Les principes du protestantisme

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L'esprit du protestantisme

Le titre de cette séance m’a été inspiré par Montesquieu. Dans L’esprit des lois (1748), il décrit les différentes formes de gouvernement à la fois par leur principe et leur esprit. Ainsi, il définit le principe de la monarchie en écrivant qu’elle « est le gouvernement d'un seul, mais par des lois fixes et établies » et caractérise son esprit en disant qu'elle faire appel à l'honneur et aux honneurs pour diriger les peuples.
De même, le despotisme a pour principe le gouvernement d'un seul, sans règles ni lois, et pour esprit de gouverner par la crainte. Quant à la démocratie, son principe est le gouvernement issu du suffrage populaire, et Montesquieu, avec un bel optimisme, lui reconnaît comme « esprit » la vertu !
 
En transposant dans notre domaine cette démarche, l’autorité de la Bible, le salut gratuit, et les orientations ecclésiologiques que nous avons étudiées constituent les « principes » du protestantisme ; il s’agit maintenant, pour terminer, d’en dégager l’esprit, de faire percevoir quelque chose de l'attitude religieuse fondamentale qui se manifeste dans la théologie qu'elle suscite ou dont elle se nourrit. À mon sens, deux convictions structurent cet esprit à savoir : premièrement, « Dieu seul est Dieu » ; deuxièmement, « je suis devant Dieu ». Je vais les commenter. Initialement, j’avais prévu d’en ajouter une troisième à savoir : « la foi rend libre et responsable ». J’y ai renoncé d’une part faute de temps, d’autre part parce qu’en la travaillant, je me suis aperçu qu’elle dépendait des deux premières, qu’elle en était une implication et non une troisième conviction qui s’ajouterait à elles.

1. Dieu seul est Dieu
 
Le refus de l’idole
 
D’après les livres de l’Exode et du Deutéronome, Dieu, dans le commandement qui ouvre le décalogue, ordonne : « Tu n'auras pas d'autre Dieu à côté de moi », et, explicitement, solennellement, il interdit de vénérer des statues, des images, de rendre un culte à d'autres qu'à lui. À tort ou à raison, les protestants du seizième siècle ont le sentiment que l'Église de leur temps avait oublié ou négligé ce commandement. Ils lui reprochent de ne pas suffisamment distinguer le divin et l'humain, d’élever du fini au rang de l’infini, d’opérer des mélanges blasphématoires entre le créateur et les créatures, de développer l'adoration de réalités ou d'institutions créées et de tomber dans l'idolâtrie. On a développé, au fil des siècles, une religion pour laquelle du divin sort, en quelque sorte, de Dieu, se déverse dans le monde pour s'y répandre sur des choses et des êtres qu’il pénètre ou imprègne à des degrés divers. Le catholicisme considère qu'il y a des lieux et des objets sacrés (les Églises, les pèlerinages, les reliques, les médailles bénies, etc.). Il sacralise les autorités et les institutions ecclésiales puisque se soumettre à elles équivaut à obéir à Dieu. Il reconnaît des personnages sacrés : les saints et les anges, à qui s'adresse la dévotion, que l’on vénère, auxquels on rend une culte de dulie ; la Vierge Marie qui a droit à un culte d'hyperdulie. Ce mouvement culmine avec l'adoration de l'hostie, qui constitue le péché suprême, la confusion ultime entre le divin et le créé puisqu’on considère qu’un morceau de pain devient le corps même du Christ et qu'on le déclare corpus Dei. Selon les Réformés, les luthériens eux-mêmes n'évitent pas totalement cette confusion. Ils y tombent avec leur doctrine de la consubstantiation.
Sur ce point, ils n'ont pas vraiment rompu avec Rome ; ils « regardent » encore « aux marmites d'Égypte », comme l'écrit en 1530 Ulrich Zwingli faisant allusion aux hébreux qui, dans le désert du Sinaï, regrettaient les nourritures de la vallée du Nil.

Aux yeux des Réformateurs, la piété intense, abondante, débordante du Moyen Âge a, paradoxalement, étrangement, engendré et favorisé une énorme impiété. Le sacré, le saint, au lieu d'être réservé à Dieu comme il se doit, y prolifère, semblable à des cellules cancéreuses qui envahissent un organisme. Des objets et des êtres qu’on prétend sacrés accaparent indûment dans la foi, dans la dévotion des croyants la place qui revient à Dieu seul. Dans un des tout premiers livres de la Réforme française, publié en 1525 à Montbéliard, sous le titre Sommaire et brève déclaration, Guillaume Farel souligne que pour séduire les croyants et les éloigner de Dieu, le Diable se revêt des apparences de la piété (comme dans le récit de la tentation de Jésus, il utilise des versets de la Bible). Il détourne vers la superstition et l'idolâtrie la religion la plus vive, la plus sincère, si on n'y prend pas garde. Solus deus adorandus est, répète Ulrich Zwingli. Seul il est divin. À part lui, rien n'est saint, rien n'est sacré, rien ne doit être vénéré en dehors de lui. Les réformés se donnent comme devise : Soli Deo Gloria, « à Dieu seul la gloire », formule qui refuse la glorification du religieux sous toutes ces formes. Il ne faut pas confondre Dieu avec ce qui le sert et en témoigne.
 
L’altérité de Dieu
 
Les protestants, les réformés plus que les luthériens, soulignent fortement l’altérité de Dieu. Il est différent du monde ; il ne se confond pas avec lui ni avec rien de ce qui s’y trouve. Finitum non capax infiniti, déclare Ulrich Zwingli. L’infini engendre du fini, c’est-àdire autre chose que lui. Si le fini naît bien de l’infini, il a pourtant une nature différente ; il peut témoigner de l’infini, toutefois, il ne le porte ni le contient en lui.
Même quand l’infini se manifeste dans le fini, il n’absolutise pas le fini, il ne le rend pas infini. Il n’y a pas unification, assimilation ou identification entre les deux. Dieu reste Dieu, le monde demeure le monde. Entre le Créateur et les créatures, il n'existe pas de zone de transition, de région mixte, ou de passage progressif. Il y a, certes, des contacts et il se produit des rencontres, mais jamais d'amalgame ni de brassage, de malaxage ou de panachage. Même dans la communion, même dans la foi par laquelle Dieu se rend présent dans le fidèle, la distance et l’altérité persistent. Les [protestants] orthodoxes aiment dire que Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu. Les réformés refusent cette affirmation et disent que si Dieu se fait homme, c’est pour que l’homme devienne véritablement, authentiquement humain, et non pas pour qu'il devienne Dieu.
Le salut ne nous fait pas sortir de notre condition de créature, il n’opère pas une déification du croyant. Les réformés se méfient du thème mystique d'expériences exceptionnelles où s'estompe, voire s'abolit, ne fût-ce qu’un instant, la frontière entre le divin et l'humain. S’il y a un mysticisme protestant (ce que certains ont contesté), ce mysticisme maintient fermement la différence entre Dieu et le croyant. Une communication s’établit, sans qu’on puisse parler d’interpénétration et encore moins de fusion. Pas, non plus, d’êtres intermédiaires entre le Créateur et les créatures, semblables aux demi-dieux de l’Antiquité gréco-romaine ou à la hiérarchie céleste de certaines branches de l’orthodoxie.
 
On pourrait penser que le cas du Christ, en sa qualité de Dieu-homme, constitue une exception à cette stricte séparation. Il n'en est rien. Ulrich Zwingli et Jean Calvin estiment que dans sa personne, la nature humaine et la nature divine ne se mélangent pas. Elles se côtoient, se juxtaposent. Elles s'accrochent, se collent l'une à l'autre. Elles ne fusionnent cependant pas. Ici, encore, les réformés vont plus loin que les luthériens et s'en écartent.
Si l'on peut risquer cette comparaison, pour les réformés, les deux natures du Christ tiennent l'une à l'autre comme les deux voitures d'un T.G.V. (on ne peut pas les détacher l'une de l'autre, mais elles restent distinctes), alors que, selon Martin Luther, les deux natures s'interpénètrent comme le café et le lait dans le café au lait.

Contrairement à ce que disent les cantiques luthériens, pour les réformés, à Béthléem on emmaillote et on couche dans la crèche un bébé humain et non Dieu.

Quand les évangiles nous disent que Jésus est fatigué ou qu’il a soif, c’est de l’homme Jésus qu’il s’agit, et non de la deuxième personne de la trinité. De même, à Golgotha, ce n'est pas Dieu, mais l'homme qui est crucifié et qui meurt. « Seule l'humanité peut souffrir, écrit Ulrich Zwingli,... le Fils de Dieu… est mort seulement selon son humanité. »
Nous sommes loin du thème devenu à la mode du « Dieu crucifié ».

À la différence de Martin Luther, Ulrich Zwingli et Jean Calvin rejettent « la communication des idiomes », cette théorie selon laquelle il y aurait transfert des qualités divines à la nature humaine de Jésus et vice-versa. À leurs yeux, elle ne respecte pas suffisamment la distinction entre le divin et l'humain. « Jamais une propriété du Créateur ne peut devenir une propriété de la créature », écrit Ulrich Zwingli.
 
Les principes de la Réforme
 
Les principes de la Réforme protestante traduisent, chacun dans son registre, cette conviction que Dieu seul est Dieu.

Ainsi, le salut par la seule grâce signifie que la valeur et le sens de notre vie ne se trouvent ni dans le monde ni dans l'être humain, car alors le monde et l'être humain participeraient dans une certaine mesure à la divinité. Le sens, et la valeur appartiennent à Dieu seul. Nous ne pouvons donc que les recevoir et non les découvrir ou les acquérir par nous-mêmes. En pensant l'être humain capable de coopérer au salut, on lui accorde au moins partiellement, un pouvoir qui n'appartient qu'à Dieu.

De même, l'autorité de l'Écriture pose le primat de la Parole de Dieu, qui se distingue radicalement des interprétations des spéculations et des traditions humaines, si honorables et si pieuses soient-elles. La Parole de Dieu ne doit jamais se confondre avec les paroles qui la commentent et l’expliquent. Les énoncés bibliques eux-mêmes sont des formulations qui témoignent de l’évangile mais ils ne sont pas l’évangile.
L’évangile dépasse tout les expressions, y compris néo-testamentaires, qu’on peut lui donner.

Enfin, la volonté de ne pas diviniser l’église, de ne pas sacraliser ses autorités, ses pratiques et ses enseignements domine toute l’ecclésiologie protestante.

Alors que le plupart des religions s’efforcent de donner une importance fondamentale à leurs dogmes, à leurs rites, à leurs institutions, le protestantisme insiste au contraire sur leur relativité et leur secondarité.
 
Et aujourd’hui ?
 
On peut s’interroger sur la pertinence actuelle de cette affirmation que « Dieu seul est Dieu » et de la polémique qu’elle engendre contre les débordements de la piété. Beaucoup, aujourd’hui, estiment que les occidentaux de notre époque ne souffrent pas dans ce domaine d’un excès mais d’une carence ; ils en concluent que ce n’est pas l’idolâtrie mais le nihilisme qui les menace et qu’il faut combattre. Le danger se serait déplacé, et du coup plutôt que de désacraliser, il importerait de resacraliser.

Il y a déjà trente ans, Jacques Ellul a vigoureusement contesté ce diagnostic. Notre temps, a-t-il dit, ne se caractérise pas par l’absence de religions, mais par le succès et l’envahissement de religions séculières qui s’adonnent à des cultes qui n'osent pas dire leur nom : celui des vacances, du sexe, de l'argent, de la politique, de la réussite, du sport qui deviennent des idolâtries. Et n'oublions pas que dans les Églises, se rencontre un sacré abusif, d'autant plus difficile à déceler qu'il se présente sous les apparences d'une piété évangélique ; il sacralise la Bible, les sacrements, les doctrines, les sanctuaires, voire tel ou tel chrétien éminent ; il n’est bien sûr, pas question d’éliminer tout cela ; les moyens et les instruments dont Dieu se sert sont certes utiles et précieux, mais ils ne sont ni sacrés ni ultimes.

L'esprit du protestantisme c’est, d’abord, un combat résolu contre toutes ces formes abusives de sacré. J’ai écrit, dans une formule que mon ami Yves Cruvellier m’a emprunté, avec mon accord, que le protestantisme était une protestation pour Dieu, contre ce qui l’abîme, le défigure et le dénature, et pour l’homme contre ce qui l’abîme, le détruit et l’écrase. « Dieu seul est Dieu » correspond au premier volet de cette protestation. Jamais ne doit cesser la lutte contre cette tendance de l'être humain, de chacun d'entre nous, à se fabriquer des idoles. Il faut nous défendre inlassablement contre tout ce qui se fait passer pour Dieu, ou qui joue dans notre vie le rôle qui revient normalement à Dieu. La foi a besoin de la religion, et, en même temps, elle doit toujours s'en méfier parce que la religion si elle n'est pas contrôlée, surveillée, limitée, critiquée dégénère en idolâtrie.
 
2. Je suis devant Dieu
 
Un personnalisme existentialiste
 
Je passe maintenant à la deuxième des convictions qui, à mon sens, structurent l’esprit du protestantisme, à savoir « je suis devant Dieu ». Dans cette formulation, je souligne l’emploi du « je ». En mettant cette phrase à la première et non à la troisième personne, en disant « je suis devant Dieu », et non pas « l'être humain ou le croyant vit en présence de Dieu », j'ai voulu souligner l'un des traits essentiels de l'esprit protestant, à savoir son caractère personnaliste ou existentialiste. Entre parenthèses, remarquez que les commandements du Décalogue comme le sommaire de la loi, on a des « tu » et non des « vous ».

Je précise rapidement le sens des mots « personnalisme » et « existentialisme ». Une pensée personnaliste insiste sur chaque personne singulière et non pas sur le genre humain ; chacun de nous est unique, et il n’est pas seulement le reflet ou un spécimen de l’espèce ou de la catégorie à laquelle il appartient. L’existentialisme refuse de partir de vérités générales pour les appliquer à l’individu ; la vérité réside dans l’expérience ou le vécu de chacun non pas dans des structures d’ensemble. Personnalisme et existentialisme s’opposent à l’essentialisme qui va du général au particulier (de l’essence à l’existence), pour qui chaque individu s’explique et se comprend par des règles universelles. Pour prendre un exemple un peu caricatural, emprunté à Rudolf Bultmann, une théologie essentialiste dira : « Jésus est le sauveur » (vérité générale), et c’est pourquoi « il me sauve » (application particulière) ; une théologie existentialiste dira :
« Jésus me sauve » (expérience personnelle), je vis, j’expérimente sa présence salvatrice dans ma vie, et j’en témoigne en disant qu’il est le sauveur (énoncé théologique qui exprime mon expérience et non une vérité générale). L’essentialiste dira ce que Jésus est en lui-même pour en déduire ce qu’il représente pour moi. Pour l’existentialiste, ce qu’il représente pour moi définit ce qu’il est.

On rencontre chez Martin Luther et chez Jean Calvin des thèmes et des accents existentialistes, qui font contraste avec l'essentialisme qui domine dans la théologie scolastique. Il faut, certes, se garder de simplifier et de caricaturer. Il existe des tendances existentialistes ou apparentées dans la pensée du Moyen Âge, par exemple dans l'augustinisme et le nominalisme. À l'inverse on trouve des courants essentialistes dans le protestantisme.
Comme le catholicisme classique, la Réforme protestante a puisé dans la tradition antérieure ; toutefois, elle n'a pas mis les mêmes éléments en valeur ; elle a situé ailleurs les dominantes. Ces différences d'accentuation dans un héritage commun et des thématiques voisines ont entraîné les divergences et les séparations.
 
Le système et la structure.
 
Dans la plupart des religions, et, en particulier, dans le catholicisme classique, un ensemble d'institutions organisent, administrent et gèrent la relation avec Dieu. Cette relation obéit à des codes et à des règles ; elle se plie à des procédures. Elle transite par une série d'instances intermédiaires obligatoires ou recommandées : celle du prêtre, quand on se confesse et qu'on reçoit l'hostie consacrée ; celle de la Vierge et ses saints quand on prie ; celle des sacrements quand on veut recevoir la grâce divine ; celle du magistère ecclésiastique quand on veut connaître et comprendre la vérité divine.

Notre rapport avec Dieu se noue à travers un système complexe, et non pas dans un face à face où l'être humain se trouverait en quelque sorte « nu », je veux dire où il ne serait pas entouré, protégé, englobé par une structure qui atténue la confrontation, l'émousse, lui enlève une partie de sa radicalité. Le croyant n'est jamais seul devant Dieu. À chaque moment, l'Église l'accompagne, s’occupe de lui, l’informe et l’oriente. Elle lui enseigne les exigences de Dieu, lui dit ce qu’il doit faire pour y répondre. Elle lui fournit les viatiques et les consignes nécessaires dans tous les cas ; elle lui donne les moyens de redresser sa situation en cas de défaillance. Elle présente Dieu à la foule des croyants, elle présente le peuple croyant à Dieu. Elle aménage leurs rapports. Même au moment de la mort, l’être humain ne connaît aucune intimité avec Dieu ; de nombreux tableaux anciens nous montrent l’agonisant entouré par le prêtre, par ses parents et voisins qui prient ou récitent des chapelets à son intention. L’assistent également les saints, Marie, les apôtres qui viennent le soutenir, tandis que dans un coin les démons guettent et essaient de provoquer une défaillance. La mort elle-même s'intègre dans un système d'équilibre de forces et de règles. Le croyant fait partie de tout un ensemble dont on ne peut pas le séparer. Il est toujours accompagné, protégé, englobé par le système ecclésial ; jamais il ne s’isole, ne ferme sa porte pour rencontrer Dieu dans le secret.
 
Le Moyen Âge pense en termes de hiérarchie, d'organisation, d'institution. La personne n'a pas de valeur en elle-même, mais à cause de la place qu'elle occupe dans l'ordonnance de l'univers, elle est donc objectivée ; autrement dit, elle constitue l'un des éléments d'un système ; elle est l’un des rouages d’une mécanique universelle, et non l'instance décisive où tout se joue. La scolastique se soucie plus de l'ordre ecclésial, social voire cosmique que de l'individu. On observe très bien cette tendance dans le Cur Deus Homo ? d'Anselme de Cantorbéry. Ce livre pose la question suivante : pourquoi fallait-il que Dieu se fasse homme pour nous sauver ? Anselme de Cantorbéry répond en présentant le salut comme le rétablissement d'un ordre universel, troublé par le péché. Le sort de l'individu dépend d'un ensemble de facteurs et de conditions qui le dépassent ; la personne apparaît comme l'une des pièces d'un jeu complexe et subtil dans laquelle elle est prise. 
 
La personne et le tête à tête
 
Au contraire, la Réforme protestante porte une attention prioritaire à la personne. Martin Luther met fortement l'accent sur le coram, sur cette situation où je suis seul « devant Dieu », confronté personnellement avec lui. Dans la même ligne, Jean Calvin souligne l'action intérieure du saint Esprit : rien ne sert de lire la Bible, de prendre les sacrements, de se plier à des rites, d'accepter des doctrines, si le saint Esprit n'agit pas en moi, dans le secret de mon coeur, pour me rendre tout cela personnel et vivant.

La foi ne consiste pas à s'intégrer dans l'Église, à adhérer à ses enseignements, à se soumettre à ses lois, à suivre ses pratiques. Elle est rencontre personnelle et dialogue intime avec Dieu. Dieu s'adresse directement à la personne. Il ne passe pas obligatoirement par le système ecclésial. Il entre en relation avec le croyant sans transiter par des instances médiatrices ; l'Église, les ministères, les sacrements sont des aides, des auxiliaires et non pas des instruments nécessaires. Le grand historien du seizième siècle, Lucien Febvre oppose justement la religion du Moyen Age « qui installait le fidèle, solidement entouré et encadré, dans une ample et magnifique construction » à la foi luthérienne « toute personnelle », qui met « la Créature directement et sans intermédiaire, en face de son Dieu, seule, sans cortège de mérites ou d'œuvres, sans interposition parasite ni de prêtres, ni de saints médiateurs, ni d'indulgences acquises… ou d'absolutions libératoires ».

Un récit de l'Ancien Testament illustre bien ce personnalisme. Une nuit, Samuel, un enfant, entend Dieu l'appeler, et lui répond « Parle Seigneur, ton serviteur écoute ».
Cette phrase a été reprise par un cantique très populaire, souvent chanté dans les Églises réformées. Naguère, on trouvait fréquemment dans les maisons protestantes la reproduction d'un tableau du peintre Joshua Reynolds, dont l’original se trouve au Musée [François-Xavier] Fabre de Montpellier, représentant cette scène. Elle illustre, en effet, un des points essentiels de la spiritualité protestante, à savoir l'importance qu'elle donne à la relation personnelle et directe du croyant avec Dieu. Dieu parle non pas à la cantonade, de manière générale, comme on le fait à la télévision, par exemple, où ce que l'on dit est public et vise des millions de gens. Dieu s'adresse à chacun de nous individuellement, et chacun de nous doit lui répondre pour son propre compte, comme dans une communication privée et intime entre deux personnes. La parole de Dieu retentit au
cœur de notre vie, dans le secret de notre âme, et elle demande une réponse qui vienne vraiment de nous, qui soit vraiment la nôtre. Certes, Éli éclaire et conseille Samuel (comme un pasteur, comme l’église peuvent, doivent le faire). Il rend service, mais, ensuite, il s’efface, disparaît, n'intervient pas ni s’interpose dans la dialogue de Samuel avec Dieu. Leur entretien se passe en tête à tête ; il ne se déroule pas selon des conventions établies, des rites convenus ou des liturgies bien réglées, mais comme une conversation privée, libre, spontanée, à nulle autre pareille. Dieu parle à Samuel personnellement, et Samuel lui répond personnellement. « Il faut, disait Martin Luther, que j'entende moi-même ce que dit Dieu ». Significativement, le protestantisme insiste beaucoup sur « la foi personnelle », alors que le catholicisme parle plutôt de « la foi de l'Église ».
 
L’individualisme protestant
 
On a souvent dénoncé individualisme excessif des protestants. Au moment de l'Affaire Alfred Dreyfus, on leur a reproché de faire passer le droit de l'individu avant le bien de la collectivité (puisque la défense d'un homme condamné injustement passait pour eux avant le souci de la cohésion nationale). Plus tard, le philosophe Jacques Maritain a accusé Martin Luther de donner plus d'importance à sa conscience subjective qu'à l'unité ecclésiale.

C'est vrai que le protestantisme tend à l'individualisme. Mais il faut faire deux remarques pour éviter des erreurs d'interprétation.

Premièrement, l’insistance sur le « je » n'implique nullement égoïsme, repli sur soi et oubli des autres. Au contraire, elle souligne que nous sommes tous responsables, responsables de nous, et aussi des autres, et en ce sens elle mobilise. Elle empêche, en effet, de se décharger des tâches à accomplir sur des groupes, des organisations, des collectivités, des comités, ou des experts. Il nous faut mettre nous-mêmes la main à la pâte, nous engager individuellement.

Deuxièmement, cette insistance ne conduit pas à la suppression des repères, au refus de tout ce qui pourrait aider à se situer, à s'orienter et à se décider. Nous avons besoin des secours, des « béquilles » comme disaient Jean Calvin que nous fournit la religion. Mais, il ne faudrait pas qu’insidieusement, sans nous en rendre compte, nous nous laissions dépouiller de notre capacité de nous prononcer, de nous déterminer, de nous prononcer par nous-mêmes.

Sur ces deux points, l’attitude de Martin Luther durant son procès paraît exemplaire. Il se dresse contre les autorités de l'Église et de l'État au nom de sa conscience, c’est-à-dire au nom de la conviction personnelle née en lui à la lecture de la Bible. « Je ne me rétracterai, dit-il, que si l’on me persuade par les textes de l'Écriture et par des raisons claires ». Il ne refuse donc pas d’écouter les autres, loin de là ; il leur demande de lui expliquer leurs motifs, de lui faire part de leurs arguments. Il écoute ce que les autres ont à lui dire et en tient compte. Toutefois, il ne veut pas démissionner, s’en remettre à leur jugement, abdiquer sa responsabilité, se plier à des décisions institutionnelles quand elles ne correspondent pas ou ne correspondent plus à ce qu'il croit juste et vrai. Et il se sent responsable de proclamer aux autres le message qu'il a personnellement reçu. Il ne le garde pas pour lui. Le « je » qu'il prononce fermement et fortement n'ignore pas, ni n'élimine le « nous », mais il ne s’absorbe pas, ne s’engloutit pas, ne se fond pas dans le « nous ». Le « nous » doit se construire, et on ne le construit qu’en disant « je », et en ne renonçant pas au « je ».

L'affirmation « je suis devant Dieu » ne signifie donc pas : « tu es seul, débrouille-toi comme tu peux, et chacun pour soi ». Elle entend plutôt souligner qu'il n’appartient jamais aux autres de choisir à ma place, de me dicter ma conduite, mes opinions ou mes croyances. Au seizième siècle, les protestants aimaient rappeler : Tua res agitur (« c’est de toi qu’il s’agit ») ; ta foi, c'est ton affaire pas celle de ta famille, de ton milieu ou de la société, pas même celle de ta paroisse ou de ton Église. Personne ne peut te dicter ce que tu as à faire, ni parler en ton nom. Aucune collectivité, aucune communauté ne peut penser, croire, aimer, prendre parti et s'engager à ta place. Même si, comme Samuel, tu consultes un pasteur, même si l'Église t'aide par sa prédication, par ses cultes, ses sacrements, et ses conseils, il t'appartient, à toi et à toi seul, de te décider, d'écouter ou de fuir Dieu. Tu es pour lui non pas une pièce d'un ensemble, un numéro dans une série, un membre d'un groupe, d'une communauté ou d'un peuple, mais quelqu'un d'unique, à qui il parle et dont il attend une réponse.

Une des spécificités de la Réforme dans les pays latins tient à ce qu'elle a rarement bénéficié de choix collectifs. Les princes et les conseils de ville n’ont que peu décidé pour les sujets ou les citoyens. Chacun a dû prendre son parti. En France, la Révocation de l’Édit de Nantes a renouvelé, comme redoublé cette nécessité d’un choix personnel. Aujourd’hui, dans une société fortement sécularisée, on ne devient ou on ne reste chrétien que parce qu’on en fait l’effort. Aux yeux d'un protestant, c'est un bien ; il n’existe de foi véritable que « hérétique », c’est-à-dire, au sens propre de ce mot, choisie, voulue, et non pas subie, imposée. Dans tous les domaines, la dignité de l’être humain consiste à devenir un hérétique, quelqu’un qui décide et qui assume ses décisions.
 
Les principes du protestantisme
 
Nous avons vu que les principes de la Réforme protestante traduisent, chacun dans son registre, la première conviction, à savoir « Dieu est Dieu ». Ils traduisent également cette seconde conviction : « je suis devant Dieu » Comme l'ont très bien vu les adversaires de Martin Luther, en particulier Johannes Eck et le Cardinal Cajetan, la justification gratuite détruit toute médiation sacerdotale et sacramentelle pour placer le croyant directement et personnellement devant Dieu. Si on définit la religion comme l'organisation des relations avec Dieu, alors le protestantisme est foncièrement anti-religieux, car pour lui la relation avec Dieu relève de l'événement, de la rencontre et non pas d'une organisation.

De même, le sola scriptura signifie que la Parole de Dieu, qui se fait entendre dans la Bible m'atteint directement. Il n'existe pas d'instance habilitée à l'interpréter et à en donner le sens exact. Je dois me mettre personnellement à l'écoute et décider. Certes, l'Église peut et doit m'aider à la lire et à la comprendre ; mais son rôle ne va pas plus loin. Elle a une fonction pédagogique et non magistérielle. Il ne lui appartient pas de conclure à ma place, ou de me dicter ses conclusions. Bien entendu, on prend ainsi un risque énorme. Comment éviter les déviances, voire les perversions de lecture ?
Comment trancher les conflits d'interprétation (mais, après tout, le Nouveau Testament ne les tranche pas non plus toujours ; il recueille des écrits qui ne s'harmonisent pas totalement) ?

En fait, plus qu'aux risques, je suis, pour ma part, sensible à l'acte de confiance que représente l'attitude protestante, confiance en la puissance de la Parole qui m'atteint, me touche, me travaille, me transforme en dépit de ce qui me pousse à la masquer, à la déformer ou à la défigurer. On souligne souvent les divisions du protestantisme.
Remarque-t-on assez qu'il est resté remarquablement uni sur l'essentiel à travers les siècles, qu’il sait se regrouper sous des formes originales (celles de fédérations), alors que tout y favorise un émiettement ?

Conclusion
 
Il me reste, pour conclure, à présenter deux remarques brèves, mais importantes.

1. Bien des attitudes et des convictions que j'ai analysées se trouvent dans d'autres confessions chrétiennes que le protestantisme. Il n'en possède nullement l'exclusivité et se tromperait s'il en revendiquait le monopole. Il ne faut pas s'en étonner. La Réforme protestante n'a pas cherché à créer et développer un groupe qui aurait une identité propre, qui serait séparé et isolé des autres par des caractéristiques spécifiques. Elle a voulu rappeler à l'ensemble de la chrétienté des éléments qui lui apparaissaient essentiels dans l'évangile, et qu'elle estimait oubliés, négligés, oblitérés ou trahis. Ce qu'elle entendait mettre en valeur faisait partie de l'héritage commun. Elle a été entendue et suivie en partie, même par ceux qui s'opposaient à elle. Il ne faut donc pas s'étonner si le protestantisme, à côté de traits originaux, a beaucoup de choses qu'il partage avec les autres confessions chrétiennes.
2. Il existe un écart entre les principes et la réalité du protestantisme. Ce n'est pas non plus une originalité : les catholiques ne sont pas, non plus totalement, entièrement fidèles à leurs principes, et, dans un tout autre domaine, les idéaux du socialisme ont été très mal incarnés dans les états ou dans les politiques qui s'en réclamaient. Dans cette série de week-ends, je n'ai pas cherché à dire ce que les protestants sont en fait, mais ce que leurs principes les appellent à être. J'ai essayé de définir leur vocation et non de décrire leur réalité. Je sais bien que les protestants ont toujours besoin d'être protestantisés et que parfois leurs propres principes sont mieux compris et mieux mis en application chez d'autres. Qu'ils ne soient pas la hauteur de leur message me paraît évident, mais ce constat ne doit pas pousser à la morosité ou aux lamentations. D'abord, parce que la justification gratuite nous rappelle que les croyants sont des pécheurs pardonnés, toujours indignes mais que Dieu les accepte et les reçoit. Ensuite parce que l'évangile, que les principes du protestantisme essaient d'exprimer, n'est pas un état, mais un chemin, une route sur laquelle on avance plus on moins difficilement (parfois même on recule). D'être sur cette route, même quand on claudique et qu'on se traîne, doit remplir de reconnaissance et donner du courage. L'essentiel n'est pas ce que nous sommes et ce que nous faisons, mais ce que Dieu est et ce qu'il fait. L'important, la seule chose qui compte vraiment c'est que sa parole et sa grâce nous interpellent, nous travaillent, nous mobilisent, nous font aller de l'avant.
André Gounelle,
Professeur émérite de la Faculté libre de théologie protestante de Montpellier
 
Source : Communauté de Pomeyrol, conférence du 23 avril 2006
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