Noël : que nous disent les récits ?

Publié le par la rédaction

Le récit, le mythe et le message de Noël
 
Le travail des spécialistes du Nouveau Testament sur les récits de la naissance de Jésus a quelque chose de cruel et d'irritant. Il enlève à Noël beaucoup de cette poésie, qui fait son charme et à laquelle nous sommes nombreux à être sensibles. Si, il y a trois ans, notre président, M. Bécriaux nous a enchantés en égrenant pour nous les légendes de Noël, l'exégèse opère ce qu'on peut appeler à la suite de Max Weber un « désenchantement », voire une profanation. De plus, que des théologiens, toutes confessions confondues, catholiques comme protestants, se livrent à cette opération déconcerte et parfois scandalise. On a le sentiment qu'ils manquent à leur devoir, et qu'ils trahissent leur mission, en sapant des croyances qu'ils ont pour mission de défendre. Malgré ce décapage désagréable, que l'on peut d'ailleurs refuser ou disqualifier, leurs études ne sont pas aussi négatives et destructrices qu'on pourrait le penser de prime abord. À travers dissection et déconstruction, elles visent non pas à éliminer les récits de la nativité, mais à retrouver le message qu'initialement leurs auteurs entendaient faire entendre. Il importe de ne pas oublier leur intention même quand leurs travaux, heurtent ou choquent. Je vais les présenter en trois temps : d'abord des préliminaires ; ensuite, le récit de Matthieu ; puis celui de Luc. Je terminerai par quelques remarques de conclusion.
 
Préliminaires
 
1. Les textes étudiés
Le Nouveau Testament contient deux récits de la naissance de Jésus : le premier dans l'évangile de Matthieu, 1.18 à 2.23, le second dans celui de Luc 1.5 jusqu'à 2.20. Dans ces deux évangiles, on ne trouve ensuite plus aucune référence ni allusion à Noël. Les évangiles de Marc et de Jean n'en disent pas un mot. Ils commencent non pas avec le début de la vie de Jésus, mais avec le début de sa prédication, avec le surgissement d'une parole et non avec la naissance d'une personne. Marc et Jean n'ont pas l'air de s'intéresser aux origines familiales de celui qui porte et fait entendre cette parole.
En dehors des deux récits de Matthieu et de Luc1, on ne trouve pratiquement rien dans le Nouveau Testament sur la naissance de Jésus. L'apôtre Paul la mentionne une seule fois. Dans Gal. 4.4 ; il écrit que Jésus est né d'une femme (il emploie le mot gune, qui s'applique à une femme mariée, et non parthenos, qui désigne une jeune fille). Il semble tout ignorer des circonstances de cette naissance. Il n'y fait en tout cas aucune allusion.
 
2. Récit, mythe et message
Dans l'examen de ces deux récits, je procéderai en trois temps.
 
1. Premièrement, j'indiquerai ce qu'ils racontent exactement, en les dégageant des légendes, parfois très belles, qu'on a brodées autour au fil des siècles. Je les désencombrerai, les débarrasserai des fioritures si souvent reprises que beaucoup les croient bibliques. En ce qui concerne Luc, les spécialistes ont essayé de repérer les documents qu'il a utilisés pour la rédaction de l'évangile. Je résumerai leurs conclusions où il y a une part importante d'hypothèses, de suppositions.
 
2. Dans un deuxième temps, je dirai pourquoi la plupart des spécialistes estiment que ces récits appartiennent au genre littéraire du mythe. Pour bien comprendre ce terme, il importe de distinguer mythe et mythologie.
 
Le mythe exprime, sous forme de récits, des vérités ou des réalités qui ne relèvent pas du savoir ordinaire. Il nous ouvre à des mystères qui à la fois nous touchent, nous atteignent et nous dépassent. Le mythe ne doit pas être assimilé à l'erreur, à la fabulation ou à la tromperie. Il traduit des convictions et des expériences qu'on ne peut pas exprimer dans le langage habituel, parce qu'elles ne sont pas de même nature que nos perceptions, nos émotions, nos connaissances communes. De la même manière, l'art fait sentir des choses que la science ne peut pas dire. L'art n'est pas moins vrai que la science, mais il a une vérité de type différent.
La mythologie est une déviation et une perversion du mythe. Elle tente de faire du mystère, exprimé par le mythe, un savoir. Elle ramène ce qu'il raconte à des faits empiriques, au lieu d'y voir un langage pour transmettre un sens qui se situe à un autre niveau. Ainsi, elle fait des premiers chapitres de la création un rapport historique qui décrirait ce qui s'est passé au début de l'univers, de la même manière que l'on pourrait raconter ce qu'on a vécu durant la journée d'hier. Le mythe préserve le mystère tout en le dévoilant. La mythologie le supprime en lui donnant le même statut que celui des connaissances et expériences ordinaires.
 
3. Le troisième temps de chacune des parties va s'interroger sur le message des récits de Noël, sur ce qu'ils veulent nous faire comprendre. Les évangélistes ne sont pas des historiens, mais des pasteurs, des catéchètes, des prédicateurs. Ils ne cherchent pas à donner des informations sur des événements passés, mais à expliquer la signification de Jésus.

L'Évangile de Matthieu
 
1. Le récit
Il est assez bref, 48 versets seulement. On peut y distinguer trois parties, trois épisodes ou trois scènes :
- Premièrement, l'annonce faite en songe par un ange à Joseph pour lui apprendre que l'enfant qu'attend Marie, sa fiancée2 vient du Saint Esprit.
- Deuxièmement, la visite, après la naissance, des mages venus d'Orient. Le récit n'indique pas leur nombre. On a supposé qu'ils étaient trois parce que sont mentionnés trois cadeaux : l'or, l'encens et la myrrhe. C'est possible, mais aléatoire. Aucune indication, non plus, sur leurs noms ; ceux de Melchior, Gaspard et Balthazar n'apparaissent qu'au sixième siècle. Les mages sont des prêtres de cultes astrologiques, et nullement des rois. Il semble que la royauté leur ait été attribuée pour la première fois par l'évêque Saint Césaire d'Arles qui vécut de 470 à 5433. Plus qu'une exagération de méridional, cette transformation des mages en rois traduit probablement une gêne des responsables ecclésiastiques. L'Église s'est beaucoup battue contre les astrologues , et ne tient pas à attirer l'attention sur des personages qui peuvent servir à les valoriser ; elle préfère qu'on les prenne pour des rois.
- Troisième épisode, la fuite en Égypte et le massacre des enfants racontés très sobrement, sans aucun détail, sinon qu'il s'agissait d'enfants de moins de deux ans, indication qui laisserait penser que les événements racontés s'étalent au moins sur plusieurs mois.
 
2. Le mythe
Trois éléments conduisent les spécialistes à parler de mythes.
 
1. D'abord, la présence importante d'un merveilleux conventionnel. On mentionne quatre songes en quelques lignes. Dans trois d'entre eux, des anges interviennent. Une étoile4 se déplace et montre le chemin. Il ne s'agit pas de nier par principe le merveilleux, mais son accumulation constitue un indice qu'on a affaire plutôt à un mythe, d'autant plus que songes et étoiles servent souvent dans la littérature mythique à signaler la présence du sacré.
 
2. Ensuite, l'utilisation abondante de textes de l'Ancien Testament. On a le sentiment que c'est à partir d'eux qu'on a construit tel ou tel épisode : ainsi, la fuite en Égypte vient d'un verset du prophète Osée ; le massacre des enfants d'un passage du prophète Jérémie. Ces deux événements, qui ne sont ni développés ni commentés, dont on n'a aucune attestation ailleurs dans le Nouveau Testament ou hors de lui, ne servent strictement qu'à amener une citation. Il en va de même de la conception virginale qui interprète une phrase d'Ésaïe : « voici la vierge sera enceinte ». En fait, le texte hébreu d'Ésaïe mentionne une jeune femme ; c'est la Septante, version grecque datant du troisième siècle avant Jésus Christ qui parle d'une vierge.
 
3. Un troisième élément a plus de poids que les précédents. Il existe un midrash (un récit pieux et édifiant) concernant Moïse, que deux écrivains juifs, Flavius Josèphe et Philon5 contemporains de la rédaction des évangiles, nous transmettent. Matthieu reprend et démarque ce récit. D'après ce midrash, le père de Moïse fait un songe lui annonçant la naissance et la mission de son fils (ce qui correspond au songe de Joseph). Le Pharaon, averti aussi par un songe, a peur que cet enfant ne devienne pour lui un rival ; il consulte conseillers et astrologues (de même Hérode averti par les mages consulte les docteurs de la loi et les prêtres). Le Pharaon décide de tuer tous les enfants qui peuvent vérifier la prédiction, mais le père de Moïse, averti toujours en songe soustrait son fils au massacre. Ajoutons que la mère de Moïse se nomme Myriam (Marie). Le récit de Matthieu semble calqué sur une version de ce midrash à ceci près qu'il l'applique à Jésus et non à Moïse.
 
3. Le message 
J'ai dit à l'instant qu'il ne faut pas voir dans un mythe une histoire dépourvue de sens, d'intérêt et de vérité. Le mythe, comme la parabole, a pour but de faire entendre un message à travers une histoire réelle ou fictive.
 
Quel message entend délivrer Matthieu ? Il consiste en deux points :
 
1. D'abord, la venue du Christ répond aux espérances du peuple juif, et exauce aussi les attentes des païens, d'où l'insistance sur les prophéties pour le judaïsme, et sur les mages pour le paganisme. Le Christ et son évangile apportent aux humains ce à quoi ils aspirent tous, qu'ils appartiennent au peuple croyant ou aux nations idolâtres.
 
2. Ensuite, et surtout, Matthieu entend présenter Jésus comme le nouveau Moïse. Le judaïsme, à cette époque, accorde à Moïse une importance centrale, bien supérieure à celle de David, le roi type ou d'Élie le prophète exemplaire. Moïse, en effet, a libéré les hébreux de l'esclavage et leur a donné la loi, il a été à la fois le bras et la bouche de Dieu. Comme le dit la fin de Deutéronome : « il ne s'est plus levé en Israël de prophètes comme Moïse, il est incomparable ». Or, le personnage dont l'Ancien Testament parle quelques lignes avant de passer à Moïse s'appelle Joseph, et a des songes, comme le père de Jésus dans le récit de Matthieu. Il va aussi en Égypte. Jésus échappe à un massacre d'enfants comme Moïse ; et les mages lui rendent hommage de même que les magiciens d'Égypte s'inclinent devant Moïse6. Le rapprochement entre Moïse et Jésus paraît à la fois audacieux, puisque le Deutéronome proclame Moïse « incomparable », et compréhensible parce que le même Deutéronome annonce que Dieu enverra un jour un nouveau Moïse. La suite de l'évangile de Matthieu poursuit le parallèle. Ainsi, les quarante jours de Jésus dans le désert au moment de la tentation évoquent les quarante ans de pérégrination de Moïse et des hébreux avant d'arriver en Canaan. À la loi donnée sur le Sinaï correspond le sermon sur la montagne. De même, la Cène est le pendant du repas pascal juif ; au moment où pendant ce repas on évoque Moïse et l'exode, référence et fondement de la foi juive, Jésus parle de sa mort et de sa résurrection, en indiquant ainsi ce qui va devenir le fondement et la référence de la nouvelle alliance, et y prendre la place qu'occupaient dans l'ancienne Moïse et l'Exode.
Ce parallélisme correspond à l'orientation d'ensemble de Matthieu. Il écrit pour des juifs, et s'inscrit dans la culture religieuse du judaïsme traditionnel, il en reprend les procédés littéraires, les modes d'argumentation, et les références. Pour souligner l'importance de Jésus, il le présente comme un nouveau Moïse. Il n'exclut cependant pas les païens. L'épisode des mages montre que Jésus les concerne également.
L'Évangile de Luc
 
1. Le récit
Le récit de Luc est beaucoup plus long et complexe que celui de Matthieu : 127 versets contre 48, plus du double. Il paraît probable que Luc a utilisé plusieurs documents antérieurs qu'il a raccordés les uns aux autres, combinés, harmonisés et entrelacés. Cette hypothèse s'accorde avec ce qu'il dit dans sa préface (ch.1, v.3) à savoir qu'il a fait des recherches avant d'écrire son évangile. Le texte de Luc comprend quatre parties. On pense que chacune reprend et modifie un document antérieur.
 
- Première partie : les récits qui concernent Jean-Baptiste, ses parents et sa naissance : l'annonce à Zacharie, qui, à cause de son scepticisme, se voit atteint d'aphasie jusqu'à la naissance de son fils, la grossesse d'Élisabeth jusque là stérile, et la naissance de Jean. On estime, c'est une hypothèse, que ces récits viennent du groupe qui entoure et suit le Baptiste, et qu'ils n'ont à l'origine rien à voir avec Jésus. Ainsi s'expliquerait que l'ange qui annonce à Zacharie ce que va faire Jean, ne le présente pas comme un précurseur, un avant-coureur, mais comme un grand prophète, voire comme le messie, ou, en tout cas comme celui qui accomplit l'œuvre de Dieu. On sait que toute une secte entourait et vénérait Jean-Baptiste ; et qu'il y a eu une rivalité assez vive entre cette secte et les disciples de Jésus.
 
- Deuxième unité littéraire, la scène de l'annonciation. L'ange Gabriel visite Marie pour la prévenir de la naissance de Jésus. Ce récit vient vraisemblablement, on est à nouveau dans l'hypothèse, d'une autre source documentaire, celle-ci chrétienne, et il semble que Luc l'ait insérée dans le premier document, celui qui concerne Jean, pour mettre en parallèle les deux annonciations. Si on lit à la suite Luc 1.25 et 1.57, on se rend compte qu'ils s'enchaînent naturellement.
 
Plusieurs spécialistes supposent que le document qu'a utilisé Luc ne comportait aucune mention de Joseph. Il aurait été rédigé ainsi : « l'ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, du nom de Nazareth, chez une vierge qui s'appelait Marie. Il entra chez elle et dit je te salue, etc. ». Luc aurait ajouté « fiancée à un homme du nom de Joseph » pour harmoniser avec les autres documents dont il se sert . Ce qui expliquerait que Marie au v. 34 demande : « comment cela se produira-t-il puisque je ne connais pas d'homme ? », question étrange de la part d'une fiancée qui va se marier.
Il serait naturel qu'elle comprenne que le message de Gabriel concerne un fils qui naîtra de son prochain mariage, d'autant plus qu'on a plusieurs exemples dans la tradition juive d'annonces de ce type7. Si on supprime la mention de Joseph au v. 27, la difficulté disparaît. On a l'annonce de la grossesse miraculeuse d'une jeune fille qui n'a pas de projet de mariage.
 
- Je passe très vite sur la troisième unité littéraire. Il s'agit de deux cantiques de louange à Dieu, attribués l'un à Marie, l'autre à Zacharie. Ces deux cantiques n'ont rien d'original. Ils reprennent des texte soit de l'Ancien Testament soit de la littérature religieuse juive. En particulier, le cantique de Marie est entièrement composé de citations ; il n'a pas une seule phrase originale, et probablement l'évangéliste veut présenter Marie comme la fille, voire l'incarnation d'Israël ; elle en récapitule la spiritualité dans son chant.
 
- La quatrième unité comporte le récit de la naissance de Jésus, avec le recensement, le voyage de Nazareth à Bethléem, l'accouchement, et les bergers. On a beaucoup dramatisé ce récit, on a fait de Joseph et Marie des personnes en détresse, arrivant à Bethléem lors d'une soirée glaciale d'hiver, dans une pauvreté extrême, ne sachant pas où s'installer, rejetés par un méchant hôtelier. Le texte ne dit rien de tel. La naissance de Jésus n'a pas lieu en hiver, puisque bergers et troupeaux sont aux champs (ils passaient la nuit dehors de mai à octobre, et d'octobre à mai ils rentraient à la nuit tombante) ; la naissance de Jésus ne se produit pas le jour de leur arrivée, mais durant leur séjour à Bethléem (« pendant qu'ils étaient là », dit le v.6). Joseph et Marie ne sont pas démunis, puisqu'ils ont prévu et préparé de quoi emmailloter le bébé (v.7).
 
L'hôtellerie pose un problème de traduction. Le grec utilise le mot kataluma, qui désigne soit la salle commune (souvent la seule pièce) d'un logement, soit une maison ordinaire8, mais jamais une hôtellerie9. La phrase « Il n'y avait pas de place pour eux dans le kataluma » vient expliquer qu'on ait mis l'enfant dans un berceau inhabituel. Joseph et Marie ont manqué non pas d'une maison pour se loger, mais d'un lit pour coucher l'enfant, et c'est pourquoi ils ont pris une mangeoire. Je rappelle que crèche signifie mangeoire, et non étable. Je lis le texte ainsi compris : « Pendant qu'ils étaient en séjour à Béthléem, le terme de Marie arriva, elle mit au monde son fils premier né. Elle l'emmaillota et le coucha dans une mangeoire, parce qu'ils n'avaient pas d'autre place où le mettre dans la maison ». La crèche n'indique nullement une situation de misère. Elle est le signe qui permettra un peu plus tard (v.12) aux bergers de trouver et d'identifier l'enfant (elle est l'équivalent pour eux, en plus simple, de l'étoile qui dans Matthieu guide les mages).
Le kataluma dont il s'agit ici ressemble probablement à ces maisons que l'archéologie a permis de reconstituer : à même le sol une étable assez basse (destinée à des moutons) munie de mangeoires ; à 1,50 m environ un plancher et la pièce d'habitation au dessus. On peut supposer que Joseph et Marie avaient loué cette maison aux bergers qui ne l'utilisaient pas pendant la belle saison ; ce qui expliquerait que lorsque l'ange leur parle d'un enfant dans une mangeoire, ils savent où aller. Nulle part le récit ne mentionne un bœuf et un âne. Une tradition très postérieure les a introduits à partir d'un texte de l'Ancien Testament. Pas d'indication non plus d'une grotte, mais souvent les bergeries s'adossaient à des grottes qui les prolongeaient.
 
Voyons maintenant les hypothèses sur cette unité littéraire. De nombreux exégètes pensent que Luc utilise ici un récit antérieur où il n'était pas question de conception virginale, mais d'un couple marié ordinaire. Ce récit aurait raconté comment Joseph et Marie qui n'en savaient rien auparavant apprennent des bergers, qui le tiennent eux-mêmes des anges, le caractère extraordinaire de leur enfant.
 
Trois indices vont dans ce sens :
 
- Premièrement, la seule mention de la virginité de Marie se trouve au v. 5 : « afin de se faire inscrire, avec Marie, sa fiancée, qui était enceinte ». Plusieurs manuscrits disent non pas fiancée, mais femme. En effet, si Marie est la fiancée et non la femme de Joseph, elle n'a aucune raison d'accompagner Joseph à Bethléem, pour s'y faire recenser ; il serait même inconvenant qu'elle le fasse.
 
- Deuxième indice : la proclamation de l'ange aux bergers ne parle pas de conception virginale, d'une naissance surnaturelle. De plus, l'indication que Joseph (et non Marie) descend de David (v.4) fait plutôt penser que ce document considère Joseph comme le père effectif de Jésus.
 
- Troisième indice : les bergers, informés par l'ange, annoncent ce que sera cet enfant, non pas aux habitants de Bethléem, mais à ceux qui entourent le bébé, ses parents et peut-être deux ou trois personnes en plus. Le v. 18, dit que ceux qui les entendirent furent dans l'étonnement.
Il s'agit donc de quelque chose qu'ils ignoraient, et qui touche particulièrement Marie (« elle conservait toutes ces choses et les repassait dans son c
œur »). Le document utilisé et transformé par Luc serait un récit d'annonciation où les bergers apprennent aux parents et aux proches de Jésus qui il sera10.

2. Le mythe 
J'en arrive au second temps de cette partie sur Luc : après le récit, le mythe, au sens que j'ai indiqué. On en distingue en général trois que Luc aurait assemblés, cousus ensemble, adaptés pour les faire coexister.

1. Le premier concerne Jean-Baptiste. Il vise à légitimer sa mission et à souligner son importance par les événements hors du commun arrivés à sa naissance. Ce genre de thème se rencontre fréquemment dans la littérature tant juive que gréco-romaine. On racontait pour tous les grands hommes les signes qui à leur naissance faisaient présager de leur grandeur future.
 
2. Le second mythe raconte une naissance divine, due à l'action d'un Dieu. Ce thème se rencontre aussi, un peu plus rarement que le précédent, dans le monde grec : ainsi Hercule, Platon, Alexandre, Auguste passaient pour avoir été conçus par un dieu. Chez les juifs hellénisés, imprégnés par la culture grecque, on trouve également des récits de naissance divine. Ainsi, pour Philon d'Alexandrie, la parole de l'ange qui annonce la naissance d'Isaac féconde Sarah ; Abraham n'y est pour rien, on a une conception sans intervention masculine. On s'est demandé si Paul se fait l'écho de ce texte de Philon quand dans Galates 4.29 il oppose Ismaël engendré selon la chair, à Isaac engendré selon l'esprit. C'est possible, mais non certain.
 
3. Le troisième mythe tourne autour des bergers à qui les anges apprennent la mission extraordinaire du nouveau-né couché dans une crèche. Dans l'Antiquité gréco-romaine, les bergers passent pour être dans le secret des dieux, et en sont fréquemment les messagers. Dans le monde juif, la figure de David donne aussi du prestige aux bergers.
Remarquons que les mythes utilisés ici se situent tous à la frontière de la culture juive et de la culture gréco-latine; ils reprennent des éléments qui leur sont communs, ce qui confirme l'hypothèse que Luc écrit son évangile pour des juifs hellénisés vivant loin de la Judée (alors que Mathieu s'adresse plutôt à des juifs palestiniens).
 
3. Le message
Après le récit et le mythe, voyons maintenant le message. Qu'est ce que Luc veut dire à travers ces mythes ? A mon sens, trois choses :
 
1. D'abord, premier message, il reprend le mythe baptiste, il ne le disqualifie nullement, au contraire il le confirme, mais le détourne de son sens initial au profit de Jésus. C'est ce que fait la scène de la visitation de Marie à Élisabeth. Ayant senti son enfant tressaillir en son sein comme pour saluer la présence de plus grand que lui, Élisabeth proclame la supériorité de Jésus. Pour Luc, Jean a certes une mission divine, corroborée, authentifiée par des signes ; il n'est pas un faux prophète, mais il n'est pas non plus le prophète suprême. Il est subordonné à Jésus. Pour l'Église primitive, il s'agissait d'un point important, et elle a pu rallier à elle de nombreux disciples du Baptiste, en montrant que devenir chrétien n'obligeait pas à renier Jean-Baptiste, à lui refuser le titre d'envoyé de Dieu.
 
2. Deuxième message. On a soutenu que la scène de l'annonce à Marie ne fait que reprendre le mythe assez courant dans l'Antiquité d'une naissance due à l'action d'un dieu. Je crois que c'est faux. Il y a une différence importante. Les légendes du monde gréco-latin insistent sur l'union sexuelle entre un dieu et une mortelle (sans d'ailleurs que ces récits soient forcément grivois ou érotiques). Dans Luc, rien de tel. La parole de l'ange (v.35) dit « le Saint Esprit viendra au dessus de toi et la puissance du très haut te couvrira de son ombre » n'évoque nullement un accouplement sexuel. En hébreu-araméen, l'Esprit appartient au genre féminin, et en grec au neutre, il est donc asexué. Ce verset évoque plutôt, au début de la Genèse, l'Esprit de Dieu qui plane au dessus des eaux avant la création. La naissance de Jésus n'appartient pas au registre de la sexualité, de la transmission de la vie. Il s'agit d'un acte de création, de surgissement d'une existence nouvelle, inédite ; création d'un nouvel Adam, pour reprendre une expression de Paul, ou d'une nouvelle humanité, point de départ d'une nouvelle genèse.
 
3. Le troisième message, celui dont les bergers sont porteurs et qu'ils transmettent aux parents et aux proches de Jésus est d'une telle clarté qu'il ne demande pratiquement pas de commentaire : « je vous annonce une bonne nouvelle, aujourd'hui vous est né un sauveur ». Le mythe a ici pour fonction de mettre en valeur ce message, de le souligner, d'empêcher qu'on ne le banalise ou qu'on n'y prête pas suffisamment d'attention.
 
Conclusion 
Je conclus avec trois remarques.
 
1. D'abord, je rappelle que dans les analyses que je viens de rapporter, il y a beaucoup d'hypothèses et de suppositions. Elles ne sont pas gratuites ; elles se fondent sur des indices et sur une étude rigoureuse des textes. Il n'en demeure pas moins qu'on ne peut pas les présenter comme des certitudes ; on ne sort pas du domaine du plus ou moins probable. Personne ne peut reconstituer les événements. Il n'y a peut-être rien d'historique dans l'ensemble de ces récits qui seraient, alors, des romans à thèse, ce qu'a soutenu Charles Guignebert ; mais il est possible que pour construire leurs récits, les évangélistes aient repris de très nombreux éléments historiques, comme le pense Xavier Léon-Dufour. Nous n'en savons rien ; en tout cas, ce n'est pas la matérialité des faits, mais le message à transmettre qui importait aux évangélistes.
 
2. En contraste avec ces incertitudes quant aux événements et à leur déroulement, le message de ces textes est très clair. Ce qui a amené certains théologiens à dissocier le message du récit, à garder la prédication en écartant la narration. Ainsi André Malet, dans la ligne de Rudolf Bultmann, voit dans les récits de Noël, je cite, « une manière mythologique (que nous ne pouvons plus faire nôtre) de traduire la foi (que nous faisons nôtre) en Christ. On peut retenir l'intention du récit, tout en refusant sa forme ». On pourrait parler ici de démythisation : éliminons le mythe pour ne garder que le sens qu'il entend transmettre.
 
3. Depuis quelques années, une autre attitude prédomine en théologie. Elle insiste sur la valeur du mythe. Il a un double effet, un double pouvoir :
 
• D'abord, exprimer ce qui échappe au discours ordinaire ou direct, faire sentir ce qu'une connaissance intellectuelle et objective ne peut pas saisir. Il y a des choses que les mots, les concepts ne peuvent pas dire. Le mythe (comme l'art, en général) les évoque, les suggère, en donne non pas un savoir, mais une saveur. Le mythe est le langage qui permet d'évoquer l'ineffable, de ne pas être condamné à le taire.
 
• Ensuite, le mythe donne au message de la couleur, de la chair, du rayonnement, il le rend parlant et lui permet de nous toucher. Supprimer le mythe enlève au message une partie de son impact, de sa puissance d'interpeller et d'émouvoir. L'enseignement, le discours instruit ; le mythe à la fois instruit et fait vibrer. La doctrine fossilise le sacré, le mythe le fait palpiter. Les évangiles n'éliminent pas les mythes d'Israël ou du monde gréco-latin (pas plus que l'Ancien Testament n'écarte les mythes babyloniens ou égyptiens). Les écrits bibliques se servent de ces mythes, en les modifiant, en les utilisant comme vecteurs de communication.
 
Les mythes ne donnent pas des informations sur des événements (croire cela, c'est tomber dans la mythologie, et régresser de la saveur au savoir). Ils fonctionnent comme des poèmes, ou des paraboles, qui disent ce qui ne peut pas l'être autrement, qui éveillent, et suscitent en nous des réalités qu'aucun autre mode d'expression ne peut faire surgir. On nous invite donc à recevoir le mythe en tant que tel, c'est à dire en sachant qu'il s'agit d'un mythe, sans le transformer en mythologie, mais sans non plus le faire disparaître.
J'illustre cette troisième attitude par une comparaison un peu audacieuse. Prenons La flûte enchantée de Mozart. Cet opéra contient un message de style maçonnique (la victoire de la lumière sur les ténèbres), qu'il met en scène dans une histoire fantasmagorique. La mythologie affirmera que l'histoire est vraie ; la démythisation voudra se passer de l'histoire pour ne retenir qu'un message qui, du coup devient exsangue et sec. La plupart des auditeurs évitent aussi bien la mythologie que la démythisation. Ils entendent à travers l'histoire et sa musique, sans la tenir pour un reportage sur des faits, un message qui ne peut être dit autrement. La flûte enchantée enrichit et apporte énormément, même si, en tant qu'histoire, il s'agit d'une légende, d'un mythe, voire d'une fiction. Cette troisième attitude on la nomme non pas démythisation, mais démythologisation.
 
Comme vous le voyez, j'ai ouvert ce soir un dossier épineux, complexe, qui montre que rien n'est simple ni facile, même en religion et en théologie.
 
André Gounelle,
Professeur émérite de la Faculté libre de théologie protestante de Montpellier,
le 10 décembre 2001
 
Source : Profils de libertés
__________________________________________________________________
 
1 Ces deux récits laissent incertain quant à la date de la naissance de Jésus. Pour Matthieu, elle a lieu sous le règne d'Hérode (mort en 4 avant notre ère). Selon Luc, l'annonciation à Zacharie a lieu « aux temps d'Hérode », et la naissance de Jésus au moment d'un recensement pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie. Quirinius entre en fonction en 3 avant notre ère, et un recensement sous son gouvernement a lieu en 6 après notre ère; mais il y a eu peut-être des recensements antérieurs (Luc parle du « premier recensement ») ; de même il y a eu plusieurs Hérode. C'est un moine scythe, Denys le Petit, qui au sixième siècle a fait commencer l'ère chrétienne en l'an 754 de Rome.
2 Le terme de fiancée, employé dans Mt 1. 18 et dans Lc 2. 5 serait mieux traduit par « accordée ». Le mariage s'effectuait en deux temps : après l'accord (pris en général par les familles) qui liait juridiquement les époux, les époux (souvent très jeunes entre 10 et 15 ans) vivaient sous le toit paternel, jusqu'à la puberté, et en tout cas durant une année. Pendant ce temps, ils n'avaient pas de relations sexuelles.
3 Il leur attribue la royauté à partir du Psaume 72, v. 10-11.
Ce récit en trois scènes ne parle pas d'un déplacement prénatal depuis Nazareth, et ne cite cette ville qu'à la fin du récit pour dire que Joseph s'y installe à son retour d'Égypte par peur d'Hérode et d'Archélaüs, sans mentionner que la famille de Jésus y aurait résidé antérieurement.
4 On a parlé d'étoile filante ou de comète, mais de tels phénomènes ne permettent pas de suivre un itinéraire.
5 Philon, (-13 + 54) Vie de Moïse. Flavius Josèphe (37-100) Antiquités juives II; 9, 3-4 - 2, 210. On trouve aussi ce midrash dans des livres postérieurs aux évangiles, chez le Pseudo-Philon et dans le Targum Palestinien.
6 Cette reprise de motifs traditionnels s'accompagne peut-être d'allusions à l'actualité D'après Pline, et Suetone, des mages de Perse seraient venus en 66 honorer Néron, sur l'indication des astres, et seraient repartis par un autre chemin (les évangiles ont été rédigés entre 70 et 90). On raconte aussi que Néron fit exécuter des enfants à la suite de l'apparition d'une comète.
7 Pour Abraham, Isaac, Samson, Samuel.
8 Matthieu parle d'une « maison », 2. 11.
9 Lorsque dans Luc 10. 34 (parabole du bon samaritain), il est question d'une hôtellerie, le mot employé est pandokeion. Par contre le cénacle, la pièce où le jeudi saint Jésus prend son dernier repas avec ses disciples est nommé kataluma. (Luc, 22. 11).
10 A la différence des mages, les bergers n'adorent pas l'enfant Jésus, peut-être parce qu'il appartiennent au monde juif où on n'adore que Dieu seul, et jamais les créatures, alors que les mages sont des païens qui adorent la divinité à travers des créatures

Commenter cet article