Le doute est avec la foi, et pour elle

Publié le par la rédaction

Le doute, pour ou contre la foi ?
 
Habituellement, on considère que le doute est contre la foi. Un véritable croyant, pense-t-on, est inaccessible au doute, et celui qui doute n'a pas véritablement la foi. On trouve, par exemple, cette opinion chez Jean Calvin. Le Réformateur insiste sur l'assurance inébranlable du chrétien qui, selon lui, ne doit éprouver ni peurs, ni angoisses parce qu'il ne sait gardé par Dieu. Le fidèle a des certitudes absolues et une confiance totale ; il est sûr de ce qu'il croit, sûr de son destin et de son salut, et surtout sûr de son Dieu.
 
Comme Jean Calvin, beaucoup estiment que la foi exclut le doute. Cette manière de voir a même influencé les traducteurs de la Bible. Quand, dans l'épître aux Romains (Rom 4, 20), Paul déclare qu'Abraham n'a pas répondu à l'appel de Dieu par l'incrédulité (le mot grec signifie exactement : la « non-foi »), certaines versions écrivent : « il n'a pas répondu par le doute ». Le doute est assimilé à l'incrédulité, la même assimilation se trouve dans les paroles de plusieurs de nos cantiques.
 
Or, dans le Nouveau Testament, le doute va plutôt avec la foi. Les rares passages qui mentionnent le doute concernent toujours les disciples. Un spécialiste du Nouveau Testament, le professeur Pierre Bonnard constate : « Ce sont les disciples qui doutent... le fait qu'ils doutent ne les empêche pas d'être des disciples et ne les exclut pas du cercle des apôtres ; le fait qu'ils sont disciples... ne les préserve pas du doute » .
 
De même, dans l'histoire de l'Église, on voit que les « grands » serviteurs du Christ, ceux qui se sont consacrés corps et âme à l'Évangile, ont souvent vécu des moments de profonde angoisse. Ils se sont interrogés avec passion et tremblement sur le sens de leur vie, de leur action et de leur foi. Les « douteurs » se rencontrent chez les croyants, non chez les incrédules ; on a parfois le sentiment que le doute accompagne la foi, de même que l'ombre accompagne la lumière.
 
Le doute est-il contre ou avec la foi ? Pour répondre à cette question, il faut distinguer trois sortes de doute : le scepticisme, l'examen intellectuel et l'angoisse existentielle.
 
Le scepticisme
 
Le sceptique (qui a été dépeint avec talent et de manière séduisante par Michel de Montaigne et par Anatole France) ne prend rien au sérieux ; il voit dans la vie un jeu, où tout n'est qu'apparence et illusion. À ses yeux, c'est une entreprise vaine que de lutter pour la justice, de s'interroger sur la vérité, ou de chercher quel sens a l'existence. Il se laisse porter par les circonstances ; il vit au gré ses événements ; il va vers le plus facile, il n'a aucune conviction profonde. Ponce Pilate se comporte vraisemblablement en sceptique lorsque, au cours du procès de Jésus, il demande : « qu'est-ce que la vérité ? ». Très probablement, cette phrase signifie : à quoi bon se préoccuper de la vérité ? De toutes façons, elle nous échappe ; nous ne pouvons pas la connaître.
 
De nos jours, le scepticisme tend à se répandre non pas comme une position réfléchie, mais plutôt sous la forme d'une attitude pratique. Beaucoup de nos contemporains sont atteints par cette véritable « maladie spirituelle » (pour reprendre une expression du professeur Pierre-Luigi Dubied, de Neuchâtel) que constitue l'indifférence aux grands problème, le refus de se soucier du sens de la vie et du monde. Ce scepticisme-là est contre la foi.
 
Le doute intellectuel
 
La pensée implique le doute. Elle a pour fonction, en effet, d'éprouver la vérité de faits, de récits ou de doctrines ; sa tâche est d'examiner l'exactitude d'opinions, d'idées ou d'affirmations. Pour cela, elle doit les mettre en question. René Descartes nous fournit un exemple célèbre de cette démarche de la pensée dans le Discours de la méthode ; il décide de douter de tout afin de découvrir quelque chose qui soit incontestable.
 
Pour procéder à des vérifications, pour tenter de connaître et de comprendre, pour approfondir notre réflexion, nous avons besoin d'user du doute méthodique (« méthodique » parce qu'il est un moyen pour atteindre ou pour approcher la vérité). Dans aucun domaine, y compris celui de la foi, nous n'avons à accepter sans examen ce que l'on nous présente. « Examinez toutes choses, et retenez ce qui est bon », conseille Paul (1 Thes 5, 21), nous invitant ainsi à prendre une attitude critique. Il est normal et nécessaire de se demander si des doctrines, même vénérables, correspondent bien au message de l’Évangile et à l'expérience religieuse. Il est naturel de s'interroger sur les récits bibliques, sur leur nature, leur authenticité et leur sens. Souvent, des croyants ont refoulé ou étouffé des questions de ce genre parce qu'ils les estimaient contraires à la foi. Pourtant, quand Luc écrit son évangile, il nous explique, dans sa préface, qu'il a fait une enquête. Il n'a donc pas cru sur parole ce que les témoins de la vie de Jésus lui racontaient, il a vérifié leurs informations. Nous avons bien le droit d'en faire autant.
 
Ce doute intellectuel qui examine, critique, vérifie me semble nécessaire pour une foi intelligente et réfléchie, qui sait que l'on doit aimer Dieu non seulement de tout son cœur et de toute son âme, mais aussi de toute sa pensée. Il nous empêche de verser dans une crédulité aveugle et fanatique. Il s'oppose au dogmatique et à la superstition, mais il aide une foi authentique. Il est avec la foi, et pour elle.
 
L'angoisse existentielle
 
Elle surgit quand nous sentons notre existence menacée physiquement ou moralement. Ainsi, une frayeur sourde et profonde nous saisit parfois quand nous voyons la mort s'approcher de nous et que nous ne pouvons pas nous empêcher de nous demander : la vie éternelle, est-ce bien vrai ? Il arrive, de même, que nous soyons pris de vertiges lorsque nous pensons à notre vie : avons-nous su faire les bons choix ? Les principes que nous avons voulu respecter, défendre et concrétiser en valent-ils vraiment la peine ? Nos croyances, nos valeurs ne sont-elles pas des illusions dont nous sommes les victimes ? Le monde, la vie et l'histoire ne sont-ils pas parfaitement et totalement absurdes, comme l'ont suggéré les écrivains existentialistes d’après-guerre ?
 
Cette angoisse existentielle se trouve dans le Nouveau Testament. Elle saisit les disciples quand la tempête menace d'engloutir leur barque. Elle s'empare des amis de Jésus quand, le vendredi saint, leur cause semble définitivement perdue. Jésus lui-même la connaît quand il s'écrie sur la Croix : « mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? », mettant ainsi en cause son message, sa mission et jusqu'à son Dieu.
 
Que dire de ce doute existentiel ?
 
1. Il ne faut pas nous croire plus forts que Jésus. S'il a connu cette angoisse, nous ne parviendrons pas à l'éliminer. Elle s'attache à nos pas comme un compagnon redoutable qui attend l'heure propice pour nous attaquer ; nous la portons en nous comme une écharde dans la chair qui, à la première occasion, nous blessera plus ou moins cruellement. Elle appartient à notre condition humaine ; il nous faut l'accepter. Au fond, malheureux serait celui qui ne la ressentirait jamais ; il serait un robot, un fanatique ou une brute, pas vraiment un homme.
 
2. Tout aussi malheureux serait celui qui se laisserait emporter par cette angoisse. Si nous ne savons pas l'affronter, lui résister et la surmonter, nous devenons des loques ou des épaves. Il n'y a rien d'anormal ni de honteux à être ébranlé ; nul ne peut, au milieu des tempêtes et des sables mouvants de l'existence, demeurer exempt d'angoisse. L’Évangile ne nous demande pas d'être impavide ou insensible. Il nous dit que la présence de Dieu dans notre vie, si elle n'abolit pas nos peurs, nous permet de les dominer. Sur la Croix, après le cri terrible : « pourquoi m'as-tu abandonné ? », vient la parole apaisée : « je remets mon esprit entre tes mains ». La confiance l'a emportée sur le désespoir.
 
La foi ne supprime pas ce doute de l'angoisse ; elle donne le courage de le combattre et la force de le maîtriser. Il devient alors semblable à un fauve dompté et encagé ; toujours présent et dangereux, certes, mais muselé et vaincu. Le doute existentiel est avec la foi, en ce sens qu'il l'accompagne et qu'elle ne s'en débarrasse jamais complètement. Ce doute est contre la foi en ce sens qu'il l'attaque et menace de la détruire. Mais la foi surmonte et endigue ce doute, et l'empêche de tout emporter.
 
André Gounelle,
professeur émérite de la Faculté libre de théologie protestante de Montpellier
 
Source : Profils de libertés

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Baur 12/10/2016 08:40

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