Évolution du protestantisme français

Publié le par la rédaction

Le protestantisme français aujourd'hui
 
Évolutions et problèmes
par André Gounelle
 
Conférence à l'Académie des Sciences et Lettres de Montpellier (2007)

Je ne me serais jamais permis de vous proposer un sujet aussi ecclésiastique et confessionnel si je n’y avais pas été invité par le Professeur Daniel Grasset, invitation reprise par Maître Bedel de Buzareingues. Cette double demande présidentielle m’amène à vous présenter ce soir un tableau forcément schématique, brossé à très grands traits, du protestantisme français d’aujourd’hui, surtout du protestantisme réformé. Je le ferai en six points, les deux premiers liés à sa vie interne, les deux suivants à ses relations avec d'autres courants du christianisme, les deux derniers à son positionnement dans la société et la culture.

1. Les enfants et les étrangers

Les réformés français sont en train de vivre une mutation. Actuellement, près de la moitié des membres, des militants et des responsables de leurs églises ne sont pas de tradition ou de vieille souche protestante. Ce sont leurs grands parents, leurs parents ou eux-mêmes qui sont venus au protestantisme. À l'inverse, disparaissent de leurs églises des familles aux racines anciennes, remontant parfois au seizième siècle. Pendant longtemps, les descendants de huguenots du Poitou, d'Aquitaine, du Tarn, des Cévennes méridionales ou ardéchoises et autres terroirs réformés ont donné au protestantisme français sa substance, l'ont soutenu et animé. Aujourd'hui, ils s'en détachent et deviennent plus rares. L’annuaire des pasteurs témoigne de cette évolution. Pendant deux siècles quelques familles ont donné de nombreux pasteurs et formé d’abondantes dynasties pastorales : les Leenhardt, les Westphal, les Maury, les Castelnau, les Cadier, pour citer des familles de notre région, et aussi les Monod. Aujourd’hui ces noms ont disparu de la liste des pasteurs ; par contre on y trouve des patronymes à consonance espagnole, italienne, nord-africaine, ce qui était inimaginable il y a cinquante ans.

Tout au long du siècle dernier, le nombre total des réformés en France est resté à peu près identique (il y a une légère diminution) ; par contre, ces réformés ne sont plus les mêmes. Derrière l’apparente stabilité des chiffres, se cachent des déplacements et des mouvements importants. De nombreux départs témoignent d'un déficit ou d'un échec ; beaucoup d'arrivées manifestent une vitalité et un rayonnement. Les réformés arrivent à attirer, à convaincre plus qu'autrefois des gens d’ailleurs ; par contre, ils savent moins bien qu'auparavant transmettre leur foi à leurs enfants.

Il en résulte que le protestantisme français perd petit à petit le caractère tribal qui a été longtemps le sien ; tribal, en ce sens que tout le monde s’y connaissait, qu’on savait les généalogies des uns et des autres et que, même quand on se disputait, on s’y sentait en famille. Ce n'est plus, ou c'est moins le cas aujourd'hui, d’où des malaises, des tristesses, des nostalgies chez les protestants de vieille souche dont le poids ne cesse de diminuer ; d’où, également, nous en avons plusieurs exemples dans notre région, des tensions et des frictions entre les anciens et les nouveaux venus dont les références et les réactions diffèrent. Les uns et les autres partagent les mêmes convictions spirituelles, mais pas les mêmes codes de langage et de comportement et, du coup, ils s’étonnent et se déconcertent mutuellement. L’un d’entre vous m’a écrit un jour : « nos jeunes pasteurs ne connaissent plus notre histoire » ; en fait, ils la connaissent assez bien ; la remarque est cependant juste en ce que ce n’est pas « leur » histoire ; ils ont avec elle un lien cognitif et non existentiel ; elle relève pour eux du savoir et de l’étude, pas d’une transmission familiale. Le protestantisme français est en passe d’échapper, si je puis dire, aux vieux huguenots. Il est de plus en plus acquis, de moins en moins hérité.

2. Dispersion

Mon deuxième point concerne la dispersion ou la dissémination géographique des réformés français. Dans notre pays, les protestants représentent au grand maximum autour de 2% de la population, probablement moins. Ils constituent une très petite minorité. Font figure de métropoles protestantes des villes telles que Nîmes et Mazamet où ils atteignent tout juste les 10%. Dans bien d'autres régions, on arrive à des pourcentages inférieurs à 1, voire à 0,5%. De plus, si on excepte l'Alsace, cette minorité n'est pas regroupée. Son éparpillement a beaucoup augmenté depuis un siècle. Avant 1914 (époque où l'Alsace appartenait à l'Allemagne), les deux tiers des protestants français habitent dans un croissant qui part du Poitou, descend la vallée de la Garonne, atteint le Languedoc entre Montpellier, Nîmes et Alès, et remonte le long de la vallée du Rhône avec ses contreforts montagneux, Ardèche et Drome. Dans ce croissant, même s'ils n'y étaient nulle part majoritaires, se concentraient la plupart des fidèles et des paroisses. Or ces régions d'implantation protestante ont toutes connu une forte dépopulation ; les gens en sont partis pour s'installer là où il y avait du travail. Aujourd'hui, on trouve des réformés partout en France, par contre ils sont moins nombreux dans leurs terroirs traditionnels. Des communautés se sont créées là où il n'y en avait jamais eu, et à l'inverse des paroisses disparaissent, des temples se ferment en Lozère, dans le Gard, le Tarn, ou les Charentes. En 2007, chaque dimanche, participent aux cultes probablement autant de protestants qu’en 1907, mais on célèbre beaucoup plus de cultes et chacun rassemble donc bien moins de personnes. Quand mon père était étudiant en théologie, au lendemain de la première guerre mondiale, on le préparait à prêcher devant 100 à 300 personnes, aujourd'hui ce serait plutôt devant 20 à 80.

Cette dissémination pèse lourdement sur la vie du protestantisme français. Il se compose de petits groupes, ce qui est très exigeant pour ceux qui en font partie ; on leur demande forcément beaucoup. Son fonctionnement exige de nombreux déplacements. En Suisse ou en Allemagne, un pasteur réformé s'occupe de 1 500 à 4 000 paroissiens, qui habitent entre trois et huit kilomètres autour de son temple ; alors qu’en France on lui en confie entre 4 et 800, mais ils se trouvent dans un rayon qui va jusqu'à 150 kilomètres. Le coût d’un poste pastoral est donc assuré par moins de gens. L'éparpillement des protestants français les oblige à avoir plus de pasteurs et à s'engager plus que leurs coreligionnaires étrangers. Et ils ont de la peine à faire face, financièrement et humainement, non qu'ils seraient moins généreux ou dévoués, mais parce que la desserte de disséminés est très onéreuse en temps, en forces et en argent.
 
Les églises réformées de France cherchent à se réorganiser en tenant compte de cette dispersion. Elles mettent moins l’accent qu’autrefois sur le rassemblement paroissial. Par contre, elles s’efforcent de former des personnalités capables de vivre leur foi et d'assumer des responsabilités dans un éloignement ou un isolement relatif, en leur proposant des sessions de formation et de réflexion, en développant journaux, revues, livres capables de les aider, en utilisant la radio, des vidéos et internet. Il est d’ailleurs possible que le catholicisme connaisse une évolution analogue : en novembre 2001, l’épiscopat français constatant que le catholicisme était en train de devenir minoritaire dans notre pays s’est demandé comment assumer cette situation nouvelle pour lui, mais vécue depuis toujours en protestantisme, et à Québec, un responsable catholique me disait : vous nous rendrez service en nous disant comment vous faites, car nous risquons de devenir assez vite, nous aussi, des disséminés.
 
3. Œcuménisme avec le catholicisme
 
Après la situation interne, voyons maintenant les relations avec d’autres groupes chrétiens. Pour les réformés français, ces autres sont d’abord et en priorité les catholiques, et ce sera l’objet de mon troisième point.
 
À l'hostilité mutuelle et à la polémique systématique, qui dominaient depuis le seizième siècle, a succédé, après Vatican 2, une période de dialogues et de rencontres sans précédent dans notre histoire. Les réformés français se sont, en général, engagés dans ce processus résolument, mais, aussi, avec appréhension à cause de la disproportion de nombre. Ils craignaient d’être submergés par la masse des catholiques.

Dans les rapports entre un éléphant et une souris, la souris court plus de dangers, même si l’éléphant n’a pas de mauvaises intentions.

Depuis un demi-siècle, on constate dans ces relations un entremêlement, complexe et contrasté, de sympathie et d’agacement, de proximité et de distance, de grande amitié et d’irritation parfois vive. Des collaborations effectives et profondes se sont nouées, et en même temps sans cesse des désaccords se réactivent, par exemple sur les sacrements, sur l’hospitalité eucharistique, largement pratiquée par les réformées et beaucoup plus restreinte en catholicisme (parce que le sacrement n’a pas le même sens ni la même portée dans les deux confessions). Ajoutons les différences concernant l’accès des femmes au ministère, celles qui portent sur la contraception et les problèmes de bioéthique, et sur quantité d’autres questions qu’il serait trop long d’énumérer. Les documents les plus récents du Vatican, même s’ils ne font que reprendre des positions catholiques classiques et connues, ont beaucoup heurté les protestants. À tort ou à raison, ils ont le sentiment d’un raidissement du catholicisme, alors que, de leur côté, les catholiques s’inquiètent d’évolutions dans le protestantisme qu’ils considèrent comme des dérives. Il est possible, et je l’espère, que les uns et les autres se trompent, mais c’est ce qu’ils ressentent.

Il ne faut toutefois pas exagérer la portée de ces crispations ; elles n'empêchent ni des échanges constants et amicaux entre théologiens ni des relations fraternelles et suivies entre paroisses. Néanmoins, nous traversons régulièrement des zones de turbulence, comme on dit dans les avions, ce qui me semble tenir, au moins en partie, à un malentendu sur la visée de l’œcuménisme. En simplifiant beaucoup, je dirai que les catholiques lui assignent pour but l’unité de l’église et les protestants l’union des églises. J’explique la différence. L’unité implique un accord sinon sur tout, du moins sur l’essentiel ; la rechercher veut dire supprimer ou réduire à peu de choses les divergences doctrinales, liturgiques, éthiques, ecclésiales pour aboutir à des positions en gros identiques. Dans cette perspective, on voit dans les écarts, les contestations, les dissentiments une volonté de division et un refus de fraternité dont on se chagrine ou dont on s’indigne. Du côté des protestants, on a pour objectif l’union des églises, une union plurielle qui n’abolit pas les différences, mais essaie d’en faire un usage positif, et qui conçoit le christianisme comme un débat où écouter et respecter l’autre a plus d’importance que dire la même chose et parler d’une seule voix. Dans la mesure où ils ne suscitent ni animosité ni haine, les désaccords doctrinaux, rituels, éthiques, sont jugés positifs, car ils suscitent réflexion, recherche ; ils aident la vie de la foi à avancer et à s’approfondir. Dans la volonté d’éliminer les divergences, les réformés soupçonnent un impérialisme qui veut faire marcher tout le monde au même pas, et ils se rebiffent. Cette différence dans la compréhension de ce que veut dire « être uni » éclaire, en partie, les difficultés que rencontre la progression de l’œcuménisme entre catholiques et protestants.

4. Les « évangéliques »
 
Mon quatrième point porte sur les relations avec les églises et les mouvements qu’on nomme « évangéliques ». Je trouve fâcheuse cette appellation. Le qualificatif « évangélique » appartient à tous les chrétiens, et on a tort de le réserver à certains d’entre eux. Les catholiques, les orthodoxes, les anglicans, les luthériens, les réformés sont évangéliques, même s'ils ne comprennent pas de la même manière l'évangile. L’anglais distingue justement entre evangelic et evangelical, et, en m’en inspirant, je parle plutôt de courants evangelical qu’évangéliques.

On dit souvent que les églises historiques régressent tandis que les evangelical se développent massivement. Je me demande si on n’en exagère pas l’impact. On manque de statistiques sûres et les comptages sont extrêmement difficiles dans ces milieux très mouvants ; de plus, leur goût pour le spectaculaire ne les fait-il pas paraître plus puissants et plus nombreux qu’ils ne le sont réellement ? Je pose la question sans pouvoir y répondre. Quoi qu’il en soit, on applique ce terme d’évangélique ou d’evangelical, à des groupes extrêmement divers : ainsi, à des communautés de type ethnique, coréennes, malgaches, africaines, haïtiennes, tziganes qui jouent un rôle social positif car elle aident des populations d’origine étrangère ou marginales à s’insérer dans notre pays ; aussi, à des églises qui se sont constituées soit autour de particularités doctrinales, soit pour cultiver un certain type de ferveur qu’on ne trouvait pas ailleurs (baptistes, méthodistes, adventistes, darbystes) ; également, à des assemblées plus récentes, formées à partir d’expériences religieuses à la fois intenses et contestables (les pentecôtistes) ; enfin à des mouvements centrés sur des guérisons surnaturelles (vient d’avoir lieu à Paris une « croisade des miracles » dirigée par un américain Benny Hinn, dont les aspects superstitieux et mercantiles sont dénoncés par des pentecôtistes et d’autres evangelical). En dépit de leurs grandes différences, les groupes evangelical ont, en général, deux points communs : d’abord, une piété plutôt exubérante et démonstrative, qui cultive le sensationnel ou le spectaculaire ; ensuite une carence, plus ou moins prononcée, de réflexion, qui favorise un littéralisme biblique sommaire (ce qu’on appelle le fondamentalisme).

Ces dernières années, plusieurs de ces groupes ont adhéré à la Fédération Protestante de France, en partie pour qu’on les distingue de sectes aberrantes, socialement et humainement dangereuses, avec lesquelles on les confond facilement et dans bien des cas injustement. Du coup, la Fédération change de visage, elle n’est plus principalement l’affaire des luthériens et des réformés. Un pasteur classé comme« évangélique », Claude Baty, vient d’en prendre la présidence, ce qui a suscité une inquiétude que deux remarques permettent d’atténuer. D’abord, le pasteur Claude Baty vient des églises libres, c’est-à-dire d’églises réformées qui ont fait scission en 1848 parce qu’elles préconisaient la séparation d’avec l’État ; elles se situent donc dans la ligne réformée, même si elles sont proches des evangelical. Ensuite, la Fédération n’est pas une église ni une super église ; elle est un organisme au service d’églises indépendantes les unes des autres pour gérer des services communs (les émissions radio, l’aumônerie militaire, etc.) ; elle est un lieu de rencontre et d’échange mais pas de décision ; il ne faut donc pas en grossir l’importance et l’influence (ce n’est pas l’équivalent de la conférence des évêques).
 
Les églises et mouvements qui font partie de la Fédération protestante de France doivent prendre des engagements très précis, consignés dans une charte qui est un code de bonne conduite. Les nouveaux membres y sont admis après une enquête longue et approfondie. En principe, toutes les précautions souhaitables sont prises. J’ajoute que les milieux evangelical sont tout sauf figés. Plusieurs de leurs responsables prennent actuellement conscience que la réflexion y est insuffisante et ils veulent la développer, ce qui forcément entraîne des changements. Les adventistes en donnent un exemple caractéristique : quand on compare leurs publications d’il y a soixante ans avec celles d’aujourd’hui, on constate qu’un immense chemin a été parcouru, et qu’ils ont en grande partie perdu leur caractère primaire et sectaire. Les luthéro-réformés pensent qu’appartenir à la Fédération aidera d’autres evangelical à connaître des évolutions analogues. Je l’espère, mais pour le moment je constate un effet qui me consterne : la baisse de qualité des cultes radiodiffusés qu’organise la Fédération Protestante. Elle donne une place à ces groupes, du coup, à côté de prédications de bon niveau, on enentend d’autres bien insatisfaisantes pour ne pas dire affligeantes aussi bien spirituellement qu’intellectuellement.
 
La Fédération prend un pari qui comporte des risques ; il est, je crois, raisonnable mais pas gagné d’avance.
 
5. Protestantisme et politique
 
Mon cinquième point porte sur le positionnement politique des protestants.français. À la différence de leurs coreligionnaires allemands ou anglo-saxons, ils ont la réputation de se situer plutôt à gauche. À l’appui de cette réputation, on fait valoir plusieurs éléments qui sont en partie justes, mais qui demandent à être modulés et nuancés. Ainsi, au cours du dix-neuvième siècle, à l’exception notable de la monarchie de juillet, les protestants ont été, en général, plutôt hostiles à la royauté comme au royalisme et assez favorables à la République ; mais il y a belle lurette que ce n’est plus l’option pour la République qui distingue la droite et la gauche. Il y a un quart de siècle, la presse a signalé le nombre important de ministres d’origine protestante qui siégeaient dans les premiers gouvernements de gauche de la cinquième République ; mais la plupart étaient des protestants de souche et non de conviction ou de pratique ; ainsi, Lionel Jospin déteste qu’on lui rappelle ses racines protestantes et se veut en dehors de toute religion. Sous la cinquième République, je n’ai repéré (mais j’en ai peut-être oublié) que deux protestants engagés, militants qui ont occupé durablement des ministères majeurs : le gaulliste Maurice Couve de Murville, le socialiste Pierre Joxe, qui appartiennent à des générations et à des bords différents. Michel Rocard est plus un sympathisant que véritablement un fidèle. C’est trop peu pour en tirer des conclusions sur l’orientation politique des protestants. Enfin, un troisième élément alimente l’idée que le protestantisme se situe plutôt à gauche ; il tient à la conception réformée du rôle des Églises dans la cité. Les réformés pensent qu’elles n’ont ni vocation ni compétence pour définir un programme de gouvernement (ils sont assez réfractaires à la constitution de partis démocrates ou sociaux chrétiens) ; par contre, ils estiment que les Églises ont le devoir de protester publiquement contre des abus, des manquements ou des dérives ; par exemple, en 1940 elles n’ont pas pris parti pour ou contre le régime de Vichy, ce n’était pas leur affaire, mais en 1942 elles ont vivement réagi contre les traitements inhumains infligés aux juifs. Elles n’entendent pas, autre exemple, définir une politique de l’immigration, mais elles demandent qu’on traite correctement les immigrés. Il en résulte qu’elles adressent aux gouvernements, aussi bien de droite que de gauche, des protestations, on disait autrefois des « remontrances », qui s’apparentent à certaines des déclarations gauchistes, même si la motivation diffère : il s’agit pour les instances protestantes d’indiquer les limites qu’aucune politique et aucune société ne doivent franchir, alors que les gauchistes veulent installer une politique et une société différentes ; dans le langage d'Albert Camus, on dira que les églises entretiennent une révolte contre ce qui leur paraît injuste ou excessif sans être pour cela révolutionnaires et sans jamais prétendre exercer ou dominer le pouvoir.
 
Où se situent effectivement les protestants ? On sait que pendant longtemps ils ontvoté un peu plus à gauche que l’ensemble des français : ainsi à une élection où lagauche obtenait 43% des voix, 48% des protestants votaient pour elle ; cet écart, certes significatif, ne permet cependant pas de dire sans plus : « les protestants sont de gauche ». Il semble que depuis dix ans, l’écart diminue et qu’aux dernières élections, on trouve les mêmes pourcentages chez les protestants que dans l’ensemble de la population. Je précise toutefois que ces estimations se fondent sur des sondages et n’ont qu’une valeur approximative. Une particularité toutefois : nettement moins de votes pour l’extrême gauche ou l’extrême droite que la moyenne nationale. Je pense qu’on ferait le même constat chez les militants catholiques. Toutefois, lors de l’élection présidentielle de 2002, des villages alsaciens à très forte pratique religieuse ont voté massivement pour l’extrême droite, malgré les consignes explicites du curé et du pasteur (en Alsace, où on ne vit pas sous le régime de la séparation de l’église et de l’État, on distingue moins nettement que dans le reste de la France le religieux et le politique). Ce vote extrémiste, qui a beaucoup alarmé les églises, s’est atténué en 2007.
 
6. Continuités et mutations
 
Un problème fondamental préoccupe, agite et divise les protestants (mais aussi beaucoup de chrétiens d’autres obédiences), à savoir : comment exprimer le message et l’enseignement chrétiens dans le monde contemporain ?
 
Certains apportent à cette question une réponse à la fois simple et catégorique. Au premier siècle de notre ère, disent-ils, le Nouveau Testament a défini la foi évangélique. Nous avons pour tâche d’expliquer et de répéter son discours et non d’en proposer des expressions différentes. Tenons-nous en à ce qui est écrit, ne cherchons pas à autre chose. C’est ce que soutiennent les milieux dits fondamentalistes ou biblicistes, qui sont fixistes non seulement en science mais aussi en théologie.
 
À l’opposé, se développe une attitude culturaliste qui voit dans l’histoire du christianisme une série de mutations successives dues à des changements de paradigmes culturels. Il y a chaque fois continuité et rupture ; la même ligne se poursuit, mais elle se continue autrement ; la même chose se dit et se vit, mais dans des termes et des formes qui diffèrent. Je présente brièvement cette approche culturaliste.
 
Elle souligne que le Nouveau Testament a été rédigé dans le contexte de la culture grecque et juive du premier siècle. Même s’il apporte du nouveau et du différent, il s’exprime en fonction de cette culture, en utilisant ses mots et ses concepts. Nous n’avons pas un texte intemporel, tombé directement du Ciel, écrit dans un langage universel, mais un livre, ou plutôt un assemblage de livres qui s'adresse à des gens précis en tenant compte de leurs idées, de leurs croyances, de leurs modes de vie et de leurs manières de penser.
 
Aux quatrième et cinquième siècles, une première mutation s’opère. Elle naît du besoin de transposer ou de traduire le message évangélique dans les catégories de la culture hellénistique alors dominante. Les conciles utilisent les concepts et les termes de la philosophie néoplatonicienne pour définir les dogmes trinitaires et christologiques.
 
Au seizième siècle, une nouvelle mutation culturelle entraîne une autretrans position ou traduction du message chrétien : Martin Luther utilise les catégories du nominalisme, Ulrich Zwingli et Jean Calvin celles de l'humanisme érudit et le Concile de Trente celles que Thomas d’Aquin avait mises au point deux siècles et demi auparavant.
 
Au dix-neuvième siècle avec la fin de l'ancien régime, avec les philosophies nouvelles qu'inaugure Emmanuel Kant, avec le développement de la science, la culture connaît de profondes transformations. On cherche donc à reformuler l’évangile dans un langage adapté à cette nouvelle époque de notre histoire. Le modernisme qui essaie de le faire en catholicisme se solde par un échec, tandis que ce qu’on a appelé le néo-protestantisme y réussit en partie, mais au prix de scissions et en se heurtant à une forte résistance (venant en particulier de ceux qui veulent s’en tenir aux textes et déclarations du seizième siècle).
 
Cette vision culturaliste que j’ai esquissée de manière extrêmement schématique conduit à souhaiter aujourd’hui une « nouvelle réforme » du christianisme, rendue nécessaire par l’émergence de ce qu’on appelle la post-modernité. Les culturalistes ne prétendent pas que les anciennes formules ne valent rien et n'ont rien à nous apprendre. Ils y voient des « expressions successives » de la foi chrétienne (des « expressions », pas des définitions ni, à l’inverse, des déformations ; « successives », et non permanentes ou intemporelles). Sans mépriser le passé qui a bien fait son travail, ils cherchent des formulations qui conviennent mieux à notre temps et qui demain, dans un autre contexte, seront à modifier. Ils se heurtent à tous ceux qui pensent que les traductions proposées distordent, altèrent, voire détruisent l’essentiel du christianisme. Et au culturalisme s’oppose, aussi bien en catholicisme qu’en protestantisme, une pensée ontologique pour qui il existe des énoncés valables indépendamment de leur contexte culturel et donc en toute situation. Sous de multiples formes, ce débat se poursuit ; il est loin d’être tranché dans un sens et dans l’autre, et la discussion a peut-être ici plus d’importance que la conclusion à lui apporter.
 
Volontairement, je n’ai pas employé les mots « traditionalistes » et « progressistes » que je crois trompeurs. La tradition, en effet, le cardinal Newman l’a bien vu, n’est pas immobilisme, mais transformation, évolution, mouvement et les culturalistes peuvent se dire en ce sens « traditionalistes » ; par contre, ils ne sont pas « progressistes » parce qu’ils ne prétendent pas faire mieux que leurs prédécesseurs ; ils veulent faire la même chose, suivre leur exemple mais dans un contexte différent, dans une situation autre. Un adage protestant déclare : Ecclesia semper reformanda ; l’église est toujours à réformer, il n’y a jamais de formule ni de réforme définitives, l’église est une réforme continuelle.
 
* * *
Je termine. En vous présentant ces six points, j’ai essayé d’être aussi objectif que possible. J’ai cependant conscience que mes propos doivent beaucoup à mes engagements et orientations, à ce que je vis et ce que je perçois au sein de l’Église dont je suis membre et dont j’ai été longtemps un des responsables. J’espère que mon expérience personnelle, avec ce qu’elle a de subjectif, ne fausse pas ma perception du protestantisme français et que je vous en ai donné une image, certes incomplète, cependant assez exacte.
 
André Gounelle,
Professeur émérite de la Faculté libre de théologie protestante de Montpellier
 
Source : Académie des Scienses et Lettres de Montpellier, séance du 10/12/2007, Bulletin n°38, pp. 277-284 (édition 2008)

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