Dieu est en l'homme et l'homme est en Dieu

Publié le par la rédaction

La théologie du Process, une théologie du devenir
 
Conférence donnée le 21 août 2008 lors de la rencontre annuelle des cercles régionaux Évangile et liberté à La Paillette (Drôme) et le 28 mars 2009 à l'Église réformée d'Auteuil.
 
La théologie du Process est certainement un des systèmes théologiques qui a le plus intégré les nouveaux paradigmes scientifiques, issus de la science contemporaine, et notamment une conception différente de l'univers, par l'intégration d'un certain nombre d'éléments de la physique quantique.
 
Après un bref rappel historique, nous présenterons successivement la théologie du Process sous son aspect philosophique puis théologique, pour évoquer, en terminant, comment elle comprend la christologie.
 
Voyons-en d'abord l'aspect philosophique. Cette théologie est née de la découverte de la division de l'atome, qui n'est plus compris comme une entité figée. Il se divise en particules qui se présentent aussi comme des ondes. L'atome apparaît comme la synthèse de divers événements énergétiques. Le réel ne peut donc plus être compris comme fait de substances invariables. Il se compose d'événements en relation les uns avec les autres, en évolution, en « process ».
 
Bref rappel historique
 
La théologie du Process est née dans les années 1920-1930 à Chicago - l'école théologique de Chicago - avec notamment deux théologiens, Henry Wieman et Charles Hartshorne qui ont essayé de traduire en termes théologiques un certain nombre d'éléments apportés par le philosophe et mathématicien Alfred North Whitehead (1861-1947). Celui-ci, auteur de Principia mathématica, rédigés avec Bertrand Russel (un ouvrage important en algèbre et mathématiques) est aussi l'auteur d'un certain nombre d'ouvrages en mathématiques et en philosophie. Son œuvre la plus connue, Process et Réalité, date de 1929. Alfred North Whitehead était britannique. Parti aux États-Unis vers les années 1920, il va influencer très fortement les deux théologiens que nous venons de nommer, Henry Wieman et Charles Hartshorne. Ce sera le début de ce que l'on appellera, après la deuxième guerre mondiale, la théologie du Process.
 
On note aussi chez ces théologiens, l'influence du pragmatisme de William James, de ce qu'on appellera plus tard l'empirisme radical. Il y a, chez les théologiens du Process un souci de valoriser en théologie l'homme dans son expérience de la réalité du monde et de la nature ; un souci de ré-interroger les théologies à la lumière de l'expérience que fait l'humain du monde et du réel.
 
La théologie du Process a déjà connu trois générations de théologiens, hommes et femmes, qui ont travaillé sur les bases fournies par Alfred North Whitehead ainsi que par Henry Wieman et Charles Hartshorne.
 
Aujourd'hui, la figure la plus connue de cette théologie est John B. Cobb, né en 1924, au Japon, de parents missionnaires méthodistes. Il regagne assez rapidement les États-Unis où il a toute une vie d'enseignant et de professeur de théologie. Il a rédigé de nombreux livres et articles. On peut dire qu'il est la figure emblématique de la théologie du Process.
 
Cette théologie a été très importante aux États-Unis dans les années 50 et 60. Il était alors impossible de faire un colloque, d'organiser une conférence théologique, sans faire intervenir des théologiens de cette mouvance. Principalement connue aux États-Unis, cette théologie a eu une grande influence dans certaines écoles théologiques en Asie, notamment au Japon ; et de manière diverse en Europe, un peu en Grande-Bretagne, un peu en Allemagne, un petit peu en France, notamment par les travaux d'André Gounelle qui au début des années 80 a consacré sa thèse d'habilitation à un ouvrage intitulé Le dynamisme créateur de Dieu. C'est le premier ouvrage d'envergure présentant la théologie du Process.
 
Ce qui est intéressant, c'est que Alfred North Whitehead lui-même - une des figures fondatrices de cette théologie - a eu une actualité en France dans les années 20 et 30, par le fait qu'il était étudié et analysé, notamment par Jean Wahl, professeur de philosophie à la Sorbonne (une des grandes figures de l'époque). Il écrira un livre sur Alfred North Whitehead. Puis Alfred North Whitehead disparaîtra quasiment de l'horizon des études de philosophie pour réapparaître très récemment, à la fin des années 90 et dans les années 2000 où sa pensée suscitera un nouvel engouement, avec aujourd'hui de nombreux chercheurs qui travaillent sur le Whitehead mathématicien et sur le Whitehead métaphysicien.

À l'origine de la théologie du Process : la découverte de la division de l'atome
 
À l'origine de la théologie du Process et de la philosophie de Alfred North Whitehead, on trouve la découverte de la division de l'atome. L'atome peut se diviser. L'atome ne se laisse plus représenter sous la forme d'une entité figée et invariable ou sous la forme d'une substance qui échapperait à toute modification. L'atome est divisé en particules qui apparaissent à la fois comme des corpuscules et comme des ondes. Il témoigne d'une série de mouvements atomiques et il se présente lui-même comme une « synthèse » de différents événements énergétiques. À cause de cette découverte, il n'est plus possible, selon Alfred North Whitehead (et les théologiens du Process le diront après lui), d'identifier les entités qui composent le réel comme relevant de substances définissables une fois pour toutes. Il faut les comprendre comme des événements dépendant les uns des autres, susceptibles de changer, qui évoluent, qui sont en « process ».
 
Ainsi John B. Cobb
 
« Bien sûr, il y a des limites aux caractères durables d'une substance. Le bois de la table peut pourrir ou être brûlé. À un moment donné ce qui permettait de l'identifier comme la même table ou la même substance sera détruit. Et bien que les substances de cette espèce viennent à l'existence et disparaissent, il y a engendrement et dégradation. Cependant, la matière elle-même ne cesse pas d'exister. Le bois cesse d'être du bois mais lorsqu'il brûle les atomes dont il est composé ne sont pas détruits. De fait, ces atomes étaient considérés comme indestructibles, c'est-à-dire définis comme les substances ultimes incapables d'engendrement, de dégradation ou de tout autre changement que les déplacements dans l'espace. La doctrine la plus claire et la plus cohérente des substances et de leurs attributs est celle qui fait appel aux atomes immuables et à leurs mouvements relatifs. Malheureusement pour cette doctrine, les atomes se sont révélés ne pas être des atomes en ce sens. Les scientifiques les ont maintenant divisés. Mais ceci n'est pas, en soi-même, un argument contre le substantialisme métaphysique. Le vrai problème, de ce dernier point de vue, est que les entités en lesquelles l'atome est divisé, ne se comportent pas comme devraient se comporter les substances. Certaines de leur propriétés sont intelligibles du point de vue substantialiste, de telle sorte que ces entités peuvent être appelées particules ; mais d'autres propriétés ne le sont pas, de sorte que dans certaines circonstances, il faut parler d'ondes, mais sans avoir de substrat » (John Vérin, 1994).
 
Ce que nous dit ce texte, c'est que la découverte de la division de l'atome et de la double nature onde-corpuscule de ses composantes, porte à conséquence quant à notre compréhension de ce qu'est le réel. Ce sont ces conséquences que Alfred North Whitehead, en philosophie, et les théologiens dits du Process vont essayer de mesurer, de décrire, de dégager, d'expliciter.
 
À cause de cette découverte, il n'est plus possible de comprendre le réel comme étant composé d'entités statiques, indépendantes les unes des autres. Le réel est caractérisé par un flux constant de transformations et d'interdépendance. Ce que nous sommes, ce qui nous entoure, ne procède pas d'une juxtaposition d'éléments autonomes les uns des autres. Toutes les composantes de la réalité sont interdépendantes et, du fait de cette interdépendance, sont sans cesse en train d'être transformées ; elles sont en « process ».
 
Arrêtons-nous sur ces deux catégories importantes : le « process », l'idée de transformation, et l'interdépendance, l'idée de relations. Deux notions indissociables l'une de l'autre.
 
L'idée de « process » : transformation et avènement du nouveau
 
Le terme de « process » vient de l'anglais ; il est difficile à traduire de manière adéquate en français (d'où le choix de parler de théologie du Process, plutôt que de théologie du devenir). « Process » dit deux choses : l'idée de la transformation, ce qui change, ce qui est en cours, en cours d'évolution ; et d'autre part l'idée d'avènement, l'idée de surgissement, l'idée de nouveauté. Ce qui est en « process », pour cette théologie, ce n'est pas seulement ce qui est en devenir, ce qui se passe dans une transformation ; c'est aussi ce qui advient, ce qui surgit, apparaît, devient possible. Il y a donc à la fois dans ce terme de « process » deux idées qu'il est important de penser ensemble, l'idée de la transformation et l'idée de l'avènement d'une nouveauté.
 
À la fois ce qui change et ce qui surgit dans la transformation. Continuité et discontinuité. Il faut y insister. John B. Cobb va dire : il faut imaginer ce flux de transformations un peu comme une image cinématographique, composée d'une myriade d'images/secondes (bien plus qu'une image par seconde) qui donnent à elles toutes une image de continuité alors qu'il y a dans cette continuité de la rupture : il y a dans cette notion de continuité aussi une unité qui surgit, comme un fond de transformations qui évolueraient d'elles-mêmes, mais il y a de la rupture, de la perte, de la dégradation et de l'avènement d'une nouveauté. Une transformation à la fois continue et discontinue. Ces notions sont abstraites mais constituent un élément compris dans le terme de « process ». C'est pour cela que l'on préfère garder ce terme et non pas parler d'une théologie du devenir.
 
L'idée de relation : la relation source d'identité
 
Cette notion de transformation vers la nouveauté est étroitement liée à celle de la relation, dans le sens où ce qui marque l'identité d'une entité, d'une composante du réel, ce n'est jamais ce qu'elle est en soi, par elle-même. Ce qui marque son identité, c'est sa manière singulière d'organiser ce qui vient à elle. Chaque entité qui compose le réel, dit Alfred North Whitehead, est une société d'entités. Il y a toujours un caractère composite à tous les atomes et à toutes les entités qui composent le réel. Et ce qui identifie une identité, et par extension, ce qui nous identifie nous-mêmes, ce n'est pas ce que nous sommes en soi, tels que nous serions définis une fois pour toutes, mais notre manière singulière de faire le tri parmi toutes les influences que nous subissons ; de valoriser ou d'infirmer la portée de tel ou tel événement, de telle ou telle rencontre, etc. Ce qui nous singularise est non pas ce que nous sommes mais ce que nous devenons à travers ce qui vient à nous et à travers notre manière de déterminer, en partie, l'influence de ces événements qui viennent à nous.
 
Le sujet « whiteheadien », le sujet de la théologie du Process, n'est donc pas seulement un sujet passif soumis à des influence qu'il recevrait de l'extérieur et avec lesquelles il devrait composer ; il est aussi acteur face à ces influences et peut décider, en partie, du degré d'action sur lui de tel ou tel événement.
 
Pour Alfred North Whitehead, la relation est donc première. Il faut penser la primauté de la relation sur l'identité. La relation anticipe et est antérieure à la détermination d'une identité. Penser l'être, c'est penser ce qui le fait être. André Gounelle, qui a l'art de donner des images à la fois simples et profondes pour expliciter mille et une choses, prend cette phrase : « Pierre sent une rose ». Il nous dit : pour les théologiens du Process, il n'y a pas d'abord Pierre qui serait défini en tant que tel, mais il y a d'abord le sentir, l'expérience (quand nous parlions de l'empirisme radical et du pragmatisme de William James, c'est bien une influence directe). Il y a d'abord l'expérience du monde. Sentir est premier ; c'est cette expérience qui va modifier Pierre ; il ne sera pas le même quand il aura senti cette rose ; il sera transformé par cette expérience. Ajoutons : la rose non plus ne serait pas la même, une fois qu'elle est sentie, elle a acquis tout son potentiel, elle est optimisée dans ses potentialités. Il y a d'abord cette expérience du monde ; qui est déterminante. André Gounelle prend une autre image, issue du théâtre. Dans les éditions, il y avait toujours la présentation des personnages. Il dirait : ce sont tous les événements et les expériences qui se sont produits au cours de la pièce qui font que tel personnage est ce qu'il est.
 
Cette valorisation de la relation, au point d'en considérer la primauté par rapport à l'identité, est constitutive d'une approche très pluraliste du réel ; elle montre que la différence dont le réel témoigne, dont il est porteur, est valorisée comme une nécessité, relève d'une nécessité existentielle puisque nous sommes influencés, créés, transformés par nos relations. Plus nous sommes confrontés à de la différence, plus les possibilités de transformations sont pour nous créatrices, nouvelles et riches ; plus les différences sont importantes, plus les transformations le sont aussi ; plus il y a de différences, plus il y a de relations et donc plus il y a de l'identité.
 
Ce modèle de compréhension du réel implique donc une valorisation de la différence, dans des domaines aussi variés que l'écologie, l'éducation, l'économie. On doit à John B. Cobb des ouvrages sur l'éducation et sur l'économie, réalisés avec des économistes (il y a un ouvrage de John B. Cobb sur la Banque mondiale). C'est dire l'étendue des champs qui intéressent ces théologiens du Process, qui ne sont pas confinés au seul domaine de la théologie.
 
Pour résumer, un rapport au réel qui valorise la notion d'interdépendance et de « process » d'évolution.
 
Dieu dans la théologie du Process
 
Venons-en maintenant à la théologie elle-même. La grande originalité de la théologie du Process, c'est d'avoir appliqué ce schéma assez simple de conception du réel à notre manière de penser Dieu. L'idée sera de dire que Dieu participe à ce flux de transformations et de relations qui caractérise le réel et y participe de deux façons : en étant d'abord (ou à la fois) l'acteur de ce processus et ensuite (ou en même temps) l'objet de celui-ci.
 
Dieu acteur de la réalité en « process »
 
. La nature primordiale de Dieu : potentialité, limitation, attraction
 
Dieu est l'acteur de la réalité en « process » dans la mesure où il est pensé comme une puissance qui fait advenir du nouveau. Dieu est une source de créativité, il est une puissance de transformation. Dieu est par là même - cela paraît chez Alfred North Whitehead dans le dernier chapitre de Process et réalité - ce qui active le mouvement de l'histoire, ce qui anime nos vies, ce qui nous met en marche, en mouvement, ce qui nous dynamise dans notre propre existence. Donc Dieu est cette source des possibilités qui permet à une entité de s'actualiser, de se concrétiser et de devenir réellement possible.
 
Mais - c'est une nuance très importante - le théologien du Process précise : Dieu n'est pas en lui-même identifiable au possible, comme il n'est pas en lui-même identifiable à la créativité.
 
Si tel était le cas, si Dieu était identifiable à la créativité, si Dieu était la créativité, Dieu ne serait pas distinct du réel ; il pourrait être compris comme une sorte de fluide d'énergie créatrice qui surgirait à travers toutes choses. Si Dieu était identifié à la créativité, il serait alors le responsable, le grand responsable de la marche du monde, responsable de ce qui s'y passe, responsable d'une créativité dont on sait bien le caractère toujours ambigu, la créativité étant tout autant capable de vie que de mort, d'harmonie que de chaos.
 
Si Dieu n'est pas la créativité en soi, s'il n'est pas le possible réalisé, advenu, s'il n'est pas identifiable à ce possible, il désigne ce principe premier, cette force initiale à partir de laquelle une nouveauté devient possible. Paul Tillich a développé un peu le même argument par rapport à l'être dans sa théologie systématique (dans le deuxième tome de sa théologie systématique - en anglais 3 parties, en français 5 - le deuxième sur « Dieu et l'Être ») en disant :
« Dieu n'est pas l'Être le plus puissant mais la puissance même de l'Être ». Si Dieu était pensé dans la catégorie de l'Être, notamment comme l'Être le plus puissant, l'argument de l'athéisme aurait toujours raison parce que ce Dieu pourrait toujours être conduit devant le tribunal de l'Histoire. En revanche, pour Paul Tillich, Dieu n'est pas l'être le plus puissant mais c'est la puissance même de l'Être, ce qui nous permet, comme le dit Paul Tillich, de surmonter les ambiguïtés de notre existence ; ce qui nous permet de nous affirmer dans le « Courage d'être », qui désigne un de ses ouvrages importants.
 
Les théologiens du Process tiendront un peu le même raisonnement par rapport au possible et par rapport à la créativité. Dieu n'est pas le possible, le plus possible, le possible qui est advenu et qui s'est réalisé ; Dieu sera la puissance même du possible. Donc Dieu, écrit Alfred North Whitehead, est une instance de potentialité ; ce n'est pas la créativité, c'est la potentialité du possible
 
Mais Dieu est aussi un principe de limitation, autre notion qui apparaît chez Alfred North Whitehead. Dieu est un principe de limitation qui, sans pour autant décider des événements et déterminer les choix que nous faisons, en limite les éventualités. Dieu est ce qui limite les éventualités et qui restreint par là-même le champ des possibles. Car sans une telle sélection, sans une telle limitation des possibles, rien ne serait véritablement possible. Submergé par l'infini des possibilités, des potentialités, l'entité ne pourrait se décider à aucune concrétisation. Elle resterait purement virtuelle : si tout est possible, plus rien ne l'est réellement. Donc l'idée - c'est plus de la métaphysique que de la théologie, mais elle est constitutive de cette théologie du Process - l'idée de la potentialité, mais pour que cette potentialité ait une certaine efficacité, qu'elle aboutisse à une certaine concrétisation, il faut aussi penser à une limitation ; sans limitation, si tout est possible, s'il n'y a plus que de la possibilité, alors plus rien ne l'est véritablement.
 
Troisième aspect. Au-delà de la potentialité, au-delà d'un principe de limitation, Dieu est aussi une force d'attraction. Le Dieu whiteheadien est une puissance de motivation. C'est une source d'inspiration qui nous stimule, qui nous influence, qui nous mobilise. C'est à l'intérieur de ce champ d'influence que l'entité parvient à s'actualiser d'une manière harmonieuse et satisfaisante. Dieu désigne cette dynamique qui ne cesse d'orienter les entités du réel vers une actualisation plus heureuse, parce qu'elle contribue à rendre le monde plus satisfaisant.
 
Dieu influencé en retour par ce qui advient
 
. La nature conséquente de Dieu
 
Si Dieu désigne, dans ce qu'Alfred North Whitehead appelle sa nature primordiale, ce triple principe de potentialité, de limitation et d'influence, il est aussi, dans ce qu'il appellera sa nature conséquente, influencé, stimulé, affecté en retour par ce qui advient. C'est là, sans doute, la chose la plus originale mais aussi celle qui pose le plus de problèmes, dans cette théologie du Process.
 
Sous ce dernier aspect, en effet, le Dieu de la théologie du Process non seulement participe à la réalité en « process » mais peut aussi devenir l'objet de ce « process ». Ce Dieu qui n'est pas absent de nos vies, dès lors qu'il entre en relations, est lui-même transformé par l'expérience de cette relation au monde et par ce qu'il rencontre. Dieu lui-même devient l'objet de cette dynamique transformatrice qui soutient le réel. John B. Cobb écrit : « si Dieu nous aime, Dieu est forcément affecté par ce que nous ressentons et endurons. Dieu est aussi une possibilité du monde ; il est ce qui permet une nouveauté et il est lui-même renouvelé, modifié, transformé ». Lisons un passage de John B. Cobb :
« Le Dieu de la théologie du Process est souvent appelé bi-polaire. Ce qui contraste avec le théisme traditionnel et sa doctrine de la simplicité de Dieu. Les deux pôles ou aspects de Dieu nous renvoient d'un côté à l'essence abstraite de Dieu et de l'autre à sa présence concrète. L'essence abstraite et éternelle, absolue, indépendante, ne change pas. Elle témoigne des attributs abstraits de la déité qui caractérisent l'existence divine à chaque instant. Par exemple dire de Dieu qu'il est omniscient signifie qu'à chaque moment de la vie divine, Dieu sait tout ce qui est connaissable à cet instant précis. La présence concrète, elle, est temporelle, relative, dépendante et constamment en train de changer. À chaque moment de la vie divine, il y a des millions d'événements qui adviennent dans le monde et deviennent alors connaissables. De ce fait la connaissance concrète de Dieu est dépendante des décisions prises par les composantes du monde. La connaissance de Dieu est toujours relativisée, dans le sens où elle est intrinsèquement mise en relation par le monde. »
 
Nous allons repréciser ce qui précède ; mais lisons d'abord aussi un passage d'Alfred North Whitehead lui-même dans Process et réalité, passage connu et souvent cité :
« Il est aussi vrai de dire que Dieu est invariable et le monde variable que de dire que le monde est invariable et Dieu variable. Il est aussi vrai de dire que Dieu est un et le monde multiple que de dire que le monde est un et Dieu multiple. Il est aussi vrai de dire que, en comparaison avec le monde, Dieu est éminent et actuel, que de dire que, en comparaison avec Dieu, le monde est éminemment actuel. Il est aussi vrai de dire que le monde est immanent en Dieu que de dire que Dieu est immanent dans le monde. Il est aussi vrai de dire que Dieu transcende le monde que de dire que le monde transcende Dieu. Il est aussi vrai de dire que Dieu crée le monde que de dire que le monde crée Dieu. »
 
Pour la théologie du Process il y a donc une bi-polarité de Dieu. Cette théologie nous parlera d'une part de la nature primordiale de Dieu, les catégories que l'on vient de mettre en avant, à savoir, la potentialité, la limitation et l'attraction ; et d'autre part de la nature conséquente de Dieu, de l'influence du monde sur Dieu. Cette bi-polarité permet d'affirmer l'unité de Dieu et du monde et elle permet en même temps de souligner la distance qui les sépare. À travers sa nature primordiale, Dieu reste éternel et indépendant et n'est pas réductible à ce que le monde fait de lui, Dieu n'est pas absorbé dans le monde. Il reste autre, autonome, sans pour autant perdre sa place dans le monde.
 
La relation de Dieu et du monde est ainsi faite à la fois de proximité et de distance, ce que résume assez bien une affirmation fréquente de John B. Cobb : « Dieu est en l'homme et l'homme est en Dieu ; mais Dieu n'est pas l'homme et l'homme n'est pas Dieu. »
 
. Une révolution théologique
 
Prétendre que Dieu change, que, dans sa nature conséquente, il est en « process », c'est bien sûr une révolution théologique. Ce postulat nous oblige à reconsidérer une multitude de nos catégories intellectuelles pour penser la réalité ultime de Dieu. Ne serait-ce que de dire que Dieu est dépendant, qu'il est un Dieu qui peut changer, c'est-à-dire un Dieu aux prises avec un certain nombre d'éléments, un Dieu qui n'échappe pas à un certain déterminisme. Si Dieu se trouve changé, modifié, transformé, c'est qu'il est dépendant de ce qui est, qu'il est en partie déterminé par ce qui est.
 
Un Dieu qui peut être changé, c'est donc un Dieu qui n'est pas tout-puissant. C'est un Dieu qui doit composer avec ce qui est. D'ailleurs, la Croix, dans la théologie du Process, sera - ce qui est souvent évoqué par John B. Cobb - l'exemple emblématique d'une mise en échec de la prédication de Jésus, de l'impuissance de Dieu à empêcher la mort de Jésus. Il y a des éléments destructeurs, des circonstances défavorables qui contredisent ce que Dieu voulait ; ce projet de Dieu, cette puissance d'attraction que l'on évoquait plus haut rencontre des résistances.
 
À défaut de tout faire, de pouvoir imposer et faire triompher son projet, Dieu ne peut que nous persuader, nous inciter, nous motiver. Dieu qui n'est pas tout-puissant est donc dépendant de la réponse que nous allons lui donner. Plus je me laisse influencer par une prédication, plus ma vie sera transformée, reconfigurée par cette prédication ; et plus le projet de Dieu se réalisera. Et du coup Dieu lui-même agira dans le monde, avec moi, d'une autre façon, en fonction de la réponse que je vais apporter à sa prédication. C'est dans ce sens qu'il y a une interaction dynamique et créatrice. Effectivement, Dieu est en partie dépendant de la réponse que je vais lui donner. En ce sens, à la suite d'Alfred North Whitehead, il est tout aussi vrai de dire que Dieu crée le monde que de dire que le monde crée Dieu.
 
Un Dieu dépendant, c'est un Dieu qui a besoin de nous, besoin que nous nous laissions convaincre par lui, que nous nous laissions saisir par sa puissance de créativité. Dieu agit dans et sur le monde ; inversement le monde agit sur Dieu. Pour John B. Cobb, le monde est donc nécessaire à Dieu, un Dieu à la fois créateur et créature, qui se crée et qui est créé. Donc un Dieu qui se réalise. Et un Dieu qui est toujours créateur. C'est là un élément bien connu de cette théologie du Process qui nous dit que la Création est toujours, elle aussi, en « process » ; ce n'est pas un événement figé dans l'histoire ; c'est un mouvement continu.
 
Un Dieu en relations, un Dieu qui peut changer, c'est enfin un Dieu qui agit de manière particulière, qui doit composer avec ce qui est. Dieu n'est pas devant un grand vide qu'il s'agirait de combler mais devant une matière à organiser. C'est pourquoi les théologiens du Process s'opposeront à l'idée d'une création ex nihilo, d'une création à partir de rien. Dieu ne crée pas le monde à partir de rien ; il ne cesse continuellement de le créer à partir de ce que nous sommes, en cherchant à modifier, à créer, à transformer de manière créatrice ce qui était déjà là. Dans cette création. Dieu doit intervenir, car sans lui, sans son initiative, le chaos resterait du chaos ; il faut que Dieu l'ouvre sur de nouvelles perspectives, il faut qu'il motive les composantes du réel, qu'il suscite une vision du futur qui mobilise chacun et il faut que cette parole, que ce projet soit entendu, trouve un écho et rencontre un consentement.
 
Citons ici un autre théologien du Process, Lewis S. Ford, qui a écrit un ouvrage, The Love of God (La séduction de Dieu, jamais publié en français), dans lequel il dit : « la parole divine réclame une écoute, elle demande un être humain qui soit capable de répondre. Quand Dieu dit "Que la terre se recouvre de verdure", nous devons comprendre que la végétation qui apparaît est la réponse de la terre à l'objectif indiqué par Dieu ».

En définitive, tout ce que l'on vient de dire nous renvoie à l'idée d'un Dieu qui, pour John B. Cobb et les théologiens du Process, est une force, une puissance qui dynamise le réel ; Dieu est sans cesse en mouvement ; c'est un Dieu qui récuse toute forme d'immobilisme. « Répondre à Dieu , écrit John B. Cobb, signifie oublier la sécurité de ses habitudes, de ses coutumes, de ses conformismes ; cela veut dire vivre pour un avenir radicalement nouveau ». Dieu est ce qui transforme, ce qui rend possible ; cela implique la foi en ce Dieu et nous renvoie à un processus dynamique de transformation et de renouvellement existentiel.
La christologie dans la théologie du Process
 
Pour terminer nous parlerons du pendant, si l'on peut dire, de cette théologie, à savoir la question de la christologie.
 
On a souvent dit : cette théologie est une métaphysique ; il y a beaucoup de choses sur Dieu et relativement peu sur le Christ. Il est vrai que dans l'introduction à la théologie du Process de John B. Cobb, la christologie apparaît seulement dans le sixième chapitre, là où l'on aurait pu penser que, en bon théologien chrétien, il aurait commencer par le Christ. Critique cependant discutable, car il y a bien un débat, en théologie, entre d'une part l'idée de penser Dieu à partir d'une christologie qui est compréhension du Christ et déterminer ensuite ce que l'on pense de Dieu - Paul Tillich notamment - ; et d'autre part l'idée des théologiens du Process qui diront : non, il faut d'abord poser le cadre théologique ; c'est en fonction de ce que l'on pense de Dieu que l'on va penser la christologie.
 
Ce Christ, pour John B. Cobb, sera pensé comme une puissance de transformation créatrice. Lisons une passage de John B. Cobb :
« L'appel du Christ peut être compris de façon mythique comme étant le commandement de Dieu. Mais il peut être démystifié sans que cela n'amoindrisse le rôle réel du Christ. L'appel du Christ enrichit à chaque instant notre existence des possibilités de nous réaliser nous-mêmes, de telle manière qu'il en résulte un bien pour nous-mêmes et pour les autres. Des possibilités, cela implique une tension entre ce qui est et ce qui pourrait et devrait être ; cela implique des besoins, des pulsions qui tendent à la réalisation de potentialités désirables ; cela implique aussi un espace pour la liberté humaine. Nous sommes libres de nous former nous-mêmes, à la fois par rapport à ce monde réel d'où nous venons et par rapport à ces nouvelles possibilités offertes à notre existence. Ce qui rend effectives ces possibilités, ce qui nous libère et nous remet en question, c'est la présence créatrice et rédemptrice du Christ. Le Christ est présent en tant qu'il est l'appel qui donne la vie, l'appel à être plus que ce que nous étions, à la fois pour notre propre intérêt et dans l'intérêt des autres. »
 
Donc le Christ n'est pas prioritairement une personne spécifique ou un référent spirituel, mais c'est un principe, c'est un paradigme du processus des transformations à l'œuvre dans le monde. Christ désigne l'action transformatrice de Dieu dans le monde.
 
À chaque fois que Dieu agit dans le monde, l'événement Christ se produit. Le Christ ne désigne pas n'importe quel changement ou modification. Il est bien l'action transformatrice et créatrice de Dieu. C'est-à-dire qu'il ouvre en fonction d'un projet particulier ; il cherche à conduire les entités qui composent le réel vers plus d'harmonie, à rendre le monde plus « jouissif », plus « enjoyable » comme on dit en anglais, plus satisfaisant. L'enjoiement du monde, c'est le projet que l'on pourrait dire du Dieu du Process. Ces transformations visent à rendre le monde moins déchiré, une vie plus harmonieuse, moins torturée ; elles conduisent à un homme moins démuni affectivement, spirituellement, économiquement, plus heureux et plus riche à tous les points de vue. Christ est donc présent dans le monde, il travaille le réel dans une résistance à toute forme d'inertie. Action du Christ qui passe par une désacralisation, par une relativisation des croyances, des pratiques, des systèmes de pensée. John B. Cobb écrit : « le mot Christ désigne un processus immanent de relativisation de tout objet et de toute affirmation. »
 
John B. Cobb rappelle, à de nombreux endroits de son œuvre, ce que peut signifier le fait d'utiliser le mot de Christ comme un complément du nom de Jésus. Le mot Christ renvoie à une fonction ; le mot Jésus à un homme historiquement déterminé. Dire de Jésus qu'il est le Christ, dire Jésus-Christ, c'est interpréter l'existence de cet homme Jésus comme étant organisée, structurée, par ce principe dynamique que désigne le mot Christ. Jésus est le Christ, dans la mesure où sa personne se consacre intégralement au service de cette fonction d'être Christ.
Lisons encore un passage :
« Dieu est présent dans et pour chacun de nous. Mais pour la plupart d'entre nous, la plupart du temps, la présence de Dieu est atténuée par la manière dont nous nous actualisons et elle parvient rarement à un degré de conscientisation. En Jésus, par contre, l'actualisation de soi était, dans son essence, une ressaisie de Dieu totale et sans perte. En Jésus, Dieu est présent au degré le plus fort qu'une créature puisse incarner son créateur. Alors que Christ est incarné en tout le monde, Jésus est pleinement le Christ parce que son incarnation est constitutive de son être. L'ensemble de la vie de Jésus - telle que les Évangiles en ont gardé la mémoire - est une existence consacrée à l'exercice de cette fonction d'être Christ, d'être habité par cette action transformatrice et créatrice de Dieu. »
 
Ce qui fait donc de Jésus le Christ et ce qui le rend si emblématique, si nécessaire au christianisme, ne repose pas sur le fait que Dieu soit présent en lui, puisqu'il est présent en chaque chose, mais sur le mode de cette présence, qui est le mode le plus radical, le plus optimal qui soit.
 
André Gounelle parle, pour faire comprendre cela, de l'idée de l'Avare de Molière en disant : la structure d'existence d'Harpagon, c'est l'avarice. De même la structure d'existence de Jésus, c'est d'être Christ, d'être porté par cette force de transformation créatrice. Idée qui permet aux théologiens du Process de récuser l'idée d'une divinité de Jésus, de récuser l'idée que Jésus serait Dieu en lui-même, par sa nature (idée d'une nature, d'une substance divine). Et ce, pour la raison que l'on ne peut plus penser en terme de nature, de substance, comme ce fut le cas dans tous les grands textes des crédos, des conciles œcuméniques. Jésus reste un homme ; il est entièrement humain. L'incarnation tient précisément au fait que Dieu (faut-il dire dans sa nature conséquente ?) est humain. Cette incarnation ne nous renvoie pas à un événement extraordinaire mais à une dynamique qui traverse le réel et l'existence de chacun. L'incarnation c'est en chacun, en chacune, c'est Dieu qui ne cesse de s'incarner dans tout ce qu'il transforme, qu'il renouvelle. Jésus est Dieu dans le sens où il incarne « à la perfection » l'action transformatrice qu'est Dieu lui-même. Il n'est pas Dieu en soi ; il l'est parce qu'il est influencé, transformé, déterminé par la relation entretenue entre lui et ce Dieu.
 
Voilà quelques éléments autour de ce Dieu du Process et de la christologie qui le complète. Concluons en disant que la théologie du Process a ouvert des champs intéressants pour la théologie elle-même, puisqu'elle lui a permis de revoir et de repenser un certain nombre de catégories dans l'idée de toujours penser Dieu et le monde ensemble. C'est le grand souci de cette théologie. Pour elle le mot le plus important est ce mot « et » : Dieu et le monde. Tout le souci des théologiens du Process, et aussi d'Alfred North Whitehead, c'est comment penser le monde de telle manière que Dieu puisse y être présent et comment penser Dieu tel que le monde puisse aussi être présent.
 
En ce sens, les théologiens du Process essaieront de penser une foi qui n'est pas suscitée par une rationalité particulière ; non la raison et la science au service de la foi, dans le sens où ce serait cette raison et cette science qui permettraient la foi, mais plus certainement une foi qui puisse se penser de manière intelligible. On sent chez John B. Cobb le souci constant de récuser toute dichotomie entre le Dieu des philosophes et le Dieu des croyants, en distinguant certes les fonctions de chacun, mais en montrant aussi qu'il y a nécessairement des points de jonction et de rencontre, car la foi a besoin aussi d'une intelligibilité, ne serait-ce que pour pouvoir être communiquée, être audible et gagner en crédibilité.
 
Il y a donc chez ces théologiens le souci de penser Dieu avec le monde et de penser le monde dans la richesse et la pluralité de ses composantes. L'un des aspects importants de cette théologie sera aussi de repenser de manière positive la pluralité des traditions culturelles et religieuses ; on voit d'ailleurs que le Jésus-Christ de John B. Cobb, n'est pas un Jésus qui empêche de valoriser positivement les autres religions. Christ désigne l'action transformatrice d'un Dieu agissant, visible, présent, déchiffrable dans toutes les religions et pas seulement dans le christianisme.
 
Quelques références bibliographiques :
 
• John B. Cobb : Bouddhisme et Christianisme - Au delà du dialogue ?, Éditions Labor et Fides, 1989
• John B. Cobb : Dieu et le monde (introduction : Raphäel Picon) - Éditions van Dieren, 2006
• John B. Cobb : Thomas pris de doute, Éditions van Diren, 2000
• André Gounelle : Le dynamisme créateur de Dieu - Essai sur la théologie du Process, Éditions van Dieren, réédité en 2000

• Raphaël Picon : Le Christ à la croisée des religions, Éditions van Dieren, 2002
• Bernard Reymond : Le Protestantisme et Calvin, Éditions Labor et Fides, 2008
• Hans Jonas : Le concept de Dieu après Auschwitz, Éditions Rivage, 1994
 
Réponses aux questions des auditeurs
 
1. Que pense la théologie du Process sur la résurrection du Christ ?
 
Ce n'est pas une question qui apparaît beaucoup sous la plume de John B. Cobb.
Néanmoins, il y a beaucoup de travaux de théologiens du Process sur la question de l'immortalité. Ces théologiens sont aujourd'hui, en théologie contemporaine, ceux qui soulignent avec le plus de vigueur la notion de l'immortalité. Cela tient notamment aux idées d'Alfred North Whitehead et au texte que l'on a cité au début sur l'atome. Les diverses substances viennent à l'existence et disparaissent ; il y a engendrement et dégradation ; cependant la matière elle-même ne cesse pas d'exister. Le bois cesse d'être du bois mais lorsqu'il brûle, les atomes qui le composaient ne sont pas détruits.
 
Alfred North Whitehead a écrit à la fin de sa vie un texte sur l'immortalité qui vient d'être traduit en français et a été très bien commenté par le philosophe Guillaume Durand, lequel a fait un gros travail sur cette notion d'immortalité chez Alfred North Whitehead. L'immortalité, c'est l'interaction et l'intégration d'une entité actuelle dans une autre entité qui fait qu'elle perdure et qu'elle continue d'exercer une influence. Tout cela très sommairement dit.
 
Il y a là tout un pan de la réflexion métaphysique d'Alfred North Whitehead qui pense l'immortalité dans l'idée que l'un des éléments qui distingue Dieu de l'humain, c'est le fait que, en Dieu, la totalité des expériences du monde et du réel (y compris ce qui se dégrade) sont conservées. Dieu est la grande mémoire de l'humanité. L'immortalité, c'est le fait d'être gardé, conservé, en Dieu. C'est la grande différence entre Dieu et l'humain. Ce dernier est devenu sélectif dans ce qu'il reçoit des expériences d'autrui. Il y a une énorme sélection. Il y a une perte considérable, ce qui n'est pas le cas en Dieu. Tout cela au plan métaphysique.
 
Au plan théologique et pour le Process, la question de la résurrection ne se pose pas vraiment, dans le sens où ce qui compte pour cette théologie, c'est de penser le modèle du dynamisme créateur et de la transformation créatrice comme autant de manières de vivre une résurrection dans l'ici et le maintenant de l'existence individuelle. Donc ce qui va intéresser John B. Cobb, c'est bien plutôt de penser, comme il le fait souvent, la résurrection dans l'ici et le maintenant de la vie, plus qu'un résurrection qui excède - John B. Cobb le dira beaucoup - les capacités de l'entendement et qui relève du croire, dans un domaine sur lequel on ne peut pas s'exprimer.
 
2. Que pense du mal la théologie du Process ?
Comment articule-t-elle cette question du mal avec une théologie de la Croix ? Selon une théologie chrétienne plus traditionnelle, la Croix, suivie de la Résurrection, est souvent interprétée comme ayant assuré une victoire définitive sur la mort ou, pour mieux dire, une victoire définitive sur le mal : thème paulinien de la mort de la mort. Tout est bouleversé ; désormais le mal travaille lui-même à sa propre perte. Il disparaîtra au dernier jour. C'est le fondement de l'espérance chrétienne. Pourrait-on voir, dans cette mutation du « statut » du mal à la suite de la Croix, comme une illustration de la pensée du Process ?
 
La notion d'espérance est tout à fait essentielle dans la théologie du Process. Une théologie de l'espérance est aussi une théologie de l'optimisme. Il y a toute une partie des ouvrages de John B. Cobb (Le Christ dans un monde pluraliste) sur la notion d'espérance. C'est pour lui la vocation de l'Église que de susciter, de créer de l'espérance, de créer les conditions d'une espérance et d'alimenter les lueurs d'espérance ; d'être aussi une image, une figure de ce projet de Dieu. Dans l'œuvre de John B. Cobb, l'image du Royaume de Dieu va être fortement mobilisée comme une sorte d'utopie dynamique qui vise à nous mettre en mouvement, à stimuler notre passion pour la vie et pour un monde meilleur, à nous remettre debout ; mais toujours, aussi, avec des réserves sur l'idée d'un Royaume qui serait une fin, un point d'aboutissement. Cela serait contraire à l'idée même d'une action transformatrice de Dieu.
 
Sur le mal, c'est une question un peu compliquée chez les théologiens du Process, parce qu'on les a souvent accusés d'être trop optimistes et de ne pas prendre en compte cette donnée du mal. Elle est pourtant bien présente dans l'idée d'un Dieu qui est mis en échec et d'un projet divin qui connaît des résistances ; on peut voir là le lieu-même du mal, compris comme ce qui empêche les projets de Dieu de se réaliser. Un mal, par conséquent, contre lequel nous sommes appelés, avec Dieu, à agir. Finalement, dans cette perspective, l'idée de Pâques, la découverte du tombeau vide du dimanche, est aussi une invitation à combattre ce mal.
 
L'idée du mal apparaît également chez John B. Cobb dans l'idée de la perte et de la dégradation. Il dit : « la transformation créatrice inclut aussi de la perte et de la dégradation ». Pour John B. Cobb, ce sera aussi le lieu du mal.
 
Enfin il faut noter que la théologie du Process fut beaucoup moins marquée - John B. Cobb le dit lui-même - par les grands drames de l'Europe (notamment Verdun et Auschwitz). Elle en fut marquée mais de manière différente. C'est une théologie américaine. Après ces drames, la théologie européenne a été obligée de réviser ses catégories du progrès et tout l'idéalisme du 19e siècle s'est écroulé. La théologie européenne sera désormais davantage marquée par la notion de rupture entre Dieu et l'homme. (exemple de Karl Barth, « zone glaciaire de dévastation infinie », et aussi influence de Søren Kierkegaard) Alors que la théologie américaine, et notamment celle du Process, n'aura pas tellement le souci de penser cette rupture ; elle fera la distinction, mais sans aller jusqu'à la séparation. Paul Tillich, émigré depuis l'Europe, mais influencé par l'optimisme américain, aura aussi le souci de penser à une distinction sans séparation.
 
3. Je me demande ce que devient l'idée de Logos dans cette théologie du Process. Me situant dans la ligne calviniste et me souvenant (à l'occasion de la présente année Jean Calvin) des grands principes fondateurs du protestantisme, notamment l'autorité de la Parole, que devient l'autorité de la Parole, ce principe auquel nous sommes attachés ?
D'autre part, la notion calviniste de la prière et de la piété implique un Dieu personnel. Que devient cette idée d'un Dieu personnel dans la théologie du Process ? Je me vois mal, au niveau de la prière, prier un principe créateur.
Aussi aimerais-je qu'à l'occasion de l'année Jean Calvin, les théologiens français essaient de traduire dans leur langage d'aujourd'hui les grands principes fondateurs du protestantisme, à savoir l'autorité de la Parole, le problème de la grâce, le problème du salut etc. Que devient tout cela dans cette nouvelle théologie du Process ? Cela n'a pas, me semble-t-il, été traduit.
J'ai l'impression qu'on est dans un autre mode de pensée. On peut en être d'accord ; mais on a besoin de « passages », de traductions.
 
Au sujet du Logos, d'abord, John B. Cobb dira volontiers que pour lui il y a identification entre le Christ et le Logos (on retrouve là le prologue de l'évangile de Jean).

C'est l'idée - qui n'est pas propre à John B. Cobb, qui est reprise de Paul Tillich - de dire que la grande maladie du protestantisme c'est d'avoir réduit le théologie de la Parole à la théologie de la Parole prononcée. Quand on parle de Logos, de théologie de la Parole, la Parole n'est pas seulement à comprendre comme celle de quelqu'un qui parle, comme une parole prononcée ; c'est aussi, plus largement l'action de Dieu sur le monde. Pour Paul Tillich, c'est cette capacité offerte par Dieu et déchiffrée comme celle de Dieu, de surmonter les aliénations de l'existence ; la Parole, le Logos, ce sera l'irruption d'une nouvelle possibilité offerte à l'humain de se libérer de ce qui le met en incapacité d'existence. On est toujours bien dans une théologie du Logos ou, pour le dire autrement, une théologie de l'intervention de Dieu dans le monde, en sachant que la Parole est ici plus large que l'énoncé d'un discours.
 
Quant à a justification par la grâce, soulignons d'abord que, même sur ce point, le Protestantisme ne se réduit pas à Jean Calvin. Jean Calvin est un élément, parmi beaucoup d'autres, qui sont constitutifs du Protestantisme. Pensons à la Réforme luthérienne, qui est considérable ; à Ulrich Zwingli, qui représente la première tradition réformée ; au fait que beaucoup de grands débats sur de nombreux sujets, théologiques ont déjà eu lieu avant Jean Calvin. Et n'oublions ni la Réforme dite « radicale », ni la Réforme en Angleterre, l'une et l'autre sans grand rapport avec Jean Calvin. Tout le protestantisme ne se réduit donc pas à Jean Calvin.
 
John B. Cobb, quant à lui, n'est pas calviniste. Il est beaucoup plus marqué par le méthodisme et par la tradition de John Wesley. L'ERF (Église réformée de France) a d'ailleurs un versant méthodiste et cette tradition méthodiste n'est pas du tout calviniste. Elle rappelle avec force le fait que, si la grâce est première, cette grâce attend l'acquiescement de chacun. Ce qui montre bien le lien avec John B. Cobb qui a précisément a écrit un ouvrage intitulé Grâce et responsabilité : la grâce est première, mais l'intensité de cette grâce pour moi-même va dépendre de la réponse que je vais lui apporter.
 
Ce qui ne veut pas dire que cette manière de comprendre la grâce n'a plus aucun rapport avec les fins dernières, avec l'eschatologie, avec le salut qui est offert par Dieu seul. Là aussi, John B. Cobb n'est pas calviniste, car chez Jean Calvin ce n'est pas du tout le salut universel. Jean Calvin va mettre en avant sa doctrine de la double prédestination. Il est le seul à en parler et il sera contesté par tout le monde, même à son époque. Voir notamment les positions de Sébastien Castellion. Pour John B. Cobb, la justification par la grâce, le salut offert, le degré d'incarnation de cette grâce dans nos vies, dépendra de notre décision ; ce en quoi John B. Cobb se situe dans une tradition qui n'est évidemment pas calviniste (par contre cette position de John B. Cobb n'est évidemment pas pensable pour Karl Barth).
 
Enfin, dans son livre sur la prière, John B. Cobb développe une approche de la foi assez piétiste, influencée par John Wesley. Il voit la prière, comme un lieu de réception, comme un lieu où l'on se laisse persuader par Dieu. La prière est ce lieu où l'on s'ouvre à ces potentialités offertes par Dieu et où l'on se laisse pénétrer toujours plus profondément par cette présence agissante de Dieu.
 
La théologie du Process n'est donc pas, contrairement à ce que l'on pense parfois, une théologie rationaliste. Il y a certes un souci d'une foi intelligible et d'une foi qui a besoin de la raison pour se construire, mais il y a aussi une forme de piétisme assez marquée, qui pourrait d'ailleurs plutôt satisfaire certains courants évangéliques que certains courants réformés calvinistes.
 
Sur les fondements mêmes de cette théologie et les grandes questions qu'elle pose, on peut finalement, concernant John B. Cobb, dire trois choses :
• d'abord le souci de penser la « banalité » de Dieu. Ce qui veut dire que les théologiens du Process, à la suite d'Alfred North Whitehead, considèrent Dieu comme une entité parmi les autres entités. Car Dieu aussi est influencé par les événements, comme nous le sommes nous-mêmes.
• mais ce souci de réinscrire Dieu dans l'ordinaire s'accompagne en même temps du souci de le distinguer, notamment par le fait que s'il est Dieu, c'est parce qu'il est le réceptacle de la totalité des expériences possibles du réel, sans la moindre sélection, alors que ce n'est pas le cas de l'être humain.
• enfin John B. Cobb va reprocher à Alfred North Whitehead de n'avoir fait de Dieu qu'un principe métaphysique. Il va dire au contraire que croire c'est aussi se référer à un Dieu personnel. Il va insister sur l'idée d'un Dieu qui doit être pensé dans les catégories de la personne. Mais certainement pas dans les catégories de l'individu. Or on confond souvent l'idée d'un Dieu personnel avec l'idée d'un Dieu individuel et individué. L'idée d'un Dieu personnel n'est pas forcément celle d'un Dieu que l'on peut se représenter comme une personne qui caractériserait un individu. C'est celle d'un Dieu qui serait capable de sentiments, d'émotions, qui se laisse influencer, qui vit. Dans ce sens-là, John B. Cobb dit bien : « il y a un Dieu personnel ».
 
Sur ce point aussi, il a été très influencé par Paul Tillich qui a dit : « le Dieu personnel, c'est le Dieu d'une personnalité ; il y a une personnalité en ce Dieu, même si ce n'est pas un Dieu individualisable. »
 
Raphaël Picon,
Professeur à la Faculté libre de théologie protestante de Paris
 
Source : Église réformée d'Auteuil, Études et Recherche d'Auteuil
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