La foi comme source d'identité et de liberté d'action

Publié le par la rédaction

Dépasser la « justification par la foi »
 
Croire en Dieu me confère une identité et m'invite à la responsabilité.
 
Extrait des « Annales 2000 » de l’Union protestante libérale de Strasbourg (UPL) publiant les textes des conférences données en octobre 2000 sous le titre « La justification par la foi ». Cet ensemble de conférences est une recherche critique du texte de la déclaration commune luthéro-catholique qui a fait l'objet de l'actualité.
 
L'accord doctrinal sur la justification par la foi1, signé à Augsbourg en 1999, a permis aux catholiques et aux luthériens de se rencontrer et de travailler ensemble – sans y associer cependant une partie importante des chrétiens, notamment les réformés et les orthodoxes. Mais n'a-t-on pas consacré une somme d'énergie considérable pour arriver à un consensus sur une question qui ne se pose plus de la même manière aujourd'hui (pour ne pas dire qu'elle ne se pose plus !) : que faire pour être sauvé ?
 
L'enseignement de Paul est un enseignement en situation. Cette constatation ne devrait-elle pas nous encourager à prendre en compte précisément le monde d'aujourd'hui, plutôt que celui d'il y a 2000 ans, lorsque nous parlons de la foi et des rapports entre les hommes et Dieu ?

L'objet de ces réflexions est de montrer qu'une doctrine liée à une situation historique précise ne peut définitivement répondre aux questionnements des humains qui ne restent pas les mêmes dans un monde qui change ; qu'elle n'est donc pas immuable ! Si l'enseignement donné par l'apôtre Paul, en tant que témoignage, reste un appel à croire en Dieu, cet appel conduit aujourd'hui à la conscience de la liberté et de la responsabilité plutôt qu'à une sorte de salut opéré mécaniquement et dont beaucoup, aujourd'hui, n'ont que faire.

1. Le contexte historique de l'émergence de l'enseignement paulinien sur la justification par la foi.
 
Lorsqu'il est question de la justification par la foi constatons, premièrement, qu'il s'agit d'un enseignement donné par Paul à une époque et dans un contexte précis, celui du Moyen-Orient d'il y a près de 2000 ans, dominé par l'empire romain. Le sort d'Israël se trouve entre les mains de Rome. Paul, le Juif d'Asie Mineure, de culture grecque, de nationalité à la fois juive et romaine, est préoccupé du sort des « païens », ces polythéistes au milieu desquels il vit. Alors que, d'abord, il persécutait les « chrétiens », il adhère maintenant au messie de Dieu qu'il a reconnu en Jésus.2  Il ne s'interroge pas beaucoup sur la personne de ce « roi » qui lui est apparu mystérieusement pour disparaître peu de temps après. Paul croit que ce Christ reviendrait bientôt pour rétablir Israël dans son indépendance. Les peuples non-juifs vont-ils être perdus à tout jamais si Dieu fait ainsi arriver son royaume ? Certes non, si ces païens se soumettent à la Loi juive, pensait d'abord le Juif pharisien qu'il était – Saul de Tarse. En même temps qu'il reconnaît en Jésus le Christ, c'est-à-dire le roi à venir ou qui reviendra, Paul découvre que son fanatisme avait, jusque-là, fait obstruction à l'avancement du royaume et qu'il suffit de croire au Christ Jésus, c'est-à-dire en la grâce salvatrice de Dieu, pour être sauvé. Inutile de s'encombrer de « Lois », d'autant moins que le temps presse, – elles ne mettent en relief que l'incapacité humaine de faire œuvre juste (Paul a une vision assez sombre de l'homme). Dieu, par contre, sait reconnaître ceux qui se confient en lui, et il les « justifie ».
Le contenu de cet enseignement paulinien sur la justification par la foi est donc largement tributaire du contexte historique et conditionné par la croyance, amplement partagée du temps de Paul, que Dieu rétablirait son royaume rapidement. D'ailleurs, cet enseignement n'est pas, de toutes pièces, l'œuvre de Paul.
 
2. La foi d'un peuple et le salut du monde.
 
En effet, l'appel de Paul aux païens à faire confiance à Dieu se situe dans le droit fil de l'appel aux peuples à confesser le Dieu unique pour être « sauvés ». Une formule typique résumant bien la théorie de la justification se trouve dans l'épître aux Galates, chapitre 3, 11 : « Celui qui est juste par la foi vivra ». Elle montre bien que Paul utilise sa connaissance des « Écritures », que nous appelons maintenant « Ancien testament », pour forger sa théorie (Galates 3, 11 est précisément une citation vétérotestamentaire extraite de Habacuk 2, 4). Il suffit de rappeler Esaïe 45, 22 : « Tournez-vous vers moi et soyez sauvés, vous tous les confins de la terre, car c'est moi qui suis Dieu. Il n'y en a pas d'autre ». L'idée du salut des peuples qui confessent le Dieu unique d'Israël était alors largement répandue dans le Judaïsme.

3. Une opportunité pour les réformateurs
 
Au fil des siècles on avait un peu oublié cet enseignement paulinien, – non pas la grâce, mais la systématisation paulinienne. La Scolastique avait, au Moyen Age, fait œuvre moderne en amenant à la rescousse l'anthropologie grecque – représentation de l'humain en deux parties (en réalité deux « substances »), corps et âme, permettant au moins de concevoir l'immortalité sans que les angoisses existentielles n'envahissent le croyant.
Le moine Martin Luther, si tracassé et s'auto-flagellant, trouva un chemin de liberté au moyen de l'enseignement paulinien. Celui-ci vint à propos pour l'aider à contrer aussi la pratique devenue courante dans son Église (la catholique) consistant à administrer le salut des âmes à coup de mérites – et surtout de monnaie sonnante.
Depuis le temps de Paul, le monde avait changé. Le rétablissement du royaume d'Israël dans sa dignité n'était pas la première préoccupation de Martin Luther et de ses contemporains. L'image de l'enfer, par contre, pesait d'un poids lourd dans la conscience des gens du milieu du 2e millénaire, très préoccupés d'en être sauvés. L'exploitation qui fut faite de ce thème, notamment pour soumettre les sujets des royaumes et de l'Église, montre la place qu'il tenait dans les esprits. Quel bonheur, alors, d'être sauvé de l'enfer – et gratuitement ! – en vertu de la foi !
 
4. Aujourd'hui : La foi comme source d'identité et de liberté d'action
 
Aujourd'hui, la question du salut n'intéresse plus guère… De quoi, d'ailleurs, peut-on être sauvé ? D'un « enfer » qui a disparu de la représentation du monde à l'époque moderne – hormis pour quelques angoissés ?3 Si la question de la perdition des païens (au temps de Paul) et celle de la menace de l'enfer (au moyen Âge) paraissent aujourd'hui hors sujet n'est-il pas, alors, anachronique de poser la question de la justification par la foi ?
Nous avons conscience de la globalité du monde et de son devenir. Dans cet ensemble complexe, mais très interdépendant, un seul peuple – quel qu'il fut – pourrait-il prétendre constituer la clé du salut des autres ? Le devenir de l'humanité, s'il est soumis à des contingences extérieures (par exemple : les ressources de la terre, le devenir de la planète dans le système solaire et dans l'univers), et bien que l'équipage du navire terre ne soit pas très homogène, la raison et la volonté doivent l'emporter afin que l'avenir lui soit ouvert.
Je garde de l'enseignement de Paul l'idée que – pour reprendre un vocabulaire contemporain – croire en Dieu me donne une sorte de statut, la conscience d'avoir une place dans le monde, que cette place est unique et qu'elle fait partie d'un tout : la terre, le cosmos. En somme, ma foi en Dieu, en me mettant dans cette position de vis-à-vis de Dieu, me donne, – faut-il dire : par voie de grâce en retour ? ! – une « identité ». Dans cet ensemble, chaque être humain est unique et a un rôle à jouer pour que le monde ait un avenir.
Dans le vis-à-vis avec Dieu, nous prenons conscience à la fois de la potentialité extraordinaire de notre vie et de la capacité organisatrice humaine, mais aussi de la relativité de notre œuvre et du danger de failles que comportent nos choix, nos projets, nos engagements, donc la conscience de nos limites.
Le seul questionnement qui semble revenir avec constance tout au long de l'histoire de l'humanité est celui du sens de l'existence.
Être justifié par Dieu en vertu de ma foi signifie donc être reconnu par lui dans mes capacités de gérer mon existence et d'apprécier la beauté de la vie, en même temps que je reconnais la nécessité d'être rétabli, réconforté, redynamisé, réhabilité. Ainsi ma foi et le regard de Dieu sur moi m'aident à reprendre conscience de ma place dans l'univers ; à comprendre que cet univers, je ne peux ni m'abstraire, ni m'extraire. Qu'au contraire, je ne peux vivre qu'en relation avec ce monde, avec ces autres humains que moi.
Le besoin d'être justifié peut alors être défini comme le besoin de savoir que j'ai une place dans cet univers : ma place, le besoin de savoir que je suis à la bonne place, de savoir que j'ai un rôle à jouer, – un rôle important, aussi mineur qu'il paraisse tout d'abord, de le savoir toujours à nouveau.

Conclusion : La raison d'être de la religion : aider à vivre.
 
Qu'il serait prétentieux et faux de penser que ces propos viseraient à remplacer un « dogme » existant ! Mais, dans la mesure où le dogme est synonyme d'enseignement et qu'un tel dogme n'est donc pas immuable, ils se veulent des pistes, des impulsions pour une réflexion qui fait évoluer cet enseignement et permet à chacun de vivre sa foi. En effet, tout enseignement qui tient compte du contexte vital de ceux auxquels il s'adresse, évolue – fut-ce de manière peu spectaculaire – au rythme du changement de leur vision du monde.
Ainsi la raison d'être de la religion n'est plus, aujourd'hui, de « sauver » des individus afin qu'ils soient béatement admis dans un royaume qui tomberait du ciel, mais de les encourager à une foi positive, une foi qui met en route – au quotidien et quant au devenir du monde, et constitue la force dont nous avons besoin pour prendre à bras le corps la gestion de ce monde.
Une conception mécanique de la foi qui opérerait une sorte de salut-récompense priverait l'individu de liberté : celui qui aurait pris conscience de son état de perdition, n'aurait d'autre choix que de saisir la planche de salut et la foi ne serait plus la confiance librement consentie, mais une nécessité.
Faut-il transcrire à tout prix le mot « sauver » ? C'est alors par le verbe « libérer » qu'il faut le rendre. La conscience d'être vis-à-vis de Dieu – enfants de Dieu justifiés par la grâce, dirait Paul – libère pour agir, pour vivre, et pour être, autant que faire se peut, … heureux !
Et puis, ce Dieu si mystérieux n'a-t-il pas pour nous des projets que nous ne connaissons pas ?
Ernest Winstein, pasteur,
Président de l’Union protestante libérale de Strasbourg
----------------------------------------------------------------------------------------
1 On peut résumer ainsi l'enseignement de Paul en la matière : la foi seule nous permet de bénéficier de la grâce de Dieu et de prendre part au royaume annoncé.
2 Qui étaient ces chrétiens persécutés ? Probablement des prosélytes, païens en voie d'intégration au judaïsme, mais qui, plus sensibles à ce judaïsme coloré des adeptes de Jésus, allaient rejoindre le mouvement mis en route par le maître de Nazareth.
3 L'enfer n'est plus ce lieu de déchéance où notre vie risque d'aboutir mais, comme disait Jean-Paul Sartre, il est plutôt du côté des « autres », et de notre vie avec eux. On pourrait ajouter qu'il est le produit du désir humain – faut-il dire : de la tentation ? – d'être des petits dieux …
 
Source : Église réformée de Mulhouse

Commenter cet article