Dieu agit toujours par persuasion, jamais par contrainte

Publié le par André Gounelle

La création selon la théologie du Process
 
La théologie du Process occupe une place importante dans les pays anglo-saxons, mais elle est assez ignorée en Europe continentale, en partiiculier dans les pays francophones. Elle se caractérise, entre autres choses, par l'importance qu'elle accorde à la doctrine de la création, et par l'interprétation très originale qu'elle en propose. Mon exposé va s'appuyer principalement sur trois auteurs : Charles Birch, un biologiste australien qui a été l'un des consultants du Conseil Œcuménique pour les questions scientifiques, John B. Cobb, un théologien qui vit en Californie, et Lewis S. Ford, un philosophe qui enseigne en Virginie. Je procéderai en deux temps : nous verrons d'abord leur commentaire du premier chapitre de la Genèse; ensuite les conséquences doctrinales et pratiques qu'ils en tirent.
 
I. Commentaire de la Genèse
Dans la lecture que font les théologiens du Process du premier chapitre de la Genèse, je relève cinq points.
 
1. À partir du tohu-wa-bohu
D'abord, ils notent que ce texte ne parle pas d'une création ex nihilo, d'un commencement absolu, ni d'une origine radicale. Au départ, sans que l'on sache pourquoi ni comment, quelque chose se trouve là. Le verset 2 mentionne un tohu-wa-bohu (que nos traductions rendent tendancieusement pas « informe et vide »1), une mer ou une étendue liquide (nos versions disent « abîme », ce qui n'est pas très juste), et des ténèbres qui ont une certaine consistance. On ne nous dit pas d'où vient cette réalité initiale; on la pose sans explication; elle constitue une donnée primordiale. La suite du chapitre laisse entendre qu'elle se caractérise par une confusion ou une indistinction : lumière et ténèbres, eau et sec, océans supérieur et inférieur sont mêlés.
L'activité créatrice de Dieu, dans ce chapitre, ne consiste pas à faire surgir quelque chose là où auparavant il n'y avait rien, mais à séparer (le verbe bara, créer, vient d'une racine qui signifie « tailler », « découper »). Le récit décrit la manière dont Dieu organise le temps et l'espace, dont il trie et démêle un fouillis, dont il met de l'ordre dans un fatras et un magma (un peu comme une maîtresse de maison confectionne un plat à partir d'ingrédients et d'éléments divers, ou crée une pièce agréable avec des meubles et des tableaux au départ hétéroclites, mais dont elle a su faire un ensemble cohérent). Autrement dit, la genèse raconte la transformation du chaos en cosmos. L'action de Dieu fait surgir le monde en structurant une masse informe.
La plupart des exégètes reconnaissent que Genèse 1, comme l'ensemble de l'Ancien Testament, ne mentionne nulle part une création ex nihilo. Cette idée apparaît seulement dans un livre deutérocanonique tardif, les Maccabées2. Elle ne sera vraiment développée qu'au début de notre ère. Elle a rendu des services (elle a permis d'écarter un dualisme qui dévalorise le monde), mais par ailleurs, elle présente de gros inconvénients. Elle voit dans la création le commencement absolu de l'être, alors que les récits bibliques la présentent comme un début relatif, celui de notre monde. Elle fausse notre perception de Dieu dont elle fait la cause et le responsable unique de la réalité existante, alors que cette réalité résulte de l'action ou du concours de plusieurs facteurs. La Bible nous montre toujours un Dieu Emmanuel, qui travaille en collaboration et agit en concertation. La doctrine de la creatio ex nihilo met à la place un Dieu solitaire, seul acteur et seul auteur de l'univers.
 
2. De l'inédit surgit
Dans la Genèse, l'acte créateur ne se limite toutefois pas à une mise en ordre qui redistribuerait ou ré-agencerait les données. Dieu ne se borne pas à disposer autrement les éléments présents sans rien leur ajouter. L'organisation qu'il opère permet l'émergence d'existences qui n'auraient pas pu naître et se maintenir dans le chaos précédent. On voit apparaître le jour, la nuit, la mer, les continents par simple rangement, si je puis dire, par séparation. Mais aussi surviennent le soleil, la lune, les étoiles, de l'herbe et des arbres, des poissons, des oiseaux, des serpents, des quadrupèdes et des bipèdes. Dans le chaos, on ne trouvait pas d'êtres animés, vivants, personnalisés. Au soir du sixième jour, il y en a beaucoup : des objets meublent le monde, et l'habitent des plantes, des animaux marins, aériens, terrestres et humains.
 
Il y a bien création au sens propre : Dieu fait surgir des choses qui n'étaient pas là auparavant. Comme le dit Romains 4/17, « Dieu appelle à l'existence ce qui n'existe pas ». Ce texte n'implique nullement une création ex nihilo. Il affirme seulement que dans une situation donnée, Dieu a toujours le pouvoir de provoquer du nouveau, de l'inouï, du jamais vu. Paul y parle effectivement d'une création, mais pas à partir de rien. Le contexte le montre avec évidence : il traite de la naissance d'Isaac et de peuple d'Israël, qui ne sortent pas du néant, mais d'Abraham, de sa foi et de son obéissance. L'acte créateur se sert d'une réalité présente pour susciter du neuf. Ce qui est - le chaos ou Abraham - n'engendre pas autre chose par lui-même, par sa propre force, par sa seule vertu. Chaque fois qu'une possibilité auparavant absente s'ouvre et se concrétise, il y a création; et il faut y voir non pas un processus automatique, mais bel et bien un acte de Dieu. La nouveauté vient de Dieu, mais il la produit toujours à partir d'un donné, de la même manière qu'un auteur utilise des mots qui se trouvent en vrac dans un dictionnaire pour raconter une histoire qui, elle, ne se trouve pas dans le dictionnaire.
 
3. Par la parole
Pour organiser le monde, pour faire naître du nouveau, pour créer, Dieu parle. La Genèse insiste sur ces « dires » de Dieu qui rythment le chapitre premier, qui marquent le début de chaque journée et de chaque étape de la formation du monde. De son côté, le prologue de Jean proclame que tout a été fait par la parole, que rien n'a été fait sans elle. Dieu agit sur la réalité, il la fait bouger, il crée du nouveau en parlant. La parole présente deux caractéristiques.
 
a. En premier lieu, elle implique une altérité. On parle à quelqu'un, à quelque chose, pas à rien ni dans le vide. La parole vise une relation; elle veut établir une communication avec un auditeur ou un interlocuteur. Que la création se fasse par la parole implique une collaboration, une participation ou une alliance; elle met dans le coup et au travail des partenaires. Paul le laisse entendre quand il nous qualifie de « co-ouvriers avec Dieu ». Tous les partenaires n'ont pas la même importance, ne se situent pas au même niveau, mais tous ont quelque chose à faire. Dans mon livre, Le dynamisme créateur de Dieu, j'ai comparé Dieu à un chef d'orchestre, qui crée une symphonie en dirigeant et en faisant participer tous les musiciens à son œuvre.
 
b. En second lieu, la parole, quand on ne la dévoie ni ne la pervertit, fait appel à une liberté et la respecte. Elle cherche à obtenir un consentement. Elle sollicite un accord. Elle agit non pas contrainte, mais par persuasion. Le chef d'orchestre doit convaincre ses musiciens, leur faire partager sa compréhension de l'œuvre qu'ils jouent. Il ne peut pas se contenter de la leur imposer par force (le résultat serait désastreux). Que Dieu crée par la parole signifie qu'il y a une liberté du monde. Dieu ne manipule pas par derrière, à leur insu les choses et les êtres. Il en fait des « répondants » ; autrement dit, il les place en situation de responsabilité. Le verset de l'épître aux Romains que je viens de citer dit significativement non pas : « Dieu fait exister ce qui n'existe pas », mais : « Dieu appelle à exister ce qui n'existe pas ». Sa parole est appel, vocation, et sollicite une liberté.
 
À partir de ces deux aspects de la parole, revenons au texte de la Genèse. Dieu prend la parole pour créer le monde. À qui s'adresse-t-il ? Évidemment à cette réalité initiale, ténébreuse et marécageuse que la Bible nomme tohu-wa-bohu. Il lui demande de changer; il lui assigne des objectifs : devenir jour et nuit, terre et eau, végétal et animal, etc. En évoquant une possibilité auparavant inaperçue, la parole de Dieu fait naître dans ce chaos confus et inerte un désir, un frémissement. Le magma initial entend l'interpellation de Dieu, y réagit positivement, et la lumière jaillit. Il n'est pas écrit : « Dieu fit la lumière », mais : « Dieu dit que la lumière soit. Et la lumière fut. Et « Dieu vit que la lumière était bonne ». Dieu prend la décision de parler ; l'initiative lui appartient ; s'il se taisait, rien ne se passerait. Le chaos l'entend, lui obéit, fait ce que Dieu lui demande, produit la lumière. Et Dieu constate que le chaos a bien reçu, accueilli son appel, qu'il a su saisir la possibilité qu'il lui offrait et répondre à la vocation qu'il lui adressait. Aux versets 11 et 12, nous lisons : « Dieu dit : que la terre se couvre de verdure, d'herbe porteuse de semences et d'arbres fruitiers...et la terre produisit de la verdure, de l'herbe porteuse de semences et d'arbres donnant du fruit ». Lewis S. Ford commente : « La pa­role, une fois dite, réclame une écoute. Elle demande un être, humain ou non, qui soit capable de répondre. Quand Dieu dit : « que la terre se couvre de verdure », nous devons comprendre que la végétation qui apparaît est la réponse de la terre à l'objectif désigné par Dieu »3.
 
4. L'acte créateur
Le récit de Genèse 1 montre que l'acte créateur conjugue et combine trois facteurs : un passé, un futur, et un présent.
 
a. D'abord un passé. Il part d'une situation qui constitue un héritage; il utilise des données fournies par ce qu'il y avait antérieurement. Il y a toujours quelque chose qui précède, symbolisé ici par le chaos; la création ne l'annule pas ni ne le rejette, mais le prend en compte, et le transforme.
 
b. Ensuite, un futur. La parole divine suggère un avenir différent du passé. Elle ouvre des perspectives inédites. Elle indique un but, un objectif à atteindre. Elle suscite une vision qui aimante et mobilise, qui met les choses en route. Sans la parole divine, rien ne se bougerait ni n'arriverait. Le chaos resterait vaseux, marécageux, obscur, confus, indécis et stérile. Le statu quo continuerait indéfiniment, si Dieu ne prenait pas l'initiative de parler pour l'orienter vers autre chose.
 
c. Enfin, un présent. La parole qui ouvre un avenir se dit dans le présent et s'adresse à un donné qui se trouve là au moment où elle se fait entendre. Il lui faut y trouver un écho, y rencontrer un consentement, y susciter une décision. La création ne se fera que si le présent s'arrache au passé, réagit à ce que Dieu dit, accueille sa suggestion. Dieu agit toujours par persuasion, jamais par contrainte. Il crée en rendant les êtres du monde créateurs, en leur donnant les moyens d'un changement et d'un renouvellement, en les faisant entrer et jouer un rôle dans son entreprise.
 
5. Un modèle
Une fois qu'on a dégagé cette structure, on s'aperçoit qu'elle se retrouve presque chaque fois que la Bible raconte une intervention de Dieu. L'histoire d'Abraham, l'Exode, le retour de l'exil babylonien, la naissance de Jésus, Pâques, Pentecôte suivent le même schéma et apparaissent comme autant d'actes créateurs de Dieu. Prenons, par exemple, la vision des ossements desséchés d'Ezéchiel 37. Les squelettes démantibulés et épars forment un chaos, legs du passé. La parole de Dieu par la bouche du prophète appelle à un avenir. Et vient la réponse positive du présent : « Sitôt que j'eus prophétisé, il se fit un bruit, puis un tremblement, et ces os s'approchèrent les uns des autres ». La puissance persuasive et suggestive de la parole permet aux ossements desséchés et disjoints de devenir une armée vivante et structurée.
 
Si on a placé le récit de Genèse au début de la Bible bien qu'il ait été rédigé tardivement, c'est parce qu'il fournit un modèle qui permet de comprendre comment Dieu agit à toute époque et en toutes circonstances. Aujourd'hui, comme aux temps bibliques, il œuvre pour une nouvelle création, et nous invite à devenir de nouvelles créatures. Sa parole nous éveille, nous anime, nous suscite et nous ressuscite, nous envoie. Elle fait, à chaque instant, surgir de l'inédit dans notre vie et dans le monde. Dieu ne cesse de créer et de nous appeler à devenir ouvriers avec lui.
 
La création ne représente pas un passé lointain et fondateur, mais une réalité présente et une tâche à laquelle Dieu nous associe. Elle nous requiert, nous mobilise pour une fantastique aventure. Dieu nous demande d'avancer avec lui sur cette route qui va du chaos au cosmos, de la brutalité à la concorde, de la haine à la fraternité. Il nous appelle à travailler sous son impulsion et sa direction pour que la dislocation cède la place à l'harmonie. Plus qu'une doctrine, le thème biblique de la création est une prédication qui nous interpelle personnellement, qui nous invite à répondre positivement à l'appel de Dieu, qui nous demande de nous engager dans le renouvellement de toutes choses qu'il opère.
 
II. Implications doctrinales et pratiques
De leur lecture de la Genèse, les théologiens du Process vont tirer cinq grandes implications doctrinales et pratiques.
 
1. La création centrale pour la théologie chrétienne
Ils considèrent que dans la vie et la pensée chrétiennes, le thème de la création joue un rôle central et exerce une fonction décisive. La doctrine de la création définit la foi biblique vis à vis de l'extérieur et la structure de l'intérieur.
Premièrement, vis à vis de l'extérieur, elle distingue et différencie la foi biblique des diverses religions que l'on trouve dans le monde. Certes, les mythes qui racontent la fabrication de l'univers pullulent; on en rencontre dans de nombreuses traditions religieuses. Mais, selon John B. Cobb, aucune n'exprime la même conception de l'acte créateur de Dieu., et ne lui accorde une place aussi déterminante. Ailleurs on se limite à raconter le commencement, à poser un point de départ, à dire comment s'est passé le début. Alors que pour la Bible, la création nous parle de notre actualité; elle décrit ce qui se passe aujourd'hui; elle dit ce que fait Dieu, comment il agit.
 
Deuxièmement, d'un point de vue interne, la doctrine de la création constitue le centre qui détermine et articule les autres thèmes bibliques; ils dépendent et découlent tous d'elle; ils en constituent les diverses applications, ou les divers aspects. Ainsi, le récit du déluge, celui de l'exode, celui du retour de l'exil chez les prophètes présentent ces événements comme des actes créateurs de Dieu, avec le même vocabulaire et les mêmes structures que ceux employés dans la Genèse. Dans le Nouveau Testament, le salut consiste en une nouvelle création; il fait surgir de nouvelles créatures, un nouveau ciel et une nouvelle terre. Il nous fait passer du chaos au cosmos, il installe à la place du tohu-wa-bohu visqueux et grisâtre une nouvelle terre colorée et nette, de nouveaux cieux clairs et lumineux. Dieu crée, et parce qu'il crée, du même coup, il sauve.
 
Pour le judéo-christianisme, la création n'est pas une croyance à côté et parmi d'autres. Elle est la croyance fondamentale, celle qui commande et organise toutes les autres, celle que le credo traditionnel, comme le fait la Bible, place en tête, mentionne en premier lieu. De la Genèse à l'Apocalypse, la Bible raconte les différentes étapes et les divers aspects de l'activité créatrice de Dieu.
 
2. Le problème de l'origine
Les théologiens du Process tirent une seconde conséquence doctrinale de leur interprétation de la Genèse. Ils en concluent qu'il faut utiliser le récit biblique de la création non pas comme un mythe qui dirait quelque chose des origines, mais comme un parabole qui nous aide à discerner l'action présente de Dieu en nous et autour de nous. Ce récit ne concerne pas essentiellement la naissance de l'univers. Il n'entend pas nous renvoyer à un événement initial et fondateur, mais à ce qui arrive aujourd'hui, à ce qui se passe à chaque instant dans notre vie et dans celle du monde.
 
La question de l'origine absolue, du commencement radical de toutes choses demeure, mais on ne peut pas lui apporter de réponse ni scientifique, ni théologique. La Genèse nous dit qu'un tohu-bohu a précédé le monde, mais il ne donne aucune indication sur sa naissance et sa formation4. La science présuppose toujours quelque chose. Si un « big bang » a donné naissance au monde, nous ne savons pas et nous n'avons aucun moyen de savoir ce qui l'a provoqué. La science n'atteint qu'un début relatif, celui de notre période cosmique, caractérisée par la spatio-temporalité.
 
Si on poussait les théologiens du Process dans leurs retranchements, je pense qu'ils émettraient l'hypothèse que des ères cosmiques se succèdent sans commencement ni fin. Chaque ère aboutit, sous l'impulsion divine, à un ordre qui devient pour l'ère suivante le chaos qu'il faut organiser, toujours sous l'impulsion de Dieu. On peut représenter ainsi leur vision : une ère cosmique, puis le passage d'un seuil qui à la fois constitue l'apocalypse de l'ère précédente et la genèse de l'ère suivante.
 
3. Le dynamisme
Comprendre ainsi la création conduit à une conception dynamique de Dieu, du Christ et du monde.
 
a. Dieu, parce qu'il est essentiellement créateur, se caractérise par une activité incessante, une énergie toujours à l’œuvre. S'il lui arrive de se reposer, c'est pour la durée d'un sabbat, mais pas plus. A tout moment, il suscite, provoque, injecte de l'inédit. Pour la théologie du Process, Dieu n'est pas satisfait, tranquille, béat, ne désirant ni ne cherchant rien. Au contraire, selon eux, le monde mécontente toujours Dieu. Inlassablement il travaille et se bat pour le rectifier, le corriger, l'améliorer. Il nous demande de faire reculer le chaos et d'installer le cosmos. Il n'est pas toujours entendu, loin de là. Il arrive que les êtres humains ou non humains lui résistent, refusent son appel, lui répondent négativement, partiellement ou maladroitement. Mais Dieu ne se décourage pas. Il recommence après le péché d'Adam et d'Ève, après le meurtre de Caïn, après le déluge, après le veau d'or, après les désobéissances d'Israël, après la crucifixion de Jésus, après les trahisons de l'Église. Il ne se résigne pas à ses échecs ; il n'en prend pas son parti ; il les affronte et les surmonte. Il ne baisse pas les bras ; il reprend son œuvre créatrice. Il suscite Noé, Abraham, Moïse, les prophètes. Il ressuscite Jésus. Il inspire des conversions et des réformes. Sans cesse, il agit.
 
b. La théologie du Process donne une importance capitale à la notion de Logos qui, selon elle, désigne Dieu en tant qu'il se manifeste et agit. Dieu crée par sa parole, autrement dit par son logos. Dans le récit de la Genèse, le logos, la parole divine, suggère au tohu-bohu de devenir jour et nuit, océan et continent, de produire de l'herbe et des arbres fruitiers. Dans le prologue de Jean, nous lisons : « tout a été fait par lui ; et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui ». Le logos opère par persuasion, en cherchant à obtenir un consentement. Il arrive, comme l'indique Jean qu'il ne soit pas reçu, que les siens le rejettent. Dans ce cas, il recommence, revient à la charge, fait de nouvelles propositions.
Le Nouveau Testament annonce que le Logos s'incarne en Jésus de Nazareth. Pour les théologiens du Process, cela signifie que de tous les actes créateurs de Dieu, Jésus est le plus grand, celui qui va le plus loin, et où Dieu s'engage le plus à fond. La résurrection peut se comparer au jaillissement de la lumière dans la Genèse ; elle correspond au premier jour de la nouvelle création ; nous en vivons actuellement le second ou le troisième. Au soir du vendredi saint, le tohu-wa-bohu culmine, le chaos atteint son paroxysme. Dieu nous en sort à Pâques. En Jésus se trouve présente et agit avec une force incomparable cette puissance de transformation créatrice dont témoigne la Genèse, qui a suscité Abraham, Moïse, les prophètes et qui travaille aussi en dehors de l'histoire biblique.
 
c. Le monde se trouve, lui aussi, en mouvement. Il ne reste jamais en place, il ne s'arrête pas de bouger. Le présent ne répète pas, ni ne reproduit purement et simplement le passé; il apporte une différence, et représente une création par rapport à ce qui précède. La création ne prend pas fin au bout de la semaine racontée par la Genèse. Elle se poursuit chaque jour. Elle constitue la temporalité du monde et lui confère sa vie. Le monde ne change pas toujours en bien. Il lui arrive de reculer, de retourner vers le chaos. Pourtant, à très grande échelle, les théologiens du Process pensent qu'il avance, qu'il s'améliore. Toutefois, ils font remarquer que l'augmentation des possibilités positives entraîne du même coup un accroissement des pouvoirs négatifs; autrement dit, plus augmentent nos capacités pour le bien, plus se développe notre aptitude au mal. Il y a une ambivalence tragique du progrès qui tempère leur optimisme; en fin de compte leur confiance en un monde meilleur leur vient de leur foi, et de rien d'autre.
 
4. L'éthique chrétienne
Dans l'histoire du christianisme, on constate que souvent, la doctrine de la création a servi à légitimer conservatisme et immobilisme. Puisque Dieu a voulu, agencé et structuré le monde, on en a conclu que l'obéissance de la foi consiste à accepter les autorités et les situations en place, à ne pas toucher au statu quo. Dans toute tentative pour changer le cours des événements, pour modifier l'ordre social et naturel, on a vu une révolte contre Dieu, la manifestation d'un orgueil démesuré. Quelle prétention insensée que de vouloir aménager, corriger, améliorer l'œuvre de Dieu. La prédication chrétienne a souvent préconisé la soumission, la résignation, le conformisme au nom du Dieu créateur.
 
Pour la théologie du Process, au contraire, Dieu fait bouger les choses, et surgir du nouveau. Il ne veut pas maintenir ce qui est, mais faire advenir ce qui n'est pas. Il travaille à la transformation du monde. L'obéissance de la foi consiste à lutter pour que les situations évoluent. « Répondre à Dieu, écrit Cobb, signifie abandonner la sécurité des habitudes, des conformismes; cela veut dire vivre pour un avenir différent ». La doctrine de la création ainsi comprise entraîne deux refus :
- d'abord celui de tout conservatisme. Le conservatisme se complaît dans le chaos et s'efforce d'empêcher que sous l'impulsion divine un cosmos en sorte. Il se prétend partisan de l'ordre, mais il confond l'ordre avec le désordre établi. Il s'oppose à la fois à Dieu qui veut que les choses changent, et à la réalité dont la nature consiste à changer.
 
- ensuite, le refus des attitudes révolutionnaires. Elles s'imaginent qu'on peut abolir le passé, repartir à zéro, construire après avoir fait le vide. Leur erreur consiste à croire en une création ex nihilo, à oublier qu'il faut toujours prendre en compte et utiliser l'héritage du passé.
 
On débouche donc sur une éthique réformatrice et progressiste. Toutefois, elle ne considère pas automatiquement comme bonne toute évolution. Lorsque les choses bougent, et elles bougent forcément, il arrive qu'elles avancent, mais aussi qu'elles reculent, que le chaos regagne des lieux où le cosmos avait commencé à s'installer. Le conservateur et le révolutionnaire ont toujours tort, mais le progressiste n'a pas toujours raison. Certains changements sont positifs, d'autres négatifs, et on doit s'efforcer de discerner ceux qui vont dans le bon sens.
 
5. Habiter le monde
Bien avant que cela devienne à la mode, la théologie du Process a développé une vision écologique qui a deux caractéristiques.
 
a. Premièrement, elle souligne l'étroite solidarité de tout ce qui existe. Elle refuse de faire de l'homme un être à part et isolé. Même s'il a une certaine prééminence, ce que les théologiens du Process ne nient pas, il se situe en continuité et en relation avec les autres êtres. En raison de ces liens, ce qui arrive aux autres nous arrive à nous-mêmes. En abîmant le monde nous nous abîmons nous-mêmes; en asservissant la nature, nous nous rendons nous-mêmes esclaves.
 
b. Deuxièmement, elle insiste sur la valeur intrinsèque de tout être quel qu'il soit. Chacun a été créé par Dieu, et représente pour Dieu un partenaire également important. Significativement, dans Genèse 1/25, avant la création de l'homme, Dieu constate que le monde est bon; il a une valeur indépendamment des hommes. Il ne faut pas nous préoccuper des autres créatures parce que nous en avons besoin pour notre vie, mais à cause de leur dignité propre, parce qu'elles ont du prix aux yeux de Dieu.
 
Conclusion
Je conclus en soulignant trois points.
 
- Premièrement, pour la théologie du Process, Dieu ne nous enferme pas dans un cadre donné, il ne restreint pas notre liberté en nous imposant un ensemble de contraintes. Il n'est pas un despote, ou un grand programmateur qui détermine d'avance toutes choses et tout être. Au contraire, il ouvre des possibilités, il accroît notre capacité de choix, il nous appelle à une plus grande liberté. « Là où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté », écrit Paul dans la seconde épître aux Corinthiens (3/17), et dans celle aux Galates : « c'est pour la liberté que le Christ nous a affranchis ; vous avez été appelés à la liberté » (5/1 et 5/13).
 
- Deuxièmement, pour les penseurs du Process, contrairement à la plupart des philosophies et des théologies classiques, Dieu n'est pas d'abord ni surtout la puissance des fondements, du passé et des origines, celui que l'on doit penser et vivre en termes d'archéologie, de principe, de début, ce qui conduit forcément à une religion de l'anamnèse, du souvenir, de la commémoration. Dieu est avant tout la puissance du futur, celui qui met en route, qui nous oriente vers une eschatologie, qui nus demande d'innover. Les théologiens du Process voient dans la vie, celle de Dieu, celle du monde, celle de l'être humain une route, un cheminement, un voyage, pas une structure fixe et immobile, pas un édifice. Les chrétiens ont trop souvent eu une compréhension statique de Dieu, du monde et de l'être humain.
 
- Troisièmement, l'action de Dieu est universelle. Elle ne s'enferme pas dans l'histoire biblique, ni ne se limite à Israël et à l'église. Elle concerne toute l'humanité et au delà de l'humanité l'ensemble des êtres animés et inanimés, la totalité de l'Univers. Pour les théologies du Process, l'histoire biblique ne représente pas une exception, elle ne décrit pas la seule action de Dieu, le seul endroit où il est présent et intervient. Elle fournit un exemple, un modèle, un paradigme qui montre à partir d'un cas particulier, comment Dieu agit partout et tout le temps dans l'univers. La Bible ne rejette pas ce qui ne relève pas d'elle, ce qui se passe ailleurs; elle l'éclaire et nous permet de discerner l'action de Dieu en tout être et en toutes choses.
 
André Gounelle,
Professeur émérite de la Faculté libre de théologie protestante de Montpellier
 
Document inédit aimablement adressé par l'auteur pour publication
-------------------------------------------------------------------------------------
1 Les versions juives disent : « désolation et confusion » ; voir Midrach Rabba, Verdier, 1987, t.1, p.41 et 50.
2 2 Maccabées 7/28.
3 The Lure of God, p.22
4 On trouve chez les rabbins une réflexion qui va dans le même sens. Ils se demandent pourquoi la Genèse ne commence pas par la première lettre de l'alphabet, l'aleph (un midrash raconte même que l'aleph va s'en plaindre auprès de Dieu). Ils y voient le signe que l'origine absolue nous est inaccessible. Je cite un midrasch : « De même que le beth est fermé de tout côté et ne s'ouvre qu'à l'avant, tu n'est pas autorisé à te demander : « qu'y a-t-il au dessus du monde, au dessous, avant et après lui. Tu t'interrogeras uniquement sur ce qui est postérieur au jour de la création du monde… » Tu peux sonder ce qui est à partir du jour où il fut créé, non ce qui est antérieur à ce jour ». Midrach Rabba, Verdier, 1987, t.1, p.42.
-------------------------------------------------------------------------------------
 
Si les articles de ce blog vous intéressent, vous pouvez vous abonner aux nouvelles publications en inscrivant simplement votre adresse mail dans l’espace dédié dans la colonne de droite.

Commenter cet article