Devenons les « supporters » les uns des autres

Publié le par la rédaction

Culte au Temple Saint-Martial (EPU d'Avignon),
le 17 juillet 2016
 
prédication de Jean Chollet
 
Au moment de choisir la lecture biblique de ce matin, j’ai un peu séché. Je voulais trouver un texte biblique qui conjugue art et communauté, musique et Évangile … et j’ai eu de la peine. Finalement j’ai trouvé ceci :
 
« Utilisons une comparaison. L’orgue forme un tout, et pourtant, il a plusieurs parties.
Le clavier ne peut pas dire au soufflet : « Je n'ai pas besoin de toi ! » Et le pédalier ne peut pas dire aux tuyaux : « Je n'ai pas besoin de vous ! ». Si dans l’orgue, il n'y avait que des tuyaux, comment pourrait-on entendre ? S'il n'y avait que des soufflets, comment pourraient-ils produire de la musique ?
Si une partie de l’orgue souffre, toutes les autres parties souffrent avec elle. Si une partie est à l'honneur, toutes les autres partagent sa joie. »
 
Question : dans quel livre du NT est-ce que je l’ai trouvé ? Je vous laisse réfléchir un moment en compagnie de Mozart.
 
Orgue : Ah vous dirais-je Maman » - thème + une variation
 
Comme Mozart – avec le génie en moins, bien sûr – je me suis autorisé une « variation » sur un extrait de la lettre de Paul aux chrétiens de Corinthe. Voici le texte original.
 
« Utilisons une comparaison.
Le corps forme un tout, et pourtant, il a plusieurs parties. Pour le Christ, c'est la même chose. Tous, Juifs et non-Juifs, esclaves et personnes libres, nous avons reçu le baptême dans un seul Esprit Saint, pour former un seul corps.
Le pied peut dire : « Moi, je ne suis pas une main, donc, je ne fais pas partie du corps. » Il fait quand même partie du corps. L'oreille peut dire : « Je ne suis pas un œil, donc, je ne fais pas partie du corps. » Elle fait quand même partie du corps. Si dans le corps, il n'y avait que les yeux, comment pourrait-on entendre ? S'il n'y avait que les oreilles, comment pourrait-on sentir les odeurs ?
L'œil ne peut pas dire à la main : « Je n'ai pas besoin de toi ! » Et la tête ne peut pas dire aux pieds : « Je n'ai pas besoin de vous ! » Au contraire, les parties du corps qui semblent les plus faibles sont les plus indispensables. (…) Dieu a fait le corps en donnant plus d'honneur aux parties les moins respectables. Il n'y a pas de division dans le corps. Toutes ses parties prennent soin les unes des autres. Si une partie du corps souffre, toutes les autres parties souffrent avec elle. Si une partie est à l'honneur, toutes les autres partagent sa joie. » (1 Co 12. 26)
 
Lettre aux chrétiens de Corinthe, écrite par Paul, apôtre, probablement au printemps 54, une vingtaine d’année après la mort de Jésus, à Éphèse.
 
Grande ville portuaire, Éphèse, sur la côte turque,  grande ville de commerce, grande ville de pèlerinage aussi, puisque selon la légende la statue de la déesse Artémis serait tombée du ciel juste à cet endroit.
 
Au printemps 54, Paul vit dans cette ville depuis près de 2 ans. Il travaille beaucoup :
 
Le matin, comme tisserand (vous savez qu’il était fabricant de tentes et qu’il tenait beaucoup à poursuivre cette activité manuelle pour ne dépendre financièrement de personne) ; entre 11h00 et 16h00 il donne des cours dans une école qu’on lui prête tout près de la synagogue. Pourquoi entre 11h00 et 16h00 ? Parce que c’est le moment de la sieste des autres professeurs, bien sûr. Entre 17h00 et 20h00, il visite les malades. Le soir, il est animateur de jeunesse, il donne du catéchisme et il prêche.
 
C’est aussi dans cette ville d’Éphèse qu’il va devoir affronter une véritable cabale de la part des bijoutiers.
 
Le « fonds de commerce » des bijoutiers, c’était les copies du temple d’Artémis fabriqués  en or ou en argent et vendus aux citoyens et aux pèlerins.
Et  depuis son arrivée, Paul n’avait cessé de proclamer à qui voulait l’entendre que « les dieux fabriqués de mains d’homme ne sont pas de vrai dieux ».
Un « gâche-métier », un « rabat-joie », qui agaçait les bijoutiers.
Et c’est dans ce contexte tendu que Paul reçoit des nouvelles de Corinthe – une des villes dans laquelle il avait fait étape lors de son voyage précédent – des nouvelles qui ne sont pas bonnes. Mais alors pas bonnes du tout.
 
A Corinthe, il y a des problèmes de morale, des problèmes de justice et de droit, des problèmes de clans (ceux qui se revendiquent de Paul, d’Apollos, de Pierre et qui considèrent évidemment « leur » apôtre comme le véritable, l’authentique, le fidèle), des problèmes de féminisme (Paul est en quelque sorte dépassé par sa gauche par les femmes de Corinthe), et des problèmes de hiérarchie puisqu’à Corinthe, il y a les chrétiens « 1ère classe » et les chrétiens « 2e classe », les premiers étant des champions du « parler en langues », les seconds ne comprenant rien du tout à ce patois de Canaan !
 
On a envie de dire « Stop ! N’en jetez plus ».
 
Sans qu’on sache exactement pourquoi, Paul n’envisage pas de revenir sur ses pas jusqu’à Corinthe pour reprendre les choses en mains : il écrit.
 
Il leur adresse toutes sortes de recommandations et puis il leur propose une image pour dire ce qu’est la communauté chrétienne – ou ce qu’elle devrait être – : l’image du corps.  « Le corps forme un tout, et pourtant il a plusieurs membres », que je me suis permis d’adapter en « l’orgue forme un tout ». 
 
Pourquoi cette adaptation ? Parce qu’il en va des comparaisons comme de tout : une comparaison ça s’use.
 
Mais que l’on utilise l’image du corps ou celle de l’orgue, le propos de Paul demeure le même.
 
Qu’est-ce que nous dit Paul avec cette image ?
 
  1. La première chose, c’est que le corps se compose de plusieurs membres et qu’il fonctionne mieux quand tous sont présents. Pour que l’orgue puisse jouer n’importe quelle partition, il faut que tous les tuyaux, tous les soufflets, toutes les touches, toutes les pédales, tous les boutons de jeux puissent être sollicités.
On peut vivre, bien sûr, avec un doigt en moins, avec une oreille en moins, avec un œil en moins, mais on vit moins bien !
Lorsque des membres de la communauté manquent à l’appel, ils « nous » manquent, ils « vous » manquent, au sens où l’amoureux dit à sa belle « tu me manques » quand il s’ennuie d’elle.
 
  1. Ensuite, Paul ne le dit pas de manière explicite, mais c’est inhérent à l’image qu’il choisit : il faut que les différents éléments soient « accordés ».
 
C’est un travail particulièrement long et précis que d’accorder les tuyaux d’un orgue. Scier un petit bout, replier un petit bout, jusqu’à ce que l’on obtienne la note souhaitée.
Pour marcher correctement, il faut mieux avoir deux jambes d’égale grandeur et pour voir correctement, il faut mieux avoir deux yeux qui regardent dans la même direction, bref, il vaut mieux que les membres de mon corps soient accordés.  
 
Pour bien vivre en communauté aussi, il est souhaitable que les êtres qui la composent soient bien accordés. Différents, mais accordés.
 
  1. Le troisième élément, pour que la musique soit belle, il importe que chacune des parties de l’orgue ait été entretenue, relevée, soignée avec la même attention.
 
Pourquoi est-ce qu’une touche mériterait plus d’attention qu’une pédale ? Pourquoi est-ce qu’un tuyau mériterait plus d’attention qu’un soufflet ? Pourquoi est-ce que l’œil mériterait plus d’attention que l’oreille ?
 
Et en communauté, c’est exactement la même chose. La tentation de dire qu’il y a les « piliers » d’église et les autres est une tentation perpétuelle mais une tentation  mortifère.
 
On sait bien que dans une communauté, il en est de plus doués pour trouver de l’argent et d’autres plus doués pour imaginer des projets qui nécessitent des moyens.
 
Mais s’il n’y avait de l’estime que pour ceux qui trouvent de l’argent, l’Église n’est plus une communauté de chrétiens, c’est une banque.
 
Et s’il n’y avait de la considération que pour ceux qui le dépensent, l’Église n’est toujours pas une communauté chrétienne, c’est un panier percé.
Si nous étions condamnés au « ou bien, ou bien », on devrait faire de Nougaro un auteur de cantique ! 
 
Orgue : suite du thème : « le jazz et la java » de Nougaro
 
Et cette réflexion sur l’inclusion ou l’exclusion, on pourrait la poursuivre dans de nombreux domaines de notre vie communautaire.
 
Il y a ceux qui considèrent que pour le recueillement, les seuls lieux appropriés sont ceux dont les vitraux, les chapiteaux, les voûtes ont au moins cinq ou six siècles … et ceux qui considèrent qu’un Évangile « pour aujourd’hui » devrait se proclamer dans un bâtiment contemporain et qu’il est grand temps de vendre les abbatiales, les cathédrales et autres témoins d’une époque révolue !
Il y a ceux qui considèrent qu’après 1650, il n’y a plus de musique, mais du bruit et ceux qui n’en peuvent plus de chanter des cantiques de Luther !
Il y a ceux pour qui le « Alléluia » de Haendel représente la version la plus aboutie d’un hymne à la gloire de Dieu
 
Orgue : les premières  notes du « Alléluia » de Haendel
 
… et ceux pour qui le triomphalisme de Haendel n’a plus de place aujourd’hui et qui lui préfèrent largement le « Hallelujah » de Leonard Cohen
 
Orgue : les premières notes du « Hallelujah » de Lenoard Cohen
 
Comment rassembler les tenants de la musique baroque et les tenants du jazz – voire du full metal – ? Comment réunir les « visuels » et les « auditifs » ? Les émotifs et les rationnels ? Comment leur faire comprendre que la véritable richesse ne vient que de la diversité ? Que dix maisons rigoureusement semblables, c’est une caserne alors que dix maisons différentes c’est un village ?
 
Comment faire pour que les Corinthiens – et on l’a bien compris, c’est de nous qu’il s’agit – soient des hommes et des femmes qui « supportent la différence », non pas au sens où ils feraient des efforts pour la tolérer, mais, au sens anglais du terme, des hommes et des femmes qui sont les « supporters » de la différence.
Comme on est « supporter » d’un club de foot parce qu’on y croit ?
 
Après avoir dit tout cela,  Paul va plus loin – ce sera le 2e volet de notre méditation : il ne se contente pas de militer pour le droit à la différence, mais il préconise une attention privilégiée aux plus faibles, aux éléments les moins considérés.
 
Priorité aux plus faibles
 
Lorsque nous entendons parler du « corps diplomatique », du « corps des pompiers », du « corps enseignant », du « corps pastoral », il n’est pas rare que nous entendions aussi affirmer que pour que le « corps » soit parfait, il faut que tous ses éléments le soient.
 
Pas de « maillon faible ».  Pas de « mouton noir ». Pas de « vilain petit canard ». Pas de « mauvais élève » tout près du radiateur.
 
Ce n’est pas comme cela que Paul imagine l’Église corps du Christ. Au contraire : il met en avant ceux qui « paraissent les plus faibles ». ... « Dieu, dit-il, a fait le corps en donnant plus d’honneur aux parties les moins respectables ».
 
Ceux qui à Corinthe, n’avaient pas de pouvoir, pas de prestige social, pas de dons spectaculaires, ceux qui étaient relégués dans les coulisses, dans l’arrière-boutique ... ceux qui géraient jour après jours les tâches ménagères.  
 
Ces personnes-là, dit Paul, sont plus importantes que ceux qui sont vus par tout le monde. Les chauffeurs, les femmes de ménage, les éboueurs sont plus importants que les stars du cinéma, de la politique ou des affaires.
 
Orgue : hymne américain
 
En mars 1981 – vous vous en souvenez peut-être – un homme  a tiré sur le Président Reagan. M. Reagan a été hospitalisé pendant quelques semaines. Et malgré le fait que Reagan était le président d’un des pays les plus puissants de la planète, son hospitalisation n’a pas eu de très grandes conséquences sur l’activité de la nation. Le gouvernement a continué à fonctionner.
Cinq ans plus tard, en 1986, les éboueurs de Philadelphie ont fait grève. Après seulement une semaine, les déchets pourrissaient partout, les trottoirs étaient encombrés et un  journaliste déclara que si la grève durait trois semaines le pays serait complètement paralysé.
Question : qui est le plus important ? L’éboueur ou le président ?
 
Orgue : Pierre Perret – Lily
 
On connait la formule : il vaut mieux être riche, jeune et en bonne santé, que pauvre, vieux et malade. Il vaut mieux. C’est l’échelle « normale », « habituelle ». Et c’est justement ce que conteste l’Évangile.
 
Si Paul nous invite à faire corps, c’est pour nous soutenir les uns les autres, pour que les plus faibles ne désespèrent pas de leur situation, pour qu’ils trouvent auprès des plus forts l’aide dont ils ont besoin.
 
La grandeur d’une communauté se mesure au soin qu’elle porte à ses éléments les plus faibles.
 
Car si le fort ne voit pas dans le faible un être nuisible, un être pénalisant, mais au contraire l’occasion de développer une énergie de cœur, c’est cette énergie-là qui « fera toutes choses nouvelles » et « renversera les montagnes ».
 
Comme on dit « un dernier verre pour la route », voici « une dernière histoire pour la route ».
 
Il y avait, dans une ville du Texas, une Église magnifique. Son culte était fervent, ses œuvres remarquables. La communauté était généreuse et envoyait de l’argent pour les missions dans les autres pays. Ses paroissiens étaient sans défauts, aussi bien dans leur profession que dans leur vie familiale.
Un jour, un étranger divorcé, noir, SDF et sans papiers voulut entrer dans cette Église. Il est allé voir le pasteur qui lui a répondu : « Je ne suis pas sûr que notre communauté soit la plus adéquate pour vous. Écoutez, mon ami … je vous fais une proposition : rentrez chez vous, priez et demandez à Dieu dans quelle Église vous devez aller. »
Quelques jours plus tard, l’étranger revient et le pasteur l’interroge :
  • Alors ? Vous avez prié ? Et vous avez demandé à Dieu de vous indiquer la bonne communauté pour vous ?
  • Non. J’ai prié et j’ai demandé à Dieu pourquoi j’avais tellement de peine à entrer dans votre communauté.
  • Et alors ? Que vous a-t-il répondu ?
  • Il m’a répondu « Je comprends que tu aies du mal à entrer dans cette Église : moi, ça fait des années que j’essaie et je n’y suis jamais arrivé ! »
Devenons les « supporters » les uns des autres
En commençant par ceux qui vous inspirent le moins !
 
Pour la cotation en bourse, nous n’aurons aucune chance : notre communauté sera nulle.
Mais pour la cotation en amour et en solidarité, nous ferons envie.
 
Amen.

Publié dans Prédications, Jean Chollet

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