La foi influence-t-elle les options et les engagements politiques d’un chrétien ?

Publié le par la rédaction

Chrétien et citoyen
 
La foi influence-t-elle les options et les engagements politiques d’un chrétien et, si oui, en quel sens ? Selon Albert Schweitzer, il existe trois façons d’être au monde.
 
L’adverbe ou le comment

A la question du lien entre foi et opinions politiques, on répond souvent que les convictions chrétiennes ont un impact non pas sur le choix politique lui-même mais sur la manière dont on l’assume. Un puritain américain du XVIIIe siècle a écrit : « Dieu aime les adverbes. » Pour Dieu, explique-t-il, le substantif (ce qu’on est) ne compte pas : peu lui importe qu’on soit savant ou analphabète, patron ou ouvrier, propriétaire ou esclave. Par contre, Dieu s’intéresse aux adverbes qui indiquent comment on exerce son activité (durement ou généreusement, avec conscience ou négligence). On peut transposer : en politique, un chrétien se situe à gauche, à droite ou au centre en fonction d’analyses et d’appréciations qui relèvent du raisonnement, de l’expérience, de l’intuition, et qui n’ont rien à voir avec sa foi. Par contre, ses convictions évangéliques influencent la manière dont il pratique ses engagements : humainement et non brutalement, en respectant et non en méprisant les autres, avec dévouement et honnêteté.

Peut-on aller plus loin et estimer que si elle ne dicte pas des choix ou des engagements précis, la foi évangélique donne des indications qui favorisent telle prise de position et écartent telle autre ? C’est ce que suggèrent certains auteurs, comme, par exemple, Albert Schweitzer, le docteur de Lambaréné, ou John Cobb, le principal représentant de la théologie du Process.

Toutes choses nouvelles

Selon Albert Schweitzer, trois grandes attitudes envers le monde traversent les diverses cultures, religions et philosophies de l’humanité. La première juge négativement les réalités terrestres et les accuse de détourner l’être humain de l’essentiel (son âme) ; elles le rendent esclave de ses besoins, de ses désirs, de ses ambitions et de ses soucis. Il doit se libérer le plus possible des occupations et préoccupations mondaines pour s’adonner à la sagesse et cultiver sa spiritualité. On l’invite non pas à un engagement, mais à un désengagement et à une indifférence politiques.

La deuxième attitude se fonde sur le principe que le monde est ce qu’il doit être. Dieu l’a voulu tel quel ; la sagesse découvre le sens ou la raison qui le déterminent. L’être humain doit l’accepter et s’y conformer. Le croyant et le sage se soumettent aux réalité existantes et, en particulier, aux hiérarchies et structures sociales. Ils soutiennent les autorités en place, défendent l’ordre établi ; leur docilité fait d’eux d’excellents citoyens du point de vue des gouvernants.

Pour Albert Schweitzer, l’Évangile disqualifie ces deux attitudes et en préconise une troisième. Jésus n’annonce pas un monde mauvais et un Dieu hors de la réalité terrestre qui pousse ses fidèles à s’en désintéresser. Il ne prêche pas, non plus, un monde bon ni un Dieu qui légitime l’ordre établi et demande à ses fidèles de l’accepter. Il proclame que Dieu « fait toutes choses nouvelles », comme le dit l’Apocalypse, et que le monde est appelé à changer.

La foi n’a pas à consentir à ce qui existe et arrive ; elle n’a pas non plus à s’évader dans un ailleurs. Elle participe activement à l’action novatrice de Dieu qui vise à rendre les humains et le monde différents de ce qu’ils sont actuellement.

Un dynamisme réformateur

L’Évangile, ainsi compris, est un dynamisme qui opère des transformations créatrices dans notre monde. Comment traduire cela politiquement ? John B. Cobb, en contexte américain, propose deux indications. D’abord, la prédication du Royaume combat le conservatisme qui entend maintenir le statu quo. Dieu ne veut pas que les choses restent en état, mais qu’elles bougent. La foi ne se satisfait jamais de ce qui est (même quand ce qui est vaut mieux que ce qui a été), elle suscite l’aspiration à autre chose ; toujours, elle conteste et bouscule les réalités existantes. Ensuite, la fidélité évangélique écarte le projet d’abattre les structures en place pour édifier une société tout autre. Le rêve ou l’utopie révolutionnaire rejoint, selon John B. Cobb, la fuite religieuse dans l’au-delà et l’ailleurs. De même que Dieu n’anéantit pas le pécheur, mais l’appelle à une vie nouvelle dont il lui ouvre le chemin, de même il ne s’agit pas pour le chrétien de détruire ce qui est, mais de contribuer à le modifier.

Pour John Cobb, l’Évangile conduit à agir dans un sens progressiste ou réformateur, étant bien entendu que toutes les évolutions et les nouveautés ne sont pas bonnes ; certaines sont même franchement régressives. Il faut discerner celles qui servent vraiment la vie. Ces analyses n’esquissent nullement un programme politique et ne dictent pas le choix d’un parti (ni d’un candidat à la présidence de la République). Mais elles nous proposent des critères pour nos choix et il y a des programmes ou des partis qu’elles disqualifient.
 
Les options, attitudes et orientations politiques auxquelles les conduit leur foi sont-elles propres aux chrétiens et les séparent-elles des autres citoyens ? Il semble que non ; on peut les adopter pour des raisons profanes, philosophiques ou pour des motifs religieux nullement inspirés de l’Évangile. Ainsi, en 1789, le pasteur Rabaut Saint-Etienne voyait dans la Déclaration des droits de l’homme la traduction civique de l’Évangile, mais estimait qu’elle avait également des fondements rationnels qui lui donnaient une portée universelle.
 
De même, pour Albert Schweitzer, la pensée philosophique et la religion chrétienne, quand on les approfondit suffisamment, conduisent aux mêmes positions éthiques. Dans la ligne du protestantisme des Lumières, il affirme qu’on a toujours tort d’opposer foi et raison : par des chemins différents, elles conduisent à des conclusions concordantes ; elles s’entraident, se renforcent et se corrigent mutuellement. Dans cette perspective, il n’y a pas contradiction mais convergence entre l’enseignement évangélique bien compris et une réflexion laïque bien menée.
 
André  Gounelle,
Professeur émérite de la Faculté libre de théologie prptestante de Montpellier
 
Source : Journal Réforme, mars 2007

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