ne sommes pas dans une science dure et la preuve absolue est difficile à administrer. Mais il y a des conjonctions de probabilités qui sont tellement impressionnantes qu'elles emportent la conviction.
Excusez-moi d'insister : il y va du choix de la méthode et du succès de l'entreprise. Il faut le dire tout net : lire les évangiles avec un a priori de défiance, c'est mal travailler. Il faut les lire en relevant les signes d'une rédaction partisane et tenter de retrouver le récit dans son état premier, antérieur à l'interprétation qu'en veut donner l'évangéliste. Ce n'est pas toujours facile, mais c'est loin d'être impossible. Sinon il n'y aurait plus d'historiens !
Je vais maintenant vous proposer quelques exemples. Ils veulent vous faire toucher du doigt les résultats que l'on peut obtenir en pratiquant cette méthode historique qui est grandement facilitée par l'existence de 4 évangiles dont les 3 premiers sont tellement parallèles que leurs différences sont souvent très significatives.
Relire les évangiles. Ce sont les mêmes que ceux où l'on cherche la bonne nouvelle du salut en Jésus. Mais la lecture doit changer tout en restant respectueuse. La foi des rédacteurs s'y exprime, mais, sauf signes évidents, ce n'est pas un tissu d'inventions. Il y a assurément une base historique solide. Comment l'atteindre ?
 
Voici quelques critères qui peuvent le permettre :
Les évangiles sont rédigés en milieu juif et pour des juifs. Donc tout ce qui se distingue et s'oppose aux traditions juives mérite d'être examiné avec une attention particulière.
Le christianisme, vers le dernier quart du 1er siècle (époque de rédaction des évangiles) se constitue en église et cette évolution marque souvent les textes. Quand ces marques sont évidentes, il convient d'utiliser ces documents avec circonspection avant de les traiter comme des sources historiquement fiables. Symétriquement, lorsque les textes se différencient de la pensée ou des usages de l'église primitive, leur témoignage prend une valeur remarquable.
Les évangiles sont 4. Malgré leurs spécificités propres, ils ont un même objet et sont souvent à ce point parallèles qu'on peut les comparer de près. Des silences peuvent être aussi révélateurs que des additions ou des corrections. Il arrive même qu'on puisse reconstituer l'évolution d'un récit en suivant les 4 versions successives qui nous sont données. En remontant le cours de la tradition on arrive à toucher du doigt, avec un assez haut degré de vraisemblance, la scène originale objet de ces développements.
 
Prenons l'exemple de ce qui nous est dit de Ponce Pilate : Dans ce cas privilégié nous lisons aussi ce que les écrivains du temps racontaient du personnage. C'était un homme assez odieux, tyrannique, cruel et dépourvu de scrupules.
Si nous lisons le récit du procès de Jésus chez Marc, le portrait est beaucoup moins sévère : Ponce Pilate insiste pour que Jésus se justifie, il le relâcherait volontiers. Il montre une vraie réticence à le crucifier comme la foule le réclame et ne s'y résout que pour calmer l'effervescence populaire.
Chez Luc Ponce Pilate répète par 3 fois qu'il juge Jésus innocent et c'est à contrecoeur qu'il cède aux exigences de la populace.
Pour Matthieu Ponce Pilate a parfaitement conscience que les chefs religieux juifs cherchent à éliminer un rival dangereux. Au cours du procès la femme de Ponce Pilate lui fait dire que l'innocence de Jésus lui a été révélée en songe : il ne faut pas condamner cet homme de bien ! Ponce Pilate tente une dernière fois de sauver Jésus, mais la colère du peuple tourne à l'émeute. Alors Ponce Pilate s'en lave les mains tandis que la foule crie « Nous prenons son sang sur nous et sur nos enfants ».
Quelques années plus tard, voici comment l'évangile de Jean rapporte la scène : Ponce Pilate devient presque admirable. Il commence par refuser d'instruire l'affaire et, quand il s'y résout, c'est pour ouvrir un dialogue dans lequel Jésus le fait douter de soi : Qu'est-ce que la vérité ? se demande-t-il et par 2 fois il déclare Jésus innocent. Puis il discute avec l'accusé sur le thème du pouvoir et cherche à le relâcher. Les juifs le menacent de le dénoncer comme rebelle à l'autorité de l'empereur. L'argument porte, Ponce Pilate cède, non sans présenter Jésus à la foule en proclamant : voici votre roi !
Quelques décennies plus tard les Actes apocryphes de Ponce Pilate feront de lui un crypto chrétien.
La conclusion s'impose : on cherche à innocenter de plus en plus nettement le préfet romain du crime d'avoir condamné et exécuté Jésus. Symétriquement on charge de plus en plus le sanhédrin, puis la foule qu'il excite, enfin les juifs. Il s'agit évidemment de montrer que le représentant de l'état ne voulait pas s'opposer à Jésus. Donc l'administration impériale ne devrait pas persécuter les chrétiens. Quant au judaïsme qui s'oppose toujours plus durement au christianisme naissant, on en dénonce toujours davantage la haine qui l'a poussé à faire condamner Jésus.
Où est la vérité historique ? Quand on a discerné le sens de l'évolution des textes, on ne se trompera pas beaucoup en remontant le cours du fleuve : c'est Ponce Pilate qui, sans hésitation, a condamné Jésus et l'a fait exécuter. Il s'est prononcé au vu d'une accusation portée par le sanhédrin conduit par les grands prêtres. Ils dénonçaient Jésus comme un homme dangereux pour l'ordre public et craignaient l'influence de ce prophète que beaucoup écoutaient volontiers.
 
Ce dernier point mérite l'attention : les évangiles nous ont habitués à penser que Jésus a toujours suscité des réactions hostiles dans la société juive de son temps. Mais une lecture soigneuse des évangiles relève dans les récits les traces d'une réalité beaucoup plus nuancée : Quand Jésus arrive à Jérusalem il discute à plusieurs reprises avec des Sadducéens. Or ceux-ci n'osent pas manifester ouvertement leur hostilité : ils craignent la foule !
La parole de Jésus : Rendez à César ce qui est à César leur ferme la bouche tandis que la foule l'écoute avec plaisir.
Lors d'un entretien particulier un scribe n'hésite pas à manifester son estime pour ce maître dont il approuve l'enseignement.
Quand les évangiles se plaisent à dénombrer par milliers les auditeurs rassemblés aux pieds du maître qui annonce un évangile de paix et d'amour, il ne faut pas trop se hâter de refuser entièrement ce témoignage.
 
Les 4 évangiles rapportent la scène que l'on a coutume d'appeler l'onction à Béthanie.
Pour Marc et Matthieu Jésus est invité chez un certain Simon à Béthanie. Une femme oint Jésus de parfum ce qui fait scandale. Mais Jésus veut comprendre qu'elle a préfiguré son ensevelissement.
Relevons les signes d'authenticité : Simon est un parfait inconnu. La femme aussi. Béthanie ne jouit d'aucun prestige dans le christianisme primitif.
On relève en sens contraire l'interprétation par Jésus du geste de la femme : il suppose, dit-on, que la fin de l'évangile est connue : Jésus ne pourra être embaumé comme les femmes le souhaitaient Mc 16, 1-8. Eh bien, la femme de Samarie a par avance pallié cet échec.
L'argument n'a pas la force qu'on lui donne : Jésus a à plusieurs reprises annoncé qu'il allait à la mort. Il n'est donc pas impossible qu'il ait interprété en ce sens le geste de la femme.
Plus sérieuse est la réflexion que fait naître le verset où Jésus dit que partout où l'Évangile sera proclamé dans le monde on racontera ce qu'a fait cette femme (Mc 14, 9). L'allusion à une lecture ecclésiale de l'évangile et la pointe universaliste sont peu vraisemblables dans la bouche de Jésus.
Pour Luc la femme est une pécheresse et devient donc un exemple type du pardon des péchés, affirmation centrale pour Luc ; on se souvient que le chapitre 15 de son évangile est consacré aux exemples du pardon des péchés de ceux qui sont perdus.
Jean situe la scène dans la maison de Lazare dont la sœur Marie est la femme au parfum. C'est Judas seul qui se scandalise.
Que s'est-il passé ? Sans doute à peu près ce que Marc rapporte mais il y ajoute une allusion aux pratiques liturgiques et aux espérances universalistes de son église. Luc trouve là une confirmation de la couleur particulière qu'il donne à l'évangile.
Donc on soupçonne l'histoire, mais on constate qu'elle est presque inextricablement liée à la prédication ultérieure de l'église. Pour les évangélistes c'est cela l'Évangile : une histoire qui reste vivante.
 
Jésus et le Temple

Selon Marc et Matthieu Jésus s'est à deux reprises exprimé sur le temple et son culte.
Lors de son entrée à Jérusalem. C'est l'épisode des vendeurs chassés du temple ( Mc 11, 15-17 ; Mt 21, 12-13).
Au cours du procès, pendant l'interrogatoire par le grand prêtre (Mc 14, 55-59 ; Mt 26, 59-61) tout tourne autour d'une parole de Jésus annonçant la destruction du temple..
Luc ne retient que les vendeurs chassés (19, 45-46). Mais au cours du « procès » d'Étienne, il est question de la parole de Jésus contre le temple (Ac 6, 13-14)
Jean unit les deux thèmes, les place au début du ministère de Jésus et leur donne une profondeur nouvelle (Jn 2, 14-19).
Il faut examiner les textes avec attention :
 
Les vendeurs chassés du temple.

Jésus s'en prend à une pratique tout à fait admise par le judaïsme contemporain De quoi s'agit-il ? Le parvis des païens est dans l'enceinte sacrée une place où se tient continuellement un marché dont l'activité principale est centrée sur le service du culte ; on y vend les animaux des sacrifices et on y change les monnaies pour éviter les pièces étrangères. Mais il faut ne pas se méprendre. La question n'est pas de bannir les images païennes imprimées sur des pièces. La preuve en est que les seules pièces d'argent admises étaient les monnaies de Tyr qui pourtant offraient d'un côté la tête du Dieu de la ville et de l'autre un aigle qui, comme chacun sait, est le symbole de Zeus. Jésus ne s'en prend pas à la violation du commandement interdisant les images, mais au mercantilisme qui dénature le culte et donc la relation à Dieu, car sa grâce ne s'achète pas.
Deux citations des prophètes permettent de préciser le sens de la scène :
Es 56, 7 « Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations » . Les 4 derniers mots sont absents chez Matthieu et chez Luc. De ce fait la citation prophétise un culte spiritualisé. Marc qui a conservé le texte d'Ésaïe privilégie donc la pointe universaliste de la prophétie : Dieu annonce qu'à la fin le temple sera celui de tous les humains.
Jér 7, 11 : « Vous en avez fait une caverne de bandits ». Le prophète condamne un culte réduit au seul aspect rituel. On rapprochera Za 14, 21 où la pointe eschatologique est plus nettement soulignée : quand Dieu manifestera son règne, il n'y aura plus de marchands dans la maison du Seigneur.
Si c'est bien le sens que Jésus a voulu donner à son geste, on comprend le scandale : il ose prétendre qu'en lui s'accomplissent les prophéties du royaume final !
 
La parole contre le temple.

Il y a lieu de s'étonner grandement : la parole annonçant la destruction du temple joue un rôle capital dans les procès de Jésus et d'Étienne. Or tous nos textes s'accordent pour dire que l'accusation est formulée par des faux témoins.
Mais qu'est-ce que Jésus a dit au juste ?
Selon Marc il annonce qu'il détruira le bâtiment édifié par les hommes et en rebâtira un qui sera spirituel.
Pour Matthieu Jésus s'est borné à dire qu'il pourrait détruire.
Selon les Actes Jésus aurait dit qu'il détruirait ce lieu saint et changerait les lois transmises par Moïse.
Que conclure ? Jésus a prononcé des paroles contre le temple, annonçant sa destruction. Or au moment où Marc écrit le temple n'est pas encore détruit. C'est pourquoi Marc attribue l'accusation à de faux témoins et il spiritualise la menace prononcée par Jésus. Matthieu manifeste sa réserve en se contentant d'affirmer que Jésus a seulement dit qu'il pourrait détruire. Du reste ce ne sont là que faux témoignages.
Le texte des Actes nous donne sans doute la clé du problème : Jésus a bien annoncé qu'il détruirait le temple, mais cela signifiait qu'il mettrait fin à une religion basée sur un culte purement rituel.
La question qui se pose aussitôt est de savoir comment Jésus conçoit cette révolution capitale. C'est le grand prêtre qui peut nous suggérer la réponse. Aussitôt après l'accusation d'avoir annoncé qu'il détruirait le temple, le grand prêtre questionne : Es-tu le messie ? L'interrogation est très logique : seul le messie peut envisager un bouleversement aussi radical qui est en réalité un véritable changement de religion.
La réponse de Jésus demande à être bien comprise. Il commence par acquiescer. Il est bien le messie et l'on sait que la réponse pour Jésus ne va pas de soi. A plusieurs reprises il a ou bien refusé de répondre ou bien demandé à ceux qui confessaient sa messianité de garder le silence. Il est d'autant plus intéressant de noter qu'ici il accompagne son acquiescement d'une phrase qui exprime plus qu'une réserve :  « Je le suis, et vous verrez le Fils de l'homme ... » Ce titre, qui vient des prophéties de Daniel (7, 13 ss), revient dans les évangiles 38 fois et toujours dans la bouche de Jésus. Ce titre messianique n'a guère connu de succès ni dans le judaïsme ni dans le christianisme primitif. C'est donc Jésus lui-même qui a privilégié ce titre et les idées qui s'y rattachent. Quelles sont-elles ?
Il n'est pas question de développer ici l'histoire et les résonances du titre Fils de l'homme. Nous nous limiterons à en souligner un trait capital : d'abord Jésus, qui se dit Fils de l'homme, poursuit très fréquemment en ajoutant que le Fils de l'homme doit souffrir (Mc 8, 31 ; 9, 12 ; 10, 45, etc ). Citons la parole que Marc a retenu (Mc 14, 21) : « Voici que nous montons à Jérusalem et que va s'accomplir tout ce que les prophètes ont écrit au sujet du Fils de l'homme ».
Où était-il écrit que le Fils de l'homme devait souffrir ? La réponse ne s'impose pas et on comprend bien pourquoi aucun des évangélistes n'a cru possible de citer à ce propos un texte des prophètes.
Mais on doit ouvrir la question : il y a dans l'Ancien Testament des prophéties qui annoncent les souffrances et la mort d'un envoyé de Dieu. On pensera aux chants du Serviteur qu'on lit vers la fin du livre du prophète Ésaïe : il est question de la venue d'un personnage mystérieux venu pour être Le Serviteur de Dieu. Il doit être humilié et maltraité, mais ce sont nos souffrances qu'il porte. Il se dépouille jusqu'à la mort. Il porte les fautes de beaucoup…
 
Il est donc plus que vraisemblable que Jésus a eu la conviction d'accomplir la prophétie d'Ésaïe. Cela revient à dire que Jésus a voulu être un messie très inattendu : en lieu et place de la gloire et du pouvoir traditionnellement promis au messie, il se sait appelé à souffrir et à mourir d'une mort dont l'effet salvifique atteindra des foules.
Peut-on aller plus loin sans recourir à des suppositions relatives à la psychologie de Jésus ?
Peut-être : un texte de Jean suggère une réponse possible. Jésus dit que celui qui croit en lui a la vie éternelle. Il ne vient pas en jugement car le Père a confié au Fils d'exercer le jugement parce qu'il est le Fils de l'homme (Jn 5, 24-27). Comme le Fils de l'homme de Daniel doit exercer le jugement à la fin des temps, c'est donc qu'avec Jésus les derniers temps de l'histoire du salut sont arrivés. C'est lui le juge et son jugement est un verdict de vie car il souffre et meurt pour les hommes. Il est et le juge et le jugement. Sa mort est le signe d'une alliance nouvelle que Dieu conclut avec l'humanité sur le modèle de l'ancienne alliance.
Jésus a-t-il pensé cela ? On peut seulement dire que c'est assez vraisemblable.
Si tel est le cas, on comprend mieux l'interrogatoire du grand prêtre : es tu le messie ? Oui, mais un messie qui accomplit les prophéties du fils de l'homme, du Serviteur souffrant, qui porte les peines des hommes jusqu'à mourir pour eux. C'est l'alliance nouvelle , c'est la nouvelle religion annoncée par les prophètes.
Alors le grand prêtre se prononce pour une condamnation sans appel : la parole de Jésus contre le temple prend en effet une résonance universelle.

Le double commandement d'amour

Une bonne partie de l'activité publique de Jésus a consisté en entretiens : avec un paralytique, un lépreux, avec Jean-Baptiste et ses disciples, avec des pharisiens, des scribes, une foule, ses propres disciples, un démoniaque, Jaïrus chef de la synagogue, avec la Samaritaine, un sourd-muet, un aveugle, Bartimée, Nicodème… Ce sont donc des moments importants du ministère de Jésus. Que pouvons-nous en penser ?
Prenons un exemple. Il est 3 fois attesté et donne lieu à une parole lourde de sens : l'entretien de Jésus avec un scribe sur le plus grand commandement. Prenons la relation la plus ancienne : Mc 12, 28-34. Mais est-ce la plus ancienne ? Regardons l'évangile de Marc. On vient de raconter l'entrée de Jésus à Jérusalem. C'est donc le début de la période décisive du ministère de Jésus. Or, pour un lecteur attentif, c'est l'occasion d'une série d'entretiens de Jésus avec les représentants les plus qualifiés du judaïsme.
En vertu de quelle autorité agis-tu ainsi, questionnent les grands prêtres, les scribes et les anciens, énumération qui évoque la composition du sanhédrin.
Ensuite des Pharisiens et des Hérodiens tendent un piège : est-il permis de payer l'impôt à César ?
Puis des Sadducéens veulent le mettre dans l'embarras avec leur insidieuse question sur la résurrection.
Enfin vient notre texte qui met en scène un scribe.
Cela ressemble bien à une série organisée. On peut même préciser : c'est une série antérieure à Marc et qui veut montrer que Jésus a su répondre aux questions les plus captieuses des plus sages représentants du judaïsme. Antérieure à Marc disions-nous ? On peut le prouver ! Deux indices le montrent :

D'abord dans cette collection enthousiaste Marc a introduit un morceau de tonalité plus désabusée : la parabole des vignerons homicides. Au moment où Marc écrit, vers l'an 69, l'optimisme des premiers temps n'est plus de mise. Le judaïsme s'est durci dans son opposition et l'on se met à l'accuser de la mort de Jésus.
Ensuite si vous lisez attentivement tout l'évangile de Marc, vous vous convaincrez que les scribes sont régulièrement dépeints comme les opposants types à Jésus et à son Évangile. Après la remarque précédente nul ne s'en étonnera. Or dans notre texte le scribe est un personnage bien sympathique. Sa question est pertinente : comment se conduire saintement au regard des 613 commandements que le judaïsme le plus scrupuleux dénombre dans les lois de MoÏse ? Et Jésus répond avec bienveillance, commençant par citer le Shema qui est le cœur de la foi juive. Le scribe applaudit à cette sagesse inspirée : ce résumé de la loi est bien la pieuse obéissance qui vaut mieux que les rites et les sacrifices. Enfin Jésus le déclare tout proche du royaume des cieux.
Ce n'est pas la plume de Marc, ce contempteur des scribes, qui a brossé ce portrait. Cela vient de plus loin, d'une époque où l'on se réjouissait de voir Jésus accueillir ceux des juifs qui semblaient disposés à recevoir son message.
Marc a trouvé ce récit au sein de la série des entretiens de Jésus, et qu'en fait-il ? Comment termine-t-il la scène ? « Tu n'es pas loin du royaume de Dieu » dit Jésus et cette phrase que l'on pouvait entendre comme pleine d'un magnifique espoir se met à résonner comme un constat d'échec : Tu n'en es pas loin, mais pour y entrer il faut plus qu'une approbation du message de Jésus. Il faut se convertir et le suivre. Du coup, poursuit le texte de Marc, personne n'osait plus l'interroger.
Ainsi les très anciens souvenirs optimistes sont-ils colorés par la désillusion de la 2e génération.
Mais suivons le récit au cours des âges :
Voici Matthieu. L'interlocuteur n'est plus un scribe sympathisant mais un légiste insidieux. La réponse de Jésus ne cite plus le Shema et les deux commandements, qui n'en font plus qu'un, ne résument plus la seule loi des cinq premiers livres de la Bible, ils disent le sens profond de toute l'histoire sainte que Dieu conduit en parlant à son peuple par les prophètes.
Quant à Luc, non seulement il n'a plus conscience d'utiliser la série d'entretiens dans lesquels Jésus sait si bien répondre aux chefs des juifs, mais encore il transporte le débat dans un tout autre contexte : le sien. La question n'est plus de déterminer le premier commandement de la loi juive, mais : Que faire pour accéder à la vie éternelle. L'interlocuteur sait donner la bonne réponse. Il sait. Mais, poursuit Jésus, savoir ne suffit pas. Il faut faire. Et c'est bien pourquoi le texte poursuit en racontant l'histoire du Bon Samaritain.
Que conclure ?
D'abord que si nous remontons le fil du temps, nous nous rapprochons indiscutablement de l'histoire. Mais ne nous y trompons pas : nous n'atteignons encore que les plus anciens témoignages. Et si vous allez jusqu'à remarquer que la très ancienne collection d'entretiens de Jésus est marquée par l'espoir qui anime le cercle des premiers disciples, je ne peux rien objecter. Alors ?
Deuxième conclusion : il y a un cadre historique. Il est assez précis même si quelques traits demeurent flous. Bien. Mais il y a plus : il y a le témoignage de ceux qui ne se lassent pas de raconter l'histoire et qui le font avec la conviction que cette vieille histoire est aussi la leur. C'est une histoire vivante comme le Jésus dont elle rapporte les paroles. Ils ont trouvé l'histoire tellement vraie que leur vie comme celle de leur église et de tous les croyants peut en être affectée.
Jésus n'est pas seulement un sage érudit, c'est le Seigneur qui ouvre le royaume à qui se convertit.
Il est le maître qui permet une lecture vive de la Bible.
Il est enfin celui qui appelle à une obéissance d'amour agissant.
Et le lecteur qui au terme de cette découverte historique se met à réfléchir en vient à poser cette question dernière : et pour moi, qui est-il et que veut-il de moi ?
 
L'homme riche (Mc 10, 17ss)

L'homme vient à Jésus avec cette interrogation brûlante : que faire pour avoir la vie éternelle ? Jésus renvoie à la loi juive dont il ne cite très étrangement que la deuxième moitié des dix commandements, le dernier étant résumé par la formule : « Tu ne feras de tort à personne ». Ce sont, on le note tout de suite, les commandements qui ne concernent que la conduite envers les hommes. L'homme dit qu'il a vécu cela et Jésus ne le contredit pas. Mais, le regardant avec amour, il énonce une nouvelle exigence : tout laisser pour le suivre. C'est une réinterprétation bouleversante des premiers commandements du décalogue qui parlent des devoirs envers Dieu : un seul Dieu et pas d'idoles. Et voici l'inattendu : être ainsi fidèle à Dieu, c'est suivre Jésus. Alors on entre dans le royaume de Dieu.
C'est un message extraordinaire et qui correspond bien au résumé qu'en donne Marc (Mc 1, 15) pour présenter le début du ministère de Jésus : « il proclamait l'Évangile de Dieu et disait : le temps est accompli, le royaume de Dieu s'est approché, convertissez-vous et croyez à l'Évangile ».
Le royaume est venu, il est là lui que tout le judaïsme attendait pour un futur dernier.
C'est aussi l'objet des paraboles du royaume : parabole du semeur qui fait entendre en ce monde les mystères du royaume ; parabole de l'ivraie qui pousse en même temps que le bon grain du royaume ; parabole du grain de moutarde devenant l'arbre du royaume où tous les oiseaux de la création peuvent trouver refuge ; parabole du levain dont une miette fait lever toute la pâte comme un mot d'Évangile peut transformer l'humanité en peuple de Dieu ; parabole de la perle cachée que l'on se hâte d'acheter en vendant tous ses biens pour acquérir le trésor sans prix qu'est le royaume.
« Heureux les pauvres de cœur, a dit Jésus, le royaume des cieux est à eux ».
« Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, le royaume des cieux est à eux ».
Assurément nous sommes là devant l'aspect le plus original, le plus inattendu, le plus authentique du message de Jésus. Personne ne peut assurer que nous entendons là ses propres mots, mais il est clair que ce n'est pas une traduction fautive de ce qu'il est venu proclamer dans notre monde. Nous ne l'entendons et ne l'entendrons jamais que transmis par des bouches humaines. Si ces témoignages sont marqués au sceau d'une foi pour laquelle ces hommes ont souvent joyeusement donné leur vie, il nous faut seulement les recevoir avec reconnaissance : il y a là une vérité que nous transmet l'histoire bien qu'elle transcende toutes nos histoires.
 
Pierre Prigent,
professeur émérite de la Faculté de théologie protestante de Strasbourg
 
Conférence à l'Église Saint-Matthieu de Strasbourg, le 29 novembre 2012
Nous remercions vivement le professeur Pierre Prigent de nous avoir confié le texte de sa conférence.
 
Source : Union protestante libérale de Strasbourg
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Pierre Prigent a publié de nombreux ouvrages, notamment un commentaire du livre de L'Apocalypse, récemment, « La foi au risque de l'histoire », et « Des paroles de Jésus à la Bible. L'Église des années 100 à 250 », éditions Olivétan, décembre 2011.

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