Dieu est créateur d’identité

Publié le par la rédaction

CHAOS ET CRÉATION
 
Par les nuits d’été en montagne, et j’imagine encore plus dans les déserts, j’aime m’arrêter pour contempler le ciel. Spectacle unique. La quantité des étoiles, leurs dispositions, l’éclairage bleuté sur un fond noir absolu et surtout la profondeur de la voûte ont quelque chose de merveilleux, vertigineux, mystérieux. La contemplation nous évite peut-être de nous sentir écrasés par l’infini et le silence qui remplit le vide. Immanquablement, des questions surgissent, des « pourquoi ». On ne peut rester indifférent. Quel est le destin de ce monde et surtout pourquoi la matière s’est-elle organisée pour réfléchir, penser sur elle-même ? Après tout, l’homme n’est qu’un petit tas d’atomes. Mais d’atomes pensants, dirait Blaise Pascal. Avec tous ceux qui s’arrêtent un jour pour regarder le ciel, se crée un espace de contemplation, se constitue une communion de pensée, de recherche de sens, non pas d’explications aussi savantes et infinies que l’infini, mais bien une recherche de sens, cet essentiel qui fait vivre. Cette question du sens reste aujourd’hui ouverte. Les sciences avancent de manière extraordinaire et nous révèlent bien des mystères sur l’homme et sur le monde. Malgré des avancées vers l’infiniment petit et l’infiniment grand, bien que l’insondable du temps finisse par nous sembler familier, nous restons face à nous-mêmes et face à un monde incompréhensible. Alors que l’on pense à de nouveaux cosmos et à ce qui a précédé le « big bang », le monde est-il désenchanté, simplement mécanique ou aveugle au final ? La terre est-elle toujours informe et vide, l’homme perdu dans l’insondable et l’histoire réduite à un silence muet ?
 
La Bible ne reste pas fermée à cette question. Une des idées fortes de ce livre est justement de refuser l’absence de sens. La révélation qui court de la première à la dernière page est de dire non au chaos, non au non-sens, non à la mort aussi. Réfléchir sur la Création, c’est aussi entrer dans un débat idéologique et politique. Les créationnistes du monde évangélique et de l’Islam cherchent à imposer le créationnisme aux États Unis d'Amérique, mais aussi comme on l’a vu récemment en Algérie et aujourd’hui en Turquie. En arrière-fond se forment évidemment toutes les questions touchant l’environnement.
 
Nous aborderons la question de la création sous deux angles :
  • La Parole et la Création,
  • La Parole et l’histoire.

Nous conclurons par le sens que la parole a dans nos vies et à ce que la relation Parole-Création nous dit de Dieu.

1. Parole et Création
 
Il y a de nombreux textes dans la Bible qui font référence à la Création. La Genèse bien sûr mais aussi les Psaumes et le livre de Job qui contient le plus long poème sur la Création sans parler du Nouveau Testament avec notamment le prologue de l’Évangile de Jean. Les récits de l’Ancien Testament nous confrontent souvent au problème du mal, du sens face à l’absurde, de la vie face à la mort. Ce ne sont pas des récits scientifiques, mais des poèmes, des réflexions. Il ne faut pas chercher à adapter nos connaissances scientifiques à des mentalités pré-hellénistiques ; nous sommes dans des domaines différents mais complémentaires.
 
Les deux premiers chapitres du livre de le Genèse sont centrés sur le problème du Mal et sur la question des origines : des « pourquoi » fondamentaux qui masquent à la fois la faiblesse de l’humain, mais aussi sa grandeur.
 
Il y a un commencement, un commencement qui s’écrit avec la seconde lettre de l’alphabet hébraïque « béréchit » ; c’est une lettre ouverte qui nous dit que la création est ouverte, non pas fermée, elle est un moment essentiel. « La terre était informe et vide et l’Esprit de Dieu planait à la surface des eaux ». Contrairement à une idée reçue, la Bible ne propose pas une Création à partir de rien. Au début, il y a bien quelque chose, mais quelque chose de vide, proche de rien. Être vide, proche du rien, être informe, n’avoir aucun sens, c’est ne pouvoir être saisi. On ne peut poser ni regard ni parole sur du vide, rien à quoi s’accrocher, pas de repère, pas de sens. Le chaos se replie sur lui-même dans un infini non-sens, il ne dit rien, il est lieu d’angoisse. Mais c’est bien à partir de ce quelque chose qui n’est rien et non-sens, et défini comme tel, que se produit du sens. Nous sommes là au cœur d’un combat éternel et toujours renouvelé entre l’absurde chaotique et le sens, l’événement et l’histoire, la mort et la vie, finalement le mal et le bien. Ce débat est celui des philosophes et des religions. En ce qui nous concerne, la Bible le pose dès sa première ligne. Et même si le récit de la Genèse n’est pas le plus ancien, les théologiens qui ont fixé le canon de l’écriture ont eu la sagesse de le mettre en tête.
 
Les choses en elles-mêmes ont peut-être un sens, mais il ne nous apparaît pas comme une évidence. Le regard posé, le lieu de ce regard, d’où il vient et où il se pose, l’époque aussi, l’instant et la volonté de contempler et puis de comprendre peuvent révéler sinon le sens, au moins du sens. Le sens est ainsi lié à la relation. Tant que je n’ai pas de relation à l’objet, il n’existe pas pour moi, il m’est indifférent. C’est bien la relation que j’ai avec cet objet qui me le fait apparaître, être même, grâce à l’échange d’information ; je reçois l’information par mes sens. Tant que cette information n’existe pas (voir, entendre, sentir, toucher), ou ne peut se faire, l’objet est non-sens pour moi ; il n’est que pour lui et ne m’atteint pas. En revanche, la relation à l’autre est toujours réciproque. L’objet, la personne agissent sur ma vie. Face à la Création, quelle va être la relation : porteuse de sens et de vie ou de non-sens et de mort ?
 
« Au commencement, la terre était informe et vide » mais il y a aussi les ténèbres et les eaux. Ces différents éléments sont porteurs d’une symbolique de mort. La mort est non-sens, absurde, ténébreuse bien sûr ; quant à l’eau, si elle est symbole de vie surtout pour des hommes vivants en région semi-aride, elle est aussi un symbole de mort quand elle est profonde, insondable, dangereuse. La mer n’a jamais vraiment attiré les Sémites ! Tout au fond de l’eau, on rejoint le « shéol », le lieu des morts, et l’Apocalypse de Jean souligne que la Bête sort de l’eau ! Notons au passage que lorsque Jésus marche sur les eaux ou calme la tempête, il nous est signifié qu’il domine la mort. La présence de la mort et du non-sens est redoutable car Eros et Thanatos ont toujours fait bon ménage. Sommes-nous attirés et perdus par le non-sens, le chaos et la mort ou bien lisons-nous de la vie et du sens dans l’acte créateur de la Genèse ?
 
Parole et Lumière : si Thanatos et Eros ont toujours formé le couple du vertige, de la perte de soi, de la mort, Dieu refuse cet état. L’acte créateur par la parole est un arrachement à la mort, au chaos et au vertige. La première parole de Dieu est donc « une Lumière sera », la Parole s’efface, reste la Lumière. Lumière blanche, immaculée, infinie d’où sortira le prisme des couleurs, l’arc-en-ciel et la vie. Quelle est-elle au fond cette Lumière ? La question est légitime car Dieu crie « jour et ensuite nuit » pour créer le premier jour. En effet, le soleil et les luminaires ne sont créés, appelés, nommés, que le quatrième jour ! La Lumière du premier jour n’est pas la lumière de notre quotidien, elle est la Lumière de Dieu qui permet de discerner le sens des choses et du monde, de dire le monde, de situer, de faire vivre. Peut-être est-ce déjà aimer ? Entre le silence obsédant de l’abîme chaotique et noir et le silence contemplatif rempli par la lumière de Dieu, se place une parole, un murmure ou un cri qui appelle comme un murmure ou crie le nom de l’être aimé. Nommer, faire surgir du néant c’est donner une identité, faire sortir de l’anonymat, de la masse, de l’informe. Nommer, c’est bien appeler, mettre à part, créer à partir du chaos, du non-sens. Mais Dieu ne nomme pas n’importe comment. En fait Dieu crie, appelle au fil des jours dans une progression régulière et de plus en plus complexe à partir du moment où est posée la « lumière » du premier jour. Dire, entendre et voir sont ainsi les caractéristiques de la relation. Dieu en relation avec le monde nous met aussi en relation avec le monde.
 
Apparition et séparation : distinguer, voir, comprendre, c’est séparer. Ce que souligne Genèse 1, par exemple, Dieu sépare les eaux d’en haut et celles d’en bas, il sépare le sec du liquide et ainsi de suite. Cette séparation s’affine de plus en plus de telle sorte que même ce qui « fourmille » peut être nommé. Dieu voit que la vie qui émerge ainsi est bien. À la fin c’est même « très bon ». Être mis à part par Dieu c’est déjà être en état de sainteté, surtout quand c’est positif. Enfin le sens et la vie apparaissent quand il y a un, ou plusieurs moments de contemplation qui permettent de poser, d’évaluer, de questionner. Une mise à distance qui permet d'entendre la parole qui éclaire le monde. La contemplation et le silence habité par le regard divin nous font prendre conscience de la richesse et de la beauté du monde créé. La création part en bouquet, en variété, en mouvement, ça vit, ça fourmille sous terre, sur terre, dans les airs… c’est un air de couleur et de liberté qui apparaît dans la création achevée au sixième jour… et c’est très bon. Les moments quotidiens de sabbat et le septième jour sont des temps de récréation et de nouveaux départs. Le huitième jour est peut-être le temps de l’histoire, de l’ouverture… Au commencement est l’ouverture et le sens.
 
L’évangéliste Jean en écho, dans une réflexion riche d’une longue maturation à travers les siècles et la sagesse le dit lui aussi dans le prologue de l’Évangile (Jean 1, 1 à 18). « Au commencement était le verbe et le verbe était tourné vers Dieu. Tout fut par lui et rien de ce qui fut ne fut sans lui. En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes et la lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas comprises » (Jean 1, 1 à 5). Pour Jean, dans l’événement Jésus-Christ, on retrouve aussi cette approche : parole et lumière. De plus, pour Jean, Dieu est amour. Dans cette logique, ne peut-on pas dire que l’acte créateur apparaît comme un acte d’amour ? Que fait après tout la mère qui nomme son enfant après l’avoir mis au monde si ce n’est de lui donner une identité, mais aussi de lui permettre de se situer par son nom, de ne pas être un « on » impersonnel mais d’être quelqu’un ? Parole essentielle qui marque à jamais le nouveau né. Le regard suit la parole comme une lumière pour envelopper, prendre et contempler. La parole, le regard et le silence sont moment de Sabbat, signe d’amour. Ces signes nous délivrent de l’absurde et si des découvertes des astrophysiciens reculent l’infini, c’est bien l’émerveillement de la beauté et de l’amour exprimés dans la contemplation qui fait entendre une parole qui est lumière et sens. Non, nous ne sommes pas perdus dans l’infini ou dans l’absurde mais la science et la théologie se rejoignent pour nommer, pour rêver, pour révéler du sens. Les anciens néoplatoniciens voyaient dans le regard toute l’âme de la personne. Il y a dans le regard de celui qui contemple le monde le fait de la rencontre de son âme et de l’âme du monde ; la lumière d’un rêve, le sens aigu de la réalité du monde. La Parole créatrice ne nous révèle pas un Dieu tout-puissant créateur comme par magie à partir de rien, elle révèle un Dieu qui est parole, relation et sens, elle révèle un Dieu Amour.
 
2. Chaos, Parole et Histoire
 
Si l’acte créateur par la parole a du sens, éclaire et aussi renouvelle puisque je puis être nommé et nommer à mon tour, il n’empêche que le cours des événements repose aussi, sans cesse, la question du sens. L’histoire est-elle chaotique ? Y a-t-il ici aussi une parole qui puisse redonner du sens à l’histoire ? La Genèse nous dit que la chute rompt l’harmonie créée par la parole ; les douze premiers chapitres de la Genèse posent en fait le problème du mal. Le meurtre d’Abel nous colle à la peau et pèse sur nos consciences. Par exemple, le vingtième siècle reste pour nous celui des chocs qui posent et reposent la question de l’histoire. Les guerres alimentées par l’impérialisme, les manipulations des masses et la technique ont atteint un degré de violence et de destruction jamais égalés. Il est vrai que l’information amplifie le discours et que l’ouvrage du temps estompe dans nos mémoires des événements lointains ; ils opèrent aussi un tri important où exagération et oubli se côtoient. Près de quatre cents conflits se sont déroulés au vingtième siècle et c’est par dizaines de millions qu’il faut compter les victimes, non pas qu’il y ait moins de conflits qu’avant mais la technologie et la pression démographique augmentent les risques. Horreurs en tout genre, génocides, injustices, menaces nucléaires et écologiques sont autant d’éléments qui troublent les consciences. Comment celui qui est allé sur la lune peut-il côtoyer celui qui meurt de faim ? Ni Georg Wilhelm Friedrich Hegel, ni Karl Marx ne pouvaient prévoir un tel décalage, de telles violences ; ici la question n’est plus de savoir si nous sommes à la fin de l’histoire ou dans des phases dialectiques de la dite histoire, mais bel et bien, face à l’absurde de savoir si l’histoire a un sens. Face au pourquoi de l’enfant pendu à Auschwitz, tout discours est illusion. Le scepticisme de l’Ecclésiaste me semble peut-être plus raisonnable que n’importe quelle explication…
 
L’histoire a-t-elle sombré dans le chaos, le non-sens, s’est-elle engloutie dans sa propre fin ?
 
Revenons en arrière. La Bible est bien inscrite dans l’histoire, elle est même à bien des égards l’histoire d’une histoire. Elle est le récit de l’expérience d’un peuple qui dégage peu à peu à partir d’un fatras d’événements le sentiment qu’il y a un Dieu qui parle à son peuple et l’accompagne. Ce Dieu n’est pas seulement le Dieu qui donne sens à la création, mais aussi celui qui donne du sens à mon existence dans une histoire qui devient lisible. Certes on peut critiquer et remettre en cause les récits événementiels de la Bible, mais on se doit d’en garder le sens. Et c’est bien un des rôles essentiels du prophétisme biblique.
 
Comme pour la création, il y a une parole qui nomme. Un exemple type est l’appel de Samuel par son nom (Sam 3). Dieu connaît le prophète, ainsi Jérémie (Jér 1, 4-5) « Avant de te façonner dans le sein de ta mère je te connaissais ». Moïse à l’Horeb est appelé lui aussi, et il se trouve en présence d’une parole qui connaît la situation du peuple. Il est vrai que la rencontre reste souvent une impression forte et indescriptible que seul l’art du visionnaire peut exprimer comme Ésaïe (Es 6) ou Ézéchiel (Éz 1). Ces appels et rencontres posent le prophète comme quelqu’un qui a une identité, un projet, une mission. De la foule il sort, il est nommé, dans l’histoire qui suit son cours, par sa seule présence, une fois nommé et investi, le prophète reste un repère. Comme son nom l’indique il est porteur de la parole de Dieu. Cette parole, qui fait irruption dans l’histoire, est là pour rappeler le peuple à ce qui pour lui a du sens, c’est-à-dire sa relation à Dieu, la fidélité à l’Alliance passée par Dieu avec les Hébreux et la certitude de la promesse faite à Abraham. Dieu créateur est aussi « Dieu des pères Abraham, Isaac et Jacob ». Le prophétisme s’exprime surtout quand l’histoire du peuple d’Israël est précisément non sens, chaos et mort, soit par des menaces extérieures comme la menace assyrienne, soit par des pertes d’identité intérieures par abandon de l’Alliance et un retour au paganisme. Ce n’est pas pour rien que le prophétisme classique se développe avant l’Exil à Babylone alors que le peuple vit une tension très forte entre les menaces extérieures d’une part et le développement économique et social du pays d’autre part. Que devient l’identité du peuple et quel est son destin ? On le sait, tout finit dans la catastrophe double de la prise de Samarie en 722 par Sargon II et celle de Jérusalem en 586 par Nabuchodonosor. Or, dans la période d’effacement de l’histoire que connaît Israël pendant quelques décennies, c’est le prophétisme qui va développer une théologie de l’histoire qui trouve son achèvement en Daniel au deuxième siècle face à la menace de la culture grecque. Au désespoir dû à l’histoire répond le style apocalyptique. Style codé, riche en allégories, images, références aux événements du temps et qui projette l’expérience du peuple sur une fin de l’histoire où la vérité doit triompher et où le peuple se voit rétabli dans sa dignité et sa réussite. Petit à petit, Jérusalem devient le centre d’une vision géopolitique sublimée qui aboutit à la vision finale de l’Apocalypse de Jean où la Jérusalem céleste devient le nouvel Éden avec les fleuves, l’arbre de vie et la présence de l’agneau immolé. Ainsi s’exprime la synthèse de deux courants dominants de la Bible, le courant prophétique sans doute marqué par une « culture du désert » et un courant sacerdotal et sapientiel autour de l’Exode, du lévitique et du Deutéronome de culture plus urbaine. Mais avant d’en arriver à une telle synthèse, c’est le livre de Daniel avec sa vision de la statue (Dan 2, 31-35) qui présente la succession des empires mondiaux et leur fragilité. Pour Daniel c’est la fidélité à Dieu qui est le Dieu de l’histoire qui permet, malgré les apparences, de trouver le chemin qui conduit à la clairvoyance et à l’espérance. La parole de Dieu transmise soit par les prophètes soit par les visionnaires des apocalypses permet cet éclairage et ce sens de l’histoire : dans l’histoire il y a un but et ce but est en Dieu qui nous le révèle. Ces visions et annonces sont crédibles car Dieu est le « Dieu des pères Abraham, Isaac et Jacob » c’est aussi le Dieu de la liberté que révèle l’Exode. C’est en fonction de ce passé transmis et médité que l’avenir prend tout son sens et l’espérance devient comme le dirait Paul – ce qu’on goûte à l’avance que l’on ne possède pas encore et dont on attend la plénitude.
 
Pas plus que le monde, l’histoire n’est absurde. Elle peut être souvent terrifiante, parfois apaisante. Mais cette histoire est éclairée par la parole qui lui donne sens et montre que Dieu la conduit à son terme. En fait la parole de Dieu dans l’histoire donne la dimension de l’Éternité à ce qui n’est que mesure du temps en attendant le Royaume.
 
3. La Parole dans nos vies
 
La foule avance de son pas lent, elle est compacte. Chaque personne est interchangeable avec une autre. Pourtant, un nom est prononcé, une personne s’arrête, provoque un remous alentour. Elle a un nom, elle est quelqu’un, on la repère, elle existe. Comme pour le tohu-bohu de la Création, par la Parole, de l’indéterminé, du non-sens, émerge la vie, la visibilité, l’identifiable. Il est grave de vouloir ordonner la foule, de la faire marcher au pas, de la faire aller au rythme d’une pensée unique, l’uniforme est la plus haute expression du désordre tout comme la hiérarchie qui ordonne et empêche de penser, on l’a vu dans l’administration de l’ordre totalitaire du vingtième siècle. Appeler c’est faire sortir de l’anonymat, rendre la personne à elle-même.
 
Dieu est créateur d’identité et l’aventure de l’Exode qui occupe quatre livres dans la Bible, sans compter les références ailleurs, insiste sur ce fait. L’esclavage qui est une négation de l’identité et de la liberté est comme la foule, un lieu de non-sens, de non-être. Or, Dieu se révèle comme expression de l’être en devenir et l’humanité créée à son image est appelée à sortir de l’esclavage du non-être. L’Exode est peut-être le livre central de l’Ancienne Alliance et le Décalogue son message. En Exode 20, le prologue du Décalogue est on ne peut plus clair « Je t’ai libéré de l’esclavage, de la maison de servitude ». La Parole est ici liée à la libération et à l’abandon de la situation chaotique du servage. Dieu crée un peuple à partir de la masse des esclaves d’Égypte, exactement comme il crée les éléments du monde par appel et séparation, ce qui est la définition même de la Sainteté. Par un effet de retour, le livre de l’Exode ne précède-t-il pas en fait la Genèse. L’expérience de la sortie d’Égypte et de l’entrée en Canaan ne sert-elle pas de départ pour la réflexion sur le sens de l’histoire et du monde ? Si Dieu a séparé et fait vivre Israël, n’en est-il pas de même pour les éléments du monde ?
 
La Parole de Dieu nous appelle posant dès le début un lien, une relation. De cette relation vient la mission pour laquelle on est appelé. Les exemples sont nombreux : Abraham, Moïse, les disciples, Paul, sont appelés pour un projet lié à l’histoire, on l’a vu, mais aussi lié à l’aventure individuelle de chacun. Au-delà de ces exemples connus c’est la vie de chaque personne qui est concernée. L’être qui n’est pas nommé a un mal de vivre. La mère nomme son enfant à l’instant de sa naissance, c’est une reconnaissance. Le baptême s’inscrit évidemment dans cette optique. Nommer le baptisé, c’est le faire reconnaître, le dynamiser… C’est aussi aimer, on ne nomme jamais mieux que l’être aimé et la psychanalyse d’aujourd’hui sait bien que sans parole, sans possibilité de nommer, il n’y a pas de vie possible digne de ce nom.
 
Savoir que Dieu appelle fonde pour le croyant le sens de sa vie. Ici la méditation et la louange sont fondamentales. C’est la relation qui fait vivre et crée l’être de l’homme dans son unité et son identité. La Parole est créatrice parce qu’elle permet à l’homme de se situer dans l’ordre du créé en lien avec l’acte créateur de Dieu. La parole donne à l’histoire du sens par l’espérance dont elle est porteuse, elle permet enfin à l’individu de vivre une dimension d’éternité dans le temps qui s’écoule par la contemplation. L’acte créateur fonctionne comme des poupées gigognes qui s’encastrent les unes dans les autres. C’est toujours la même parole que l’on retrouve dans la Création, théâtre de l’histoire, et dans l’histoire théâtre de la vie, et dans nos vies au final. Dieu ne crée pas une fois pour toutes à partir de rien, mais sa parole créatrice de vie, parce que créatrice de sens et d’être, se pose dans le monde, dans l’histoire et dans nos vies. C’est peut-être à partir du chaos de nos vies qu’il faut relire la Genèse pour réaliser que dans nos vies, comme dans le monde, Dieu apporte par sa Parole une lumière toujours nouvelle. Par la Parole créatrice, l’Esprit nous évite le repliement sur soi, l’enfermement, l’uniformité, l’ennui dont on cherche à s’échapper par des fuites en avant inutiles et vaines, comme le montrent nos sociétés modernes. La Parole permet l’ouverture au monde, aux autres et permet la succession du temps par la lumière de l’infini et de la beauté. Dans l’éternité de la parole, par sa lumière, c’est l’Esprit du Christ, l’Esprit révélé à Pâques qui nous attire, nous appelle et nous crée. Dieu nous apparaît à travers sa parole créatrice comme le Verbe de vie, celui qui est toujours en relation avec le monde. Un Dieu qui, refusant la toute puissance se vide de lui même pour aspirer, faire advenir, le monde et l’histoire dans la liberté et l’amour.
 
Vincens Hubac, pasteur
 
Source : Église réformée de la Bastille, Temple protestant du Foyer de l'Âme (membre de l'Église protestante unie de France – EPUdF), le 11 février 2007
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