La Bible Sébastien Castellion

Publié le par la rédaction

Une Bible française méconnue,
Sébastien Castellion (1555)

Il n'est pas facile de traduire la Bible en français : ou bien on se rapproche tellement (surtout pour l'hébreu) de la littéralité originelle que le résultat devient inintelligible – « Adonaï tranche avec Abram un pacte » (Gn 15, 18), propose André Chouraqui en lieu et place des traditionnels « fit alliance » (Sacy, Segond...), ou « conclut une alliance » (TOB, Bible de Jérusalem...) ; ou bien, cas historiquement le plus fréquent, on a tellement le souci de la langue-cible (le français) et de la sacralité du livre qu'on l'affadit pour mieux le rendre respectable - là où l'hébreu d'Isaïe (47,3) dit tout crûment à Israël, épouse infidèle : « Ton sexe sera découvert, ta honte sera vue », la TOB (par exemple) propose pudiquement : « Que soit découverte ta nudité, que soit vu ce qui t'expose à la risée. » On ne peut dire que ce soit « faux », mais c'est franchement bégueule, et l'on attend avec impatience le résultat du projet « La Bible, une nouvelle traduction », dirigé par Frédéric Boyer et Marc Sevin, qui se propose de « désembourber le poème biblique du livre pieux ».

Pourquoi en est-il ainsi en français, alors que, très tôt, les principales Bibles des langues germaniques (Luther et King James) ont mieux réussi à rejoindre les usages ordinaires ? Le principe de rendre le texte accessible à tous était pourtant admis et même prôné par les Réformés francophones. De fait, si les traductions françaises réformées sont en général aussi guindées que leurs correspondantes catholiques, ce n'est pas pour des motifs de doctrine, mais en raison d'une idéologie spécifiquement française de la langue, déjà présente au XVe siècle, et qui connaît son apogée à l'époque classique : le français doit être cultivé de façon à pouvoir rivaliser avec les langues classiques que sont le latin et le grec (XVIe s.). Par la suite, il devra, en outre, représenter un projet politique centralisateur et symboliser les catégories sociales hautes qui soutiennent celui-ci : idéologie certainement commune, en France, aux catholiques comme aux réformés.

Par ailleurs, les grands traducteurs bibliques du XVe siècle (Lefèvre d'Etaples, Robert Estienne et même Olivétan...) sont en général des érudits plus soucieux d'exactitude linguistique par rapport aux langues sources que, si l'on peut dire, de démocratisation religieuse, quoi qu'il en soit de la doctrine. Un seul d'entre eux fait sur ce point exception : Sébastien Castellion, dont la traduction française (1555) fait la preuve à la fois d'une sûre érudition linguistique et d'un souci non moins certain d'être, comme il le dit dans son Avertissement, « entendible aux idiots » (gens ordinaires). L'une des preuves les plus audacieuses qu'il en donne est la liste d'une cinquantaine de néologismes qu'il fabrique pour essayer de rendre des réalités bibliques étrangères à la culture ordinaire de son temps : « brûlage » pour « holocauste », « deâtres » pour « faux dieux », « imagedieux » pour « idoles », « avant-peau » pour « prépuce », et le délectable « arrière-femme » pour « concubine », ainsi justifié dans la Déclaration de certains mots, qui clôt la Bible : « Pour ce que « concubine » en français se prend en mauvaise part, j'ai mieux aimé forger ce mot « arriere-femme », de peur qu'on ne pensât qu'Abraham et Jacob et autres eussent eu femmes qui ne fussent légitimes. »

Là ne se borne pas le caractère novateur de sa traduction. Partout il tente de franciser, là où les autres latinisent, hellénisent ou hébraïsent : « offrande » et non « oblation », « sagesse » et non « sapience », « garder saintement » au lieu de « sanctifier », « pavillon » (c'est-à-dire « tente ») au lieu de « tabernacle », directement issu de la Vulgate, « sachez que » au lieu de « voici que ». Foin du « génitif hébraïque », même dans des expressions aussi consacrées que « vanité des vanités », rendu par « tout ne vaut rien » (Sébastien Castellion le garde quand même pour le Cantique des cantiques, mais celui-ci devient Chanson des chansons). En outre, quand le texte s'y prête, il ne recule pas devant des termes dont la verdeur biblique a pu effaroucher : les malheureux prisonniers israélites d'Isaïe 20,4 vont « le cul découvert », et la pudique « cruche d'eau » dont s'empare David au pied du lit de Saül (I Sm 26, 12) fait place au plus vraisemblable « pot à pisser ». Le registre sexuel est traité aussi directement : « Si j'ai eu le cœur enclin aux femmes », dit Job (31, 9-10), protestant de son innocence, « je suis content [...] que les autres la chevauchent »1. Que n'a-t-on continué sur cette lancée !

Le lexique religieux n'échappe pas à ce décrassage. Le prêtre hébreu est un sacrificateur ; la cène, c'est le souper du Seigneur. Le grec et le latin « baptizare » sont rendus par « laver » (« Pourquoi laves-tu ? », Jn 1, 26 et dans tous les évangiles), etc. Il est clair, sur ce point, que ces choix sont motivés par l'adhésion de Sébastien Castellion à la Réforme. En témoigne aussi l'index alphabétique, où l'on trouve, par exemple, à Mérite : « En regardant la sainte Bible, tant au nouveau qu'au Vieil Testament, je n'ai point trouvé ce mot. Le mérite donc n'est rien. ». De même, « Religion : voir observance (non point de moynerie) ». De toutes ces innovations résulte un effet de désacralisation et même de laïcisation qui fit choc et explique la rudesse de la réception contemporaine.

En effet, la traduction de Sébastien Castellion n'a eu de son temps aucun succès, ni côté catholique, ni côté réformé, et dans l'un et l'autre cas pour des raisons à la fois linguistiques et théologiques. D'origine catholique (il est né vers 1515), Sébastien Castellion est explicitement passé à la Réforme après les massacres (catholiques) consécutifs à l'affaire des Placards (1534). Disciple et ami de Jean Calvin en un premier temps, il ne tarde pas à entrer en dissidence, d'abord pour des raisons exégétiques2 et théologiques3 , et surtout après le bûcher (protestant) de Michel Servet en 1553. Après quoi, jusqu'à sa mort en 1562, il produit de nombreux textes de combat contre l'intolérance et le fanatisme : non point, comme au siècle des Lumières, au nom de la liberté humaine, mais au nom de la conscience chrétienne. C'est d'ailleurs par là qu'il reste connu, surtout des historiens, notamment pour ses Conseils à la France désolée (1562), où il attaque équitablement la cruauté fanatique des catholiques et celle des réformés. Le résultat de pareille indépendance ne se fit pas attendre : outre les virulentes attaques de Jean Calvin, il passe pour un « monstre » selon Théodore de Bèze, un « gueux » pour Henri Estienne. Encore aujourd'hui, L'Encyclopédie du protestantisme (Éditions du Cerf, 1995) lui consacre cette prudente appréciation : « Un théologien réformé sui generis. » Pourtant, depuis le XIIIe siècle, les spécialistes s'accordent à reconnaître l'originalité linguistique de sa traduction4 et l'originalité religieuse de sa pensée5. Un grand solitaire, donc, qui mériterait d'être enfin reconnu. On dispose de quelques éditions de ses œuvres de combat6, mais sa traduction n'a pas été réimprimée depuis le XVIe siècle, et il n'en existe en France que quatre exemplaires...
On peut le déplorer, d'autant plus qu'en cette période où l'on essaie justement de rénover la traduction biblique, l'un des mérites de la sienne est de parvenir à préserver à la fois l'unité du livre et la diversité de ses genres et de ses styles. Les récits – et les dialogues qu'ils contiennent – sont drus et vivants : « Alors se vinrent présenter devant le roi deux putains, dont l'une parla en cette manière... « (I R 3,16). Les grands textes législatifs et juridiques gardent leur majesté laconique : « N'aie d'autres dieux devant moi » (Dt 5,7). Les proverbes sont magnifiquement rythmés : « Qui sa bouche et langue garde/contre dangers se contregarde » (21, 23) ; et ne se privent point de donner à rire quand il y a lieu : « Bague d'or en groin de pourceau/belle femme sans entendement » (11, 22). Surtout, les poèmes restent poétiques ! Qu'il s'agisse des psaumes et cantiques – « Sus sus, Debora : sus sus, dis une chanson ! Debout Barac !... » (Jg 5,12) – ou des oracles prophétiques. Il faudrait citer l'intégralité du superbe « Chant du Serviteur » d'Isaïe 52-53 : « Mon serviteur sera discret, et sera fort haussé, élevé, haut monté [...] ainsi sera-t-il tellement défait et défiguré que ce ne sera plus un homme, ce ne sera plus un du genre humain... » Et enfin, la « Chanson des chansons » : « Baise-moi des baisers de ta bouche,/car tes amourettes sont meilleures que vin./A la senteur de tes bons baumes/(ton nom est un baume épandu)/les filles t'aiment./Tire-moi après toi : nous courrons... » – dont le début conclura mon discours, et donnera, je l'espère, à ses lecteurs le désir de connaître le précurseur que fut Sébastien Castellion.
Nicole Gueunier,
Professeur émérite de l’Université de Tours
 
Source : Article de la revue ÉTUDES, mai 2001, p. 693-695.
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NOTES

1 Cf. « Que les autres se courbent sus elle » (Lefèvre d'Étaples) ; « Que ma femme soit exposée à une prostitution honteuse » (Sacy) ; et, de nos jours : « Que d'autres aient commerce avec elle » (Jérusalem, 1998).
2 Il doute, par exemple, de la canonicité du Cantique, de l'interprétation littérale de la descente aux Enfers du Christ...
3 La « prédestination » ne lui dit pas plus que le « mérite », ou même la Trinité : « Il est périlleux de se prononcer à ce sujet. Aussi me garderai-je de rien affirmer » (De l'art de douter et de croire, d'ignorer et de savoir. Traité non publié de son vivant, Jéheber, 1953, p. 127. Réédité aux Éditions La Cause, 1996.)
4 « The only truly original French translation », dit B. Chambers, dans Bibliography of French Bibles. XVth and XVIth century French language, Editions of the Scriptures, Droz, 1983.
5 Ainsi H. R. Guggisberg, dans son dernier grand ouvrage, Sebastian Castellio, Humanist und Verteidiger der religiöser Toleranz im konfessionnellen Zeitalter, Vandenhoeck und Ruprecht, Göttingen, 1997.
6 Entre autres : Contre le libelle de Calvin (1554), Zoé, 1998 ; De l'impunité des hérétiques (1554), Droz, 1971 ; et, vers la fin de sa vie, le très novateur De l’Art de douter et de croire, d'ignorer et de savoir, Jéheber, 1953. Réédité aux Éditions La Cause, 1996.

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