La foi ne consiste pas à adhérer à des dogmes

Publié le par la rédaction

Rudolf Bultmann, sa pensée
 
Le terme de « démythologisation » n'a pas fini de faire des vagues dans l'univers théologique. Quand Karl Barth insistait sur la prédication du message, Rudolf Bultmann centrait sa réflexion sur ses conditions de réception, afin de souligner l'urgence de l'engagement de la foi.
 
Rudolf Bultmann et Martin Heidegger
 
Rudolf Bultmann (1884-1976) a fait toute sa carrière à l'université de Marbourg. Il y a rencontré Martin Heidegger, qui y a enseigné quelques années, et qui l'a influencé. L’œuvre de Martin Heidegger, un ancien séminariste, doit beaucoup à la Bible. Elle en dégage les catégories de pensée sous-jacentes. Quand Rudolf Bultmann utilise ces catégories, il ne se sert pas d'une philosophie pour expliquer la Bible, mais il retrouve le type de philosophie qui caractérise la Bible. Quand la philosophie (y compris celle de Martin Heidegger) ne se contente pas d'éclairer les démarches de la pensée, lorsqu'elle prétend donner le sens de l’existence humaine, alors, dit Rudolf Bultmann, elle devient « criminelle ».
A la différence de Martin Heidegger, Rudolf Bultmann n'a eu aucune faiblesse pour le nazisme. Très tôt, dans des cours du printemps et des prédications de l'été 1933, il le dénonce. (Alors que Karl Barth et Wilhelm Vischer défendent le peuple juif à cause de son élection, et donc en raison d'un statut théologique particulier.)
 
L'objectivant et l'existentiel
 
La théologie de Rudolf Bultmann part de la distinction entre deux attitudes. La première, l'objectivante, considère les êtres et les événements comme des objets, c'est-à-dire des choses posées devant moi (ob veut dire « devant », et jectum « placé »), dont je dispose et que je manipule. Par la science et la technique, l’être humain s'empare du monde et se le soumet (il le met sous soi). Au contraire, l'attitude existentielle consiste à sortir de soi (« ex » veut dire dehors., et sistere ., « se tenir »), à se rendre disponible. vulnérable et dépendant, à s'ouvrir et à se soumettre à l'autre. Nous avons naturellement tendance à privilégier l'objectivant qui nous donne une maîtrise et nous assure une sécurité. La foi (comme d'ailleurs le véritable amour) implique un retournement. Elle demande de s'abandonner, de renoncer à soi, de vivre non pas de ce que l'on possède, mais de ce que l'on reçoit. Il faut pour cela une conversion qu'opère la rencontre avec le Christ, présent et agissant aujourd'hui dans mon existence. L'orthodoxie, qui explique Dieu par des doctrines, relève d'une attitude objectivante, et donc incroyante. La foi ne consiste pas à adhérer à des dogmes, mais à vivre de la promesse et des exigences d'une parole toujours surprenante et bouleversante. Dans la Bible, on ne peut pas voir Dieu (le regard, plutôt objectivant, jauge, évalue et enferme l'autre dans l'image que je m'en fais). On écoute Dieu, on reçoit de lui une parole qui fait sortir de soi, bouger et changer.
 
Albert Schweitzer et Rudolf Bultmann
 
Ces deux spécialistes du Nouveau Testament se soucient d'une prédication actuelle de l’Évangile. Ils soulignent tous deux le mystère de Dieu (qui ne se laisse pas enfermer dans nos doctrines et définitions), et l'appel que nous adresse le Christ. Toutefois, Rudolf Bultmann, proche du piétisme, insiste plutôt sur l'ouverture à la Parole et la rencontre avec Dieu, et Albert Schweitzer, actif, plutôt sur l'éthique et l'engagement dans le monde.
 
Une décision existentielle
 
« Dieu ne peut pas être possédé dans la foi...Il est toujours au-delà de ce qui a été une fois saisi. Il est " le visiteur qui va toujours son chemin " (Rainer Maria Rilke)... non pas celui qui demeure, mais celui qui vient et exige toujours à nouveau ma décision. »
Rudolf Bultmann, Foi et compréhension
 
« Ce n'est pas un savoir sur Dieu, si exact soit-il, qui constitue la foi, mais la disponibilité pour la rencontre avec Dieu. Cette disponibilité nous empêche de nous enfermer dans nos projets, nos idées et nos habitudes. Car Dieu peut nous rencontrer à l'improviste, là où nous ne nous y attendons pas, et il nous transforme, nous rend sans cesse neufs. »
Rudolf Bultmann
 
La démythologisation
 
En 1941, Rudolf Bultmann prononce une conférence sur « Nouveau Testament et mythologie. Un auditeur aurait dit : « Cet homme sérieux, pieux et savant se charge pour ses vieux jours de bien des ennuis. » En effet, la notion de « démythologisation » a soulevé des tempêtes. On a accusé Rudolf Bultmann de vider l’Évangile de sa substance, et d'opérer une réduction rationaliste du message biblique. On a même envisagé de l'excommunier.
Ces réactions reposent sur un total contresens. Profondément pieux, très attaché à la Bible, Rudolf Bultmann n'entend pas transformer ou élaguer l’Évangile, mais au contraire le proclamer comme un appel à la conversion personnelle.
Il faut distinguer mythe et mythologie. Le mythe témoigne de l'expérience que nous faisons de la présence et de l'action divine dans notre monde. Il parle de ce qui nous dépasse et nous échappe. La mythologie, au contraire, veut comprendre, connaître, et rendre intelligible. Elle groupe des mythes, et en fait un système cohérent d'explication. Elle transforme l'annonce d'un mystère en une information sur le surnaturel. Elle est la science d'une époque prescientifique.
Rudolf Bultmann ne veut pas démythiser, mais démythologiser, ce qui consiste à retrouver le sens existentiel du mythe contre la rationalisation qu'en opère la mythologie. Je démythologise la Bible quand j'y entends une prédication qui me concerne, au lieu d'y chercher une information sur des choses. Ainsi, le récit de la Création ne me renseigne pas sur l'origine de l'univers. Il proclame la primauté de la Parole de Dieu ; c'est elle, et non l'ordre du monde, ou ma volonté propre, qui, pour moi, vient en premier. Elle est le principe ou le prince qui commande mon existence de croyant. Pour moi, tout commence avec elle et dépend d'elle. Il ne s'agit pas du cosmos et de ses débuts, mais de ce que je vis aujourd’hui.
André Gounelle,
professeur émérite de la Faculté libre de théologie protestante de Montpellier
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Pour poursuivre

- Le christianisme primitif, Rudolf Bultmann Payot

- Foi et compréhension, Rudolf Bultmann, Seuil, 2 vols.

- Mythos et Logos. La pensée de Rudolf Bultmann, André Malet, Labor et Fides (le livre qui a fait comprendre Rudolf Bultmann en France).

Source : ERF Hainaut

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