Dieu aime tous les hommes par-delà leurs clivages

Publié le par la rédaction

Élection et universalisme

Les deux courants bibliques contradictoires concernant le salut
 
« Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle ». Jean 3. 16
 
Introduction
 
Ce verset emblématique du quatrième évangile, qui contient cette belle déclaration de l’amour de Dieu à l’égard du monde, se révèle paradoxal dans sa deuxième partie. L’amour de Dieu pour le monde est en effet affirmé dans la première moitié du verset, mais la seconde moitié affirme, sans état d’âme, le salut des seuls chrétiens. Pourquoi une telle affirmation ? Si Dieu aime le monde, comment envisager qu’il puisse laisser périr la majeure partie de ses créatures ? Quel Père, quelle mère dignes de ce nom, laisseraient périr leurs enfants ? « Quel homme parmi vous, dit Jésus en Matthieu 7, donnera une pierre à son fils, s’il lui demande du pain ? Ou, s’il demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent ? Si donc, vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison votre Père qui est dans les cieux ». Notons qu’au contraire du Jésus de Jean 3. 16, le Jésus des synoptiques prêche l’accueil de tous les hommes par Dieu sans aucune distinction, précisément sur la base que Dieu est le Père  de tous. Pourquoi donc cette restriction soudaine, placé sur les lèvres de Jésus en Jean 3. 16 ? Et qu’en dire à la lumière de l’universalisme de l’Évangile ? C’est ce que je vous propose de méditer ce matin.
 
I. Universalité et restrictivité
 
La Bible n’est pas un livre qui se lit comme un livre d’histoire. Pour  ne pas l’avoir suffisamment perçu, les églises chrétiennes ont pris durant des siècles les affirmations de ses auteurs à la lettre et forgé des dogmes qui maintiennent la foi et les croyants dans l’univers mythique de la culture traditionnelle. Avec l’avancée des sciences historiques et littéraires on s’est, d’une part aperçu que les auteurs bibliques (y compris les chroniqueurs) ont utilisé les styles littéraires qui ressortent largement du langage allégorique et qui doivent être décryptés comme tel ; puis on a finalement remarqué, d’autre part, que ces auteurs anciens sont loin d’être toujours en accord les uns avec les autres.
 
La Bible n’est effectivement pas un livre lisse. Des écoles théologiques diverses et parfois opposées y sont représentées. Il faut donc se garder des lectures qui nivellent les livres et uniformisent les idées bibliques pour dégager la « doctrine divine » révélée aux initiés juifs ou chrétiens. La compilation des différents livres des deux Testaments s’est opérée selon des circonstances historiques et pour des raisons sociologiques, politiques et religieuses qui n’ont pas grand-chose à voir avec les systèmes ou les théologies qui nivellent et uniformisent les auteurs bibliques entre eux.
 
Pour prendre un exemple concret qui nous ramènera à Jean 3. 16, on peut constater que le Premier Testament diverge considérablement en son sein à propos de la question du regard de Dieu sur le monde. Une lecture attentive révèle que la Torah comporte à ce sujet deux courants théologiques contradictoires : le courant universaliste et le courant restrictiviste.
 
- Le courant universaliste s’affirme dans les livres de la Genèse, Job, Proverbes, l’Ecclésiaste, Ésaïe et le livre de Jonas. Il part du principe que, si Dieu est le créateur du monde et des êtres, comme le dit la Genèse, celui qui donne à tous la vie, le souffle et l’être, comme l’affirme Paul à l’aéropage d’Athène, alors Dieu ne peut pas être le Dieu d’un seul peuple, mais tout au contraire, il doit être le Dieu du monde entier. Cet universalisme est signifié dans la Genèse avec les figures d’Adam et Ève, celle de Noé qui reconduit l’alliance de Dieu pour le monde et surtout avec le personnage d’Abraham à qui Dieu promet de bénir par sa descendance, toutes les familles de la terre.
 
- Le courant restrictiviste prend forme, pour sa part, avec les livres d’Esdras, Néhémie et les prophètes du retour de l’exil. Ici, c’est le thème de l’élection d’un seul peuple qui prédomine et avec lui la discrimination sur la base des pratiques religieuses, ainsi qu’une certaine forme de nationalisme.
 
A l’époque de Jésus le courant restrictiviste du monothéisme juif est évidemment représenté par les pharisiens. Jésus illustre et fait aboutir, quant à lui, le courant universaliste. L’idée que le Créateur du monde ne peut être le Dieu d’un seul peuple est en effet à la base même de l’Évangile qui affirme que Dieu est le Père de tous les hommes et qu’il aime tous les hommes. Les juifs fils de Jacob bien sûr ! Mais aussi les centeniers romains, les Samaritains, les gens de Sidon et de Tyr, les Géraséniens, les gens de Césarée de Philippe et tous les gentils de l’autre côté de la rive du lac de Galilée, etc.
 
Par sa théologie du Père qui accueille gracieusement tous les hommes, Jésus a ainsi bel et bien ouvert l’Alliance du Seigneur Adonaï à « toutes les familles de la terre ». Et c’est pourquoi les chrétiens regardent Jésus comme le fondateur d’une nouvelle Alliance où les partenaires ne sont plus Dieu et un seul peuple, mais bien Dieu et toutes les nations. Le milieu judéo-chrétien helléniste fut le premier à comprendre clairement la dimension universaliste de l’Évangile et à fournir au monothéisme chrétien son premier grand missionnaire universel : Saul ou Paul de Tarse.
 
II. Rebelote en terrain chrétien
 
Pour autant, et c’est là un paradoxe, les courants universaliste et restrictiviste qui existaient au sein du judaïsme se sont retrouvés de nouveaux mêlés au sein du mouvement chrétien naissant ; parfois d’ailleurs sous la plume d’un même auteur, comme ici en Jean 3. 16. On peut ainsi trouver au sein du Nouveau Testament des versets qui vont dans le sens de l’universalisme et d’autres qui défendent tout au contraire une vision restrictiviste du salut du monde.
 
Comment expliquer cela ?
 
La raison relève de la sociologie religieuse. Les premiers chrétiens étaient juifs et les premières églises chrétiennes se sont constituées avec les matériaux des divers courants du judaïsme du Second temple. Or, ceux qui sont entrés dans l’Église, y sont entrés avec leurs croyances et avec leurs traditions ! Il a fallu dès lors un certain temps pour que s’élaborent peu à peu, sous la conduite du témoignage apostolique, la foi et l’identité chrétienne.
 
C’est ici une constante que nous retrouvons dans la constitution de tout mouvement religieux et qui se perpétue encore aujourd’hui au sein de nos communautés chrétiennes. Beaucoup de ceux qui s’engagent de nos jours dans une église locale, y pénètrent effectivement avec leur univers spirituel et intellectuel et il faut un certain temps et une bonne catéchèse pour que les croyances se réforment peu à peu et qu’une foi mûre se forme.
 
Le livre des Actes nous dit que dans les premiers temps de l’Église, un grand nombre de pharisiens se sont fait baptiser et sont devenus membres de la toute nouvelle communauté chrétienne (Ac. 15. 5). En entrant dans l’Église, nombre d’ex-pharisiens ou scribes, ont apporté avec eux leur théologie de l’élection, en la reportant, non plus sur Israël mais sur le peuple chrétien qu’ils identifiaient au « reste fidèle » dont avaient parlé les prophètes. Paul offre lui-même un bon exemple de cette réorientation de la théologie juive de l’élection. Le problème, c’est qu’en faisant de l’Église le nouvel Israël, on péchait contre le peuple d’Israël qu’on spoliait de ses droits et de son héritage, mais on se révélait aussi infidèle au mouvement universaliste que Jésus venait de faire aboutir en fondant une nouvelle alliance pour toutes les familles de la terre.
 
Conclusion
 
Pour conclure ce petit survol historique qui nous éclaire sur le développement de l’Église naissante, je ferai trois remarques :
 
1) Première remarque
 
Il faut rappeler qu’il n’est évidemment pas question pour la théologie moderne de faire un tri dans le Nouveau Testament en vue de rejeter les textes qui contrediraient la visée universaliste de l’Évangile ou les visées théologiques de la modernité. Nous avons besoin de tous les textes, car chacun nous donne un certain éclairage sur le contexte historique et théologique dans lequel est né le mouvement chrétien. C’est ici un point fondamental pour comprendre l’histoire et la formation de l’Église chrétienne, mais c’est surtout un point fondamental pour entendre la Parole de Dieu. Ce n’est, en effet, qu’en accédant au cœur des débats, des discussions, des controverses et des enjeux des premiers chrétiens dont le Nouveau Testament se fait l’écho que nous accédons au niveau où se situe la Parole de Dieu pour nous et pour le monde. Autrement dit, ce n’est pas au niveau des textes bibliques du Premier et du Second Testament lus littéralement que se situe la Parole de Dieu, mais bien sur le plan de la réflexion où nous hissent les textes de l’Écriture rédigés au fur et à mesure du développement du monothéisme juif, puis judéo-chrétien.
 
2) Deuxième remarque
 
L’universalité de l’Évangile nous invite à ne pas prendre à la lettre les textes du Nouveau Testament qui se révèlent restrictivistes. Il est davantage de bonne méthode de regarder ces textes comme les témoins du contexte historique et théologique des premiers courants chrétiens, mais sans prendre à la lettre leur restrictivité. Si Dieu est le Dieu qui donne à tous la vie, le souffle et l’être, s’il aime le monde, qui pourra l’empêcher de sauver du mal et de la mort ses créatures ? Comme le disait le grand théologien catholique Urs Von Baltasar : nous pouvons, et même devons, espérer pour tous. C’est à cette foi que conduit l’Évangile du Christ-Jésus.
 
3) Dernière Remarque
 
Si Jean 3. 16 est un verset paradoxal, disant ensemble l’universalisme de l’Évangile et le restrictivisme hérité du judaïsme du second temple, il ne nous redit pas moins aujourd’hui, que Dieu aime tous les hommes par-delà leurs clivages. Cela ne signifie certes nullement que nous n’avons pas à tenir ferme pour la théologie chrétienne que nous croyons fidèle au message de Jésus. Mais cela signifie que, même si nous ne voyons pas avec nos intelligences théologiques limitées comment relier le dépôt chrétien avec celui des autres traditions religieuses, nous devons avoir confiance que Dieu sait aussi parler à ces autres traditions religieuses comme à tous les hommes. Tenons pour certain, comme le magnifie Jean 3, 16, que Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils unique, Jésus, afin que le monde entende par lui l’universalité de son amour. Mais n’oublions cependant pas que Dieu sait aussi, dans sa sagesse, parler à ceux qui ne voient pas Jésus comme le « Fils Unique » ou qui ne perçoivent pas les différents sens théologiques que ce titre a pu revêtir dans le développement du christianisme. L’universalisme de l’amour de Dieu affirmé et annoncé par Jésus suffit amplement à rendre ses disciples heureux et ouverts aux autres, tout simplement parce que l’amour de Dieu pour le monde prime nécessairement pour eux, comme pour leur Maître, sur toutes considérations dogmatiques, fussent-elles christologiques.
 
Bruno Gaudelet, pasteur,
le 20 mars 2012
 
Source : Église réformée de Neuilly (membre de l'Église protestante unie de France – EPUdF)

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Philippe 28/12/2016 17:18

Cet article, comme beaucoup et dans les deux interprétations, affirment une position quant au salut de celui qui ne s'en est pas remis à la grâce de Dieu en Jésus-Christ. On peut effectivement trouver des passages dans les deux sens, ou plutôt interpréter des passages dans les deux sens. Mais, ces interprétations me semblent un peu audacieuses, dans les deux sens. En fait, on ne peut conclure parce qu'on ne sait pas décider. Certains font un choix et l'assument, mais le choix des autres est autant défendable. La seule chose certaine est le salut par grâce par le foi en Jésus-Christ.