La pluralité est indissociable du protestantisme

Publié le par la rédaction

Comment adapter le protestantisme
 
aux temps modernes ?
 
Conférence donnée par Raphaël Picon le 17 octobre 2013 au temple de Hagondange
 
 

 
Introduction à la conférence

Quelques mots sur la notion d'adaptation :

L'adaptation est une nécessité, c'est parce que le protestantisme est adapté à nos préoccupations qu'il a de la valeur. Cette même idée se retrouve dans la genèse même du protestantisme, puisque celui-ci est né de l'adaptation des Temps Modernes, au Moyen âge. Il est né d'une prise en compte de ce qui inquiétait, préoccupait les gens de l'époque : comment Dieu sauve ? C'était la grande question, déclinée avec les thèmes de l'enfer, la damnation, la justice (si je suis pêcheur, quel salut espérer ?).

L'adaptation, c'est aussi et encore le souci de tout prédicateur : réformer l'Église Bible à la main. La prédication est une réponse aux questions fondamentales qui nous préoccupent. C'est pourquoi, les prédications changent et évoluent avec le temps, nos manières d'exprimer les choses se modifient et se transforment. La prédication est elle-même une adaptation.

Le christianisme est une religion de l'incarnation, ce qui signifie que Dieu lui-même se fait connaître en s'adaptant. (cf Prologue dans l'évangile de Jean). L'Emmanuel, « Dieu avec nous », exprime que Dieu s'incarne, se révèle à travers ce que nous sommes, il compose nécessairement avec ce que nous sommes. Il s'adapte sans toutefois se laisser réduire à ce que nous sommes ; il s'adapte sans être enfermé par ce qui le révèle, qu'il s'agisse d'une œuvre d'art, d'une prédication ou d'une confession de foi...)

Mais si la prédication est trop adaptée, si elle dit trop parfaitement nos préoccupations du moment, elle perd de sa force et de son acuité et ne stimule plus. Car la prédication ne doit pas se borner à offrir ce que l'on souhaite entendre. Elle est aussi de l'ordre de la (re)mise en question, de la découverte, de l'interprétation neuve et inouïe. Elle offre la possibilité de se comprendre soi-même d'une autre façon et de devenir des enfants de la lumière. Le christianisme comporte quelque chose d'impopulaire (les paroles dures de Jésus) et les éléments de l'Évangile nous décalent toujours, nous décadrent, nous déplacent. Or une prédication trop adaptée renferme un soupçon de démagogie et de complaisance à l'égard des auditeurs.

Pour Paul Tillich , il existe toujours une tension entre l'accommodement (nécessité de l'adaptation) et la critique (éviter l'autosuffisance). Il faut penser ces deux aspects ensemble.

Raphaël Picon déroulera son propos selon ces deux lignes, l'accommodement et la critique.
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Conférence
 
1 - Le protestantisme a été, dans l'histoire, l'un des ferments de la modernité. Il ne s'est pas déployé face à la modernité, mais dès le départ il a produit, accompagné, façonné la modernité. C'est pourquoi le protestantisme a une perception positive du monde.

La modernité, c'est le mouvement qui dès la fin du Moyen âge, œuvre à l'autonomisation de l'individu par rapport à des systèmes de valeur qui prétendent le déterminer. Le modernisme affirme que c'est à l'individu de se positionner librement, c'est à lui de se déterminer lui-même. C'est l'individu qui doit exercer son jugement, comme une personne responsable. Cette individualisation du croyant par rapport aux institutions a été la contribution majeure du protestantisme au modernisme.

Le fondement du protestantisme, c'est la justification par la grâce seule : le salut est l'affaire de Dieu et de Dieu seul et plus aucune Église ne peut délivrer le salut. Tout se joue entre Dieu et la personne. Aucune Église, aucune institution ne peut provoquer, réguler, régenter la rencontre entre Dieu et moi, autrement dit l'Église ne médiatise plus la rencontre avec Dieu.

La Réforme n'a pas mis fin aux Églises, mais l'Église est désormais un lieu d'enseignement qui encourage les fidèles, les éveille, les aide à donner du sens à leur foi. Il n'y a plus de secret, plus de savoir aux mains des prêtres. La traduction des Écritures dans la langue de tous fut une étape majeure pour faire connaître les textes bibliques dans une confrontation personnelle aux Écritures. En fait, ce fut même un geste subversif puisqu'il sous-entend que c'est au croyant seul qu'il revient de soumettre sa croyance aux Écritures.

Le protestantisme a façonné la modernité de deux autres façons encore :

- le désenchantement du monde qui s'est opéré par la Réforme : À Dieu seul la gloire. Cela veut dire que tout est transparent, on ne s'en remet plus à des forces obscures qui gouverneraient le monde (bulles papales...). Seul Dieu est Dieu. Ainsi, le protestantisme a vidé le ciel et la terre de tous les  « sacrés » et de toutes les idoles. Ce fut là encore un geste hautement subversif.

- deuxième point : la démocratie a été inscrite dans le champ ecclésial. La Réforme a mis en place des lieux de débat, elle a pensé l'Église différemment sur un modèle qui n'était plus impérial. L'Église est devenue le lieu d'une délibération synodale (CP, synodes ...).
En arrière plan, se trouve l'idée fondamentale que tout le monde est à égalité devant Dieu, il n'y a qu'un seul baptême et un seul Évangile (sacerdoce universel). Martin Luther disait  « Vous êtes tous prêtres ». Les pasteurs quant à eux sont les serviteurs de la parole.

Le protestantisme a donc façonné les temps modernes par la valorisation de l'individu, par le désenchantement du monde, et en faisant des Églises des lieux de décision et de délibération.

Elle est aussi responsable de ce que l'on appelle « la fatigue d'être soi de l'homme moderne » : c'est en effet une grande responsabilité que de devoir se déterminer soi-même et d'être sans cesse responsable de sa propre parole. Se forger un système personnel de convictions en cherchant en soi et dans la Bible, est un travail très exigeant. Ceci constitue le revers majeur de ce modernisme.

2 - Le protestantisme doit apporter des critiques à cette modernité.

- Première contribution : le refus de l'idolâtrie. Le travail critique à l'égard de « nos maîtres » et de nos dieux, est toujours à reprendre.

Dieu peut en effet se révéler dans beaucoup de réalités (confessions de foi, Églises, art, prédications, nos paroles...) mais il est toujours au-delà de ces réalités. Irréductible, on ne peut l'identifier à elles. Aucune image, aucune parole, aucune Église ne peut délimiter, enfermer, enclore Dieu. Car rien de fini ne peut s'identifier à l'infini (c'est le principe protestant, selon Paul Tillich). Dieu est delà de Dieu. Cette manière de voir contribue à lutter contre l'idolâtrie.

La superstition, c'est quand on identifie (confond) quelque chose avec Dieu et que l'on finit par dépendre de cette chose jusqu'à être sous son emprise.
L'idolâtrie, c'est quand Dieu et ce avec quoi on l'identifie, sont confondus complètement ; il y a confusion entre le fini et l'infini.
C'est pourquoi il faut lutter contre tous les phénomènes d'emprise, de mainmises. Cette lutte est toujours à entreprendre, religieusement, politiquement, socialement ... Il faut débusquer les idoles pour nous délivrer de tout ce qui nous empêche de nous épanouir socialement.


Le protestantisme souligne la relativité de toutes nos réalités religieuses, ce qui est le contraire du totalitarisme et du fanatisme. Il existera toujours une distance, un écart, un jeu, entre la parole et ce qu'elle désigne. Et on a donc encore besoin des prophètes, sages, protestants, afin d'échapper à cette menace qui existe dans le champ du religieux, du politique... C'est une lutte contre l'obscurantisme (siècle des lumières) où l'on recrée de l'espace (l'écart, la distance) pour que la parole circule. Il s'agit de débusquer tous les diktats qui fonctionnent comme de faux dieux, comme des idoles.

Autres contributions du protestantisme :

- Le protestantisme nous donne la force de lutter contre le danger de l'individualisme car il incite à faire tenir ensemble des approches différentes. Il organise la différence et montre qu'il est possible de faire avec de la différence, avec la pluralité : en effet si la Réforme a pu valoriser l'individu, elle a aussi confronté l'individu à un vis-à-vis, elle l'a mis en relation, relié avec d'autres individus qui lui permettent de discuter et de débattre, des autres qui le déplacent et qui le sortent de lui-même. Le protestantisme c'est une Église qui ne réglemente plus la parole et qui par conséquent produit de la différence et de l'altérité : la parole se reçoit de différentes manières et suscite des interprétations diverses, des prédications différentes, des lectures plurielles. D'où également une pluralité des confessions de foi. Cette valorisation de la diversité constitue la force du protestantisme, et aussi sa fragilité puisque le protestantisme s'en trouve sous la menace de l'implosion, du conflit, de la division.

- Le « oui » à la vie, à l'avenir et donc à la réforme permanente (semper reformanda)

Dans l'esprit de la Réforme, le changement n'est pas craint. La Bible est le livre qui me remet en question (et non pas qui justifie ce que je pense), par conséquent il est nécessaire de discuter et débattre de l'Écriture qui sans cesse rouvre la discussion. Ainsi de la créativité est toujours possible, il y a potentialité de mouvement, de dynamisme, occasion et chance de renouvellement et de transformation.

- Le protestantisme nous met en capacité d'aimer et nous préoccuper sainement des pauvres (politiquement, économiquement, spirituellement) car il n'y a plus d'arrière-pensée, libérés que nous sommes de la théologie des œuvres, et dépréoccupés de notre personne.

Quatre apports majeurs donc du protestantisme :

- le refus de l'idolâtrie
- la valorisation de la pluralité (une polyphonie qui fait corps au lieu d'un magistère qui prétend donner le la)
- le « oui » à l'avenir
- le souci réel des pauvres.

Le protestantisme est totalement dans la modernité, et la pluralité est indissociable du protestantisme. On est protestant car il y a de la diversité.

Certains protestants ne sont plus protestants car ils sortent de cette manière de voir. La frontière, c'est quand il n'y a plus la justification par la grâce seule. On risque même de faire de la foi, une œuvre, ou encore faire de Christ une œuvre. Alors le soli gracia est dévoyé.

Attention donc, on se trompe en pensant que la pluralité signifie que « tout est possible ». Elle n'autorise pas tout car il existe des principes incontournables qui nous structurent.

Questions :
 
  • Comment l'Église protestante peut-elle communiquer des bases pour transmettre ses valeurs et pour limiter l'importance prise par les Églises évangéliques ? Que veut dire encore de nos jours « être protestant » ?
Raphaël Picon : La perte de vitesse des églises historiques est à nuancer. En effet, l'engagement dans les églises évangéliques est-il vraiment durable ? Je ne le pense pas.

Le protestantisme est une démarche exigeante qui fait le choix de refuser toute mainmise sur le croyant. On apprend à être responsable, à réfléchir, à être un croyant responsable qui est constamment en formation. C'est exigeant que d'être ramené à soi tout le temps. Dans les églises évangéliques, c'est plus simple, on vous dit ce qu'il faut croire ou ne pas croire. De plus ces églises jouent souvent avec les peurs humaines ; elles ont tendance à instrumentaliser la misère humaine et à manipuler les émotions. Alors que dans le protestantisme, la prédication nous laisse toujours souverain et nous fait entrer dans de la complexité. Elle ne nous propulse pas dans un monde enchanté. Personne n'est en mesure de nous dire ce qu'il faut penser, même les présidents d'Église qui ne sont pas des autorité.

Il faut se méfier des manifestations qui se font autour de l'émotion. Avec l'émotion, on peut tout faire. Jésus n'a jamais joué sur l'émotion, jamais manipulé émotionnellement. Le protestantisme lui est plutôt dans une logique de délibération.
 
  • Comment le protestantisme peut-il exister, se manifester ?
Raphaël Picon : Dans la contribution aux grands débats de société, dans les rencontres interreligieuses, les diverses manifestations culturelles. De nos jours il y a un retour pour les préoccupations spirituelles.
Il faut aussi réinventer de nouvelles formes cultuelles. Les petits espaces où existe une certaine intimité, sont bien plus propices que les grandes manifestations pour les rencontres, les vrais échanges, les partages. L'Évangile résonne bien mieux dans les petites assemblées. Pour échanger, il y a besoin d'intimité et de proximité. Notre état de minorité ne doit pas nous contrarier ou nous freiner, car les bonnes idées ne sont pas forcément celles qui sont partagées par tous.
 
Raphaël Picon,
Professeur à la Faculté libre de théologie protestante de Paris
 

Source : Église réformée de Hagondange - Maizières-lès-Metz

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