Dieu existe-t-il ? Peut-être ou pas encore !

Publié le par la rédaction

Ernest Renan et le protestantisme
 
Rien ne permet de penser que le petit Breton, né à Tréguier en 1823, allait devenir le champion de la grande confrontation entre la foi et la science qui a marqué d’un sceau indélébile la fin du siècle dernier. Très proche du protestantisme par certains aspects de son œuvre, il s’en est considérablement éloigné pour des raisons que nous allons tenter de découvrir.
 
Du trégorrois à Saint-Sulpice
 
Orphelin à cinq ans d’un capitaine au long cours, fils d’une épicière, il quitte à l’âge de quinze ans son terroir natal bordé par la mer, où l’existence est rythmée par les cloches de la vieille cathédrale, pour aller s’enfermer, dans Paris, au petit séminaire Saint-Nicolas du Chardonnet. Comblé d’honneurs par la République, il magnifiera volontiers, à la fin de sa vie, les traditions celtiques de sa petite patrie.
 
Ernest Renan se plonge avec délice dans l’étude. Le voici au séminaire d’Issy, puis en 1843 à celui de Saint-Sulpice où il apprend l’hébreu et ne sort que pour suivre des cours au Collège de France. Plongé dans l’étude des langues sémitiques son esprit critique s’exerce. Il renonce au sous-diaconat et quitte, avec fracas, le grand séminaire en suscitant les regrets, mais en conservant l’estime de ses maîtres. Soutenu par sa sœur Henriette, de douze ans son aînée, il n’envisage pas un seul instant de faire autre chose que de poursuivre les études qui lui sont chères.
 
Un départ en douceur
 
L’opposition entre l’enseignement de l’église et la critique biblique justifie sa courageuse décision de changer d’orientation. Il s’en explique dans ses Souvenirs d’Enfance et de Jeunesse : « … la seconde partie d’Ésaïe n’est pas d’Ésaïe, le livre de Daniel a été écrit vers 170 et non à l’époque de la captivité, l’attribution du Pentateuque à Moïse est insoutenable ».
 
Ernest Renan ne perd pas la foi pour autant. Il déclare avoir le même goût que par le passé pour les prières et récite les psaumes en hébreu. « Le christianisme m’apparaissait comme plus grand que jamais… Durant deux mois à peu près je fus protestant… Je rêvais de réformes futures, où la philosophie du christianisme, dégagée de toute scorie superstitieuse et conservant néanmoins son efficacité morale, resterait la grande école de l’humanité et son guide vers l’avenir ». Il se proclame chrétien comme l’est un professeur de théologie protestante de Halle. Son refus du surnaturel ne l’empêche pas de prendre ses distances par rapport à l’école hypercritique « des protestants de Tübingen, esprits sans tact littéraire et sans mesure ».
 
Qui est la servante de l'autre ?
 
Ernest Renan salue les pays protestants qui ont créé la liberté dans l’église et dans l’université. Or la liberté de penser, alliée à la haute culture, loin d’affaiblir un pays, est une condition de développement de l’intelligence.
 
Dans le catholicisme, l’école, n’étant pas l’œuvre de l’église, est la rivale. Ernest Renan va jusqu’à dire: « Je m’imposerai les mœurs d’un pasteur protestant. L’homme ne doit jamais se permettre deux hardiesses à la fois… Je connais des ministres protestants, très larges d’idées, qui sauvent tout par leur cravate blanche irréprochable. J’ai, de même, fait passer ce que la médiocrité humaine regarde comme des hardiesses grâce à un style modéré et à des mœurs graves ».
 
Son admiration sincère pour les auteurs protestants allemands, notamment Novalis, Johann Gottfried von Herder et Johann Wolfgang von Goethe, a une limite. Le luthéranisme ne convient qu’aux pays germaniques. S’il se sent plus proche des libéraux que des orthodoxes, il reproche aux uns et aux autres de ne pas aller assez loin. Les protestants, même ceux qui sont, à ses yeux, les plus évolués, sont restés à mi-chemin. Il ne s’agit pas seulement ici de la manière dont on conçoit ou non le surnaturel auquel il avoue être inexorablement réfractaire. Il s’agit de quelque chose de plus profond encore.
 
Le rejet de toute idée de péché
 
L’écrivain suisse Henri-Frédéric Amiel, un protestant orthodoxe, membre de la paroisse de Saint-Pierre de Genève, lui reproche de ne pas tenir compte du péché, du salut, de la rédemption et de la conversion. Henri-Frédéric Amiel s’exclame: « Qu’est-ce que Monsieur Renan fait du péché ? » Ernest Renan n’hésite pas un seul instant : « Je crois bien en effet que je le supprime ! »
 
Dans son incorrigible optimisme, Ernest Renan ne voit plus les limites et les imperfections de la nature humaine. Une faute n’est plus qu’une simple erreur. Cette extrême indulgence lui fait dire : « Ce sont les âmes les plus étrangères au péché qui s’en tourmentent le plus, le cherchent obstinément et, sous prétexte de s’extirper un mal qu’elles n’ont pas, se dessèchent, se déchirent perpétuellement à coups de scalpel ».
 
Dieu existe-t-il ? Peut-être ou pas encore !
 
Ernest Renan reconnaît que l’absolue dépendance vis-à-vis de Dieu et du Christ a débarrassé le protestantisme des scories les plus abusives et les plus grossières. Cette absolue dépendance est cependant pour lui une fiction inacceptable pour un esprit rationnel.
 
Ceci ne fait pas pour autant de lui un athée. Son examen philosophique à la fin des Feuilles Détachées laisse une porte entrouverte : « Un Dieu se révélera peut-être un jour… La nature est son auteur n’est peut-être pas une expression aussi absurde qu’il semble. Tout est possible, même Dieu… L’existence d’un Dieu aux volontés particulières, qui n’apparaît pas dans notre univers, peut être tenue pour possible au sein de l’infini, ou du moins il est aussi téméraire de le nier que de l’affirmer ».
 
Ernest Renan prend le chemin d’un agnosticisme ouvert qui n’a rien à voir avec le positivisme abrupt des savants de son temps. « Dans un milieu que nous expérimentons, il ne se passe pas de miracle ; mais du point de vue de l’infini, rien n’est impossible ». Questionnant un jour Claude Bernard au sujet de l’attrait amoureux, celui-ci de lui répondre après un temps de réflexion : « Ce sont là des fonctions claires, des conséquences de la nutrition ». Ernest Renan de conclure : « Qu’on fonde donc une science qui s’occupera des conséquences obscures des fonctions claires. Pourquoi, par exemple, la fleur a-t-elle le parfum ? »
 
Les stigmates présupposés du protestantisme
 
Sans doute Ernest Renan a-t-il été parfois injuste vis-à-vis du protestantisme comme en témoigne sa préface des Apôtres : « L’ennui, la sottise, la médiocrité sont la punition de certains pays protestants où, sous prétexte de bon sens et d’esprit chrétien, on a supprimé l’art et réduit la science à quelque chose de mesquin ».
 
Introduit par l’historien Auguste Thierry, dont il sera le successeur à l’Académie des Inscriptions et belles-lettres, dans la famille du peintre Ary Scheffer, Ernest Renan épouse Cornélie, la nièce du peintre, au temple de l’Oratoire du Louvre en 1856. La cérémonie a lieu sous la présidence du pasteur Athanase Coquerel père. Ernest Renan se lie d’amitié avec Athanase Coquerel fils, pasteur et critique d’art. Des esprits chagrins vont jusqu’à reprocher à Athanase Coquerel fils de l’avoir appelé « cher et savant ami » lors de la parution de sa Vie de Jésus en 1863 qui le fera chasser du Collège de France.
 
La majorité des exégètes protestants, y compris ceux d’avant-garde, émettront des réserves sur le livre. Ainsi Timothée Colani écrit dans la revue de Strasbourg : « Le Christ de Monsieur Renan est le Christ du quatrième évangile, mais dépourvu de son auréole métaphysique, et retouché par un pinceau où se mêlent étrangement le bleu mélancolique de la poésie moderne, le rose de l’idylle du XVIIIe siècle ».
 
La foi d'un païen
 
La Prière sur l’Acropole est sans nul doute un chef d’œuvre littéraire dont la tonalité générale est profondément païenne. La noble exigence intellectuelle d'Ernest Renan qui lui fait dire « Quand le vrai est trouvé, je le cherche encore », s’accompagne d’un eudémonisme1 sans borne :
« Nous sommes corrompus, qu’y faire ? » ou encore « en confessant mes péchés, j’en arrivais à les aimer ».
 
Le chemin de la facilité ne peut que l’écarter du protestantisme né, selon lui, avec l’apôtre Paul, cinq ans après la mort de Jésus. On comprend sa prévention à l’égard d’une religion qui est à la recherche permanente d’une clarté plus haute que celle de l’Acropole.
 
L'incarnation des idéaux de la IIIe République
 
L’ascension sociale d'Ernest Renan, à la sortie de Saint-Sulpice, sera rapide. Après le baccalauréat passé de justesse, il accomplit un travail intense qui le conduit à être reçu premier à l’agrégation de philosophie, puis docteur ès lettres à la suite d’une thèse sur le philosophe musulman Averroès.
 
Professeur d’hébreu au Collège de France dès 1862, élu à l’Académie Française en 1878, administrateur du Collège de France, grand-croix de la Légion d’Honneur, Ernest Renan semble incarner la France officielle de l’époque de Jules Ferry. Royaliste rallié à la République qui l’encense, son œuvre encyclopédique rappelle celle des hommes de la Renaissance. Plus encore de son vivant qu’après sa mort, il a marqué les hommes de son temps. Si pour Alphonse Daudet son cerveau est une cathédrale désaffectée, c’est déjà mieux qu’une sacristie hors service ! Mais pour Emile Faguet, qui le classe parmi les politiques et les moralistes, il semble avoir été mis au monde par un décret nominatif de la Providence.
 
Il est né pour avoir des idées et ne jamais se lasser d’en avoir.
 
Jésus : homme admirable ou messie ?
 
Ernest Renan en quittant le catholicisme, n’est pas devenu protestant pour autant. Certes il a fait un bout de chemin avec l’aile gauche de la théologie protestante grâce à ses travaux sur l’Histoire du Peuple d’Israël et sur l’époque apostolique. Pour lui, Dieu n’est pas une réalité vivante, le christianisme n’est pas une révélation complète, Jésus le doux rêveur galiléen devient un sombre géant à l’approche de la croix.
 
Lorsque l’imaginaire l’emporte sur l’étude attentive des textes, on s’éloigne des principes fondamentaux de la Réforme.
Philippe Vassaux,
Vivre 93/2
Source : Profils de libertés
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