La Réforme, cinq siècles plus tard

Publié le par Jacqueline et Jean-Marie Kohler

Commémorer la Réforme :
 
célébration identitaire ou sursaut prophétique ?
 
 
Malgré les erreurs et les fautes commises par les Églises au cours des siècles, c’est d’abord à elles – à leur prédication et à leurs œuvres –  que les croyants doivent leur connaissance de l’Évangile et leur attachement à cette Parole. L’oublier ou minimiser la médiation des institutions ecclésiales dans la transmission du message de Jésus serait injuste et susceptible de nuire à l’avenir de la foi. Mais les chrétiens doivent néanmoins s’interroger sérieusement sur la crédibilité passée et actuelle des institutions qui s’identifient à l’Église du Christ, et sur la pertinence des différentes doctrines qu’elles prêchent. Une exigence incontournable pour apprécier l’évolution contemporaine de ces institutions.
 
Dès ses origines, l’Église née dans le sillage de Jésus s’est diversifiée en se projetant de Jérusalem vers les nations, puis en s’incarnant vaille que vaille dans la culture et l’histoire des peuples christianisés. D’où l’inévitable et heureuse pluralité de ses visages, maintes contradictions et de douloureux déchirements. Cinq siècles après la séparation des Églises d’Orient et d’Occident, le christianisme a connu une seconde fracture religieuse et sociale majeure avec la Réforme protestante. Pourquoi ce drame ? Les défis lancés par les réformateurs ont-ils été relevés par leurs successeurs ? Où se situent aujourd’hui les enjeux des commémorations – dans l’auto-glorification ou dans des perspectives prophétiques ?
 
Une protestation qui s’imposait
 
L’Évangile que l’Église devait annoncer a fini par se trouver enfoui sous les sédiments d’innombrables querelles théologico-philosophiques attisées par les intérêts profanes des puissants et des dirigeants ecclésiastiques. Tandis que le trafic des indulgences finançait la construction de la nouvelle basilique Saint-Pierre à Rome, le catholicisme officiel dérivait à la merci des séductions du pouvoir et de la gloire mondaine, régenté par un haut-clergé que ses privilèges et ses ambitions hégémoniques obnubilaient. Beaucoup de fidèles en souffraient et attendaient un changement. En interpelant l’Église au nom de l’Évangile, Martin Luther a voulu l’aider à se réformer, à redécouvrir sa voie dans les Écritures pour se libérer de ses convoitises et des imbroglios de la Tradition.
 
Mais, dans les faits, la Réforme a déclenché une véritable révolution en substituant l’inspiration du Saint Esprit à l’autorité du Magistère. Proclamer que chaque croyant est libre devant Dieu et devant les hommes impliquait en effet de cruciales révisions doctrinales et bouleversait les pratiques à la fois religieuses et politiques des communautés comme des fidèles. Émancipation des consciences à la faveur de la doctrine du sacerdoce universel des fidèles, large diffusion de l’ensemble des textes bibliques traduits en langue vernaculaire, drastique épuration des croyances dogmatiques et populaires, refonte de la liturgie dans un décor débarrassé du culte idolâtrique des reliques et de la statuaire, démocratisation des institutions, etc.
 
Obstination et enlisement
 
C’est par une fin de non recevoir que la papauté a répondu à l’interpellation protestante. Une occasion tragiquement manquée par le catholicisme ! Puis la Contre-Réforme s’est employée à consolider les doctrines et la discipline traditionnelles. Il s’en est suivi, outre un anti-protestantisme systématique, un repli et un autoritarisme rétrogrades qui se sont illustrés de façon particulièrement préjudiciable lors de la crise du modernisme. C’est seulement au concile Vatican II que l’Église catholique a vraiment pris conscience de la nécessité de s’ouvrir au monde contemporain pour être à même de lui proposer son message, et qu’elle a commencé à s’interroger sur elle-même et à se réinventer dans l’environnement sécularisé et pluri-religieux de la modernité. Mais la résistance traditionaliste n’a pas cessé pour autant, et elle se développe de nouveau.
 
Du côté protestant, la mise en œuvre des principes fondateurs de la Réforme s’est avérée plus compliquée que leur proclamation du haut des chaires. Il a fallu composer avec des violences politiques contraires à l’Évangile, élaborer une nouvelle théologie et défendre les positions de la confession naissante au risque de la réifier, combattre les déviations au sein des communautés et entre elles, réorganiser les ministères pour assurer le culte et encadrer les fidèles, assumer les pesanteurs de la gestion paroissiale, etc. Le prophétisme initial s’est émoussé sans déboucher sur un christianisme donnant effectivement la primauté à l’Évangile sur l’ordinaire de la religion. D’où cette question : la nécessaire et féconde subversion du catholicisme s’est-elle donc soldée, malgré d’incontestables avancées, par une occasion également manquée par le protestantisme ?
 
Cinq siècles plus tard
 
Les Églises historiques, protestantes comme catholique, se vident et se délitent à peu près pareillement en Europe, et manifestent une semblable impuissance face à la déchristianisation. Diminution de l’attractivité du pastorat masculin et effondrement des vocations sacerdotales, abandon de la pratique dominicale et des sacrements, déclin de la catéchèse, érosion des organisations confessionnelles d’adultes et de jeunes, effacement de l’intelligentsia chrétienne, etc. Devant cette évolution que les poussées traditionalistes ne sauraient globalement inverser, les Églises en quête d’une nouvelle utilité sociale exploitent le patrimoine culturel légué par le christianisme en organisant des concerts, des expositions, des visites touristiques – et même des fêtes folkloriques... Mais rappeler la grandeur passée de la civilisation chrétienne ne témoigne pas ipso facto de la pertinence actuelle de l’Évangile.
Au reflux des Églises traditionnelles s’oppose le dynamisme des courants d’appellation évangélique chez les protestants et, dans une moindre mesure, de la mouvance charismatique chez les catholiques. Un dynamisme renforcé par l’angoisse que suscitent les mutations sociales et culturelles en cours. Ces minorités s’identifient volontiers au « petit reste d’Israël », promesse de salut au milieu de la débâcle, mais le rêve de les voir revivifier les anciennes Églises est problématique en Europe. Leurs tendances sectaires – fondamentalistes au plan théologique et conservatrices au plan sociétal – les cantonnent hors de l'environnement culturel actuel. La convergence de ces courants avec une lame de fond politique de type réactionnaire et populiste est cependant saluée par les milieux traditionalistes comme une chance sociologique pour sauver la foi et les institutions menacées – une collusion qui outrage l’Évangile.
 
Un enfermement difficile à rompre
 
En traversant la tourmente des siècles, les Églises se sont transformées en bastions : prisonnières de leurs doctrines, soucieuses de défendre ce qui reste de leur influence et de leurs biens, et gouvernées en conséquence – en lien, d’ordinaire, avec les forces sociales dominantes, alliées de longue date. Catholique ou protestantes, elles sacralisent leur passé pour assurer ce qui les fonde et légitimer leurs visées conservatrices. Mais la force ainsi engrangée finit par les affaiblir en les engluant dans leur héritage à l’écart du monde, et par rétrécir – jusqu’à le pervertir – le message prétendu évangélique qu’elles dispensent. Tant que les Églises privilégieront leur propre survie en l’état, elles se marginaliseront inexorablement. Pour renaître selon l’Évangile, il leur faudrait renoncer aux croyances et aux pratiques obsolètes qu’elles véhiculent, et admettre que l’identité chrétienne ne peut se perpétuer qu’en interaction créatrice avec son environnement social et culturel.
 
Que peut le mouvement œcuménique dans ce contexte ? Il a de fait contribué à désarmer l’hostilité entre les Églises et à rapprocher les fidèles en misant sur les valeurs et le bon sens partagés. À  l’opposé de l’impératif arrogant et réducteur d’une unité politico-religieuse soumise à l’autorité vaticane, la diversité confessionnelle est désormais de plus en plus acceptée, et l’orthopraxie évangélique révèle ses vertus face aux intransigeances des orthodoxies. Mais ce mouvement butte sur ses limites congénitales : sur ses présupposés théologiques d’une part, trop ecclésio-centrés et trop dogmatiques, et sur les ambiguïtés d’une défense mutualisée d’intérêts matériels et politiques discutables d’autre part. Alors que l’avenir doit être imaginé par delà l’anachronisme des clivages anciens, les aspirations œcuméniques profondes des fidèles restent bridées par des stratégies de lobbying théologico-politique au service des institutions.
 
Oser l’Évangile à nouveau
 
L’Évangile est d’une radicale simplicité qui transcende les idéologies et les rituels. Son annonce ne va cependant jamais de soi. Jésus a payé de sa vie la contestation du système socioreligieux dominé par le Temple, par les prêtres jaloux de leurs pouvoirs et les docteurs de la Loi attachés à une lecture formaliste des Écritures. Et, après deux millénaires de christianisme, il faut encore affronter pareillement les maîtres de l’ordre religieux et profane pour récuser les prétentions abusives des instances ecclésiastiques et la cynique injustice des puissants. Aucune institution ne pouvant détenir « La Vérité », la recherche de Dieu oblige à quitter le confort des terres natales et des idéologies héritées, et à risquer l’espérance à travers les ténèbres de la croix pour cheminer vers l’aube pascale. Aux antipodes des commémorations passéistes et palliatives, l’humanisation du monde exige un revirement prophétique dans l’ensemble des Églises.
 
Désireux de s’affranchir des servitudes profanes et religieuses qui déshumanisent, chaque homme aspire au plus profond de lui-même à la paix et à la joie qui laissent entrevoir la plénitude qui est la source de toute vie : là se trouve le vrai lieu de la foi révélée par Jésus. Partant de là, de modestes croyants comme d’éminents théologiens ne craignent plus d’affronter les questions que les Églises ont tendance à occulter. Quel est, pour commencer, notre Dieu ? L’humanité éclairée a tourné la page du règne de l’archaïque monarque divin dont la toute-puissance commandait le cours de toute vie et de toute chose dans l’univers. Du même coup est tournée la page de l’obligatoire culte de glorification rendu à ce monarque imaginaire, ainsi que celle des supplications qu’il réclamait pour accorder un bienfait ou écarter une menace. Il en résulte que de vastes domaines des croyances et des pratiques chrétiennes sont à repenser et à rebâtir en rapport avec la culture et les savoirs actuels, avec la sécularisation, l’interreligieux et la mondialisation : interprétation des apports bibliques et patristiques, prière et partage communautaire, sacrements et ministères, éthique et engagements sociopolitiques, etc.[1]
 
En dépit de l’opposition des apôtres judaïsants repliés à Jérusalem, Paul s’était aventuré parmi les nations pour y prolonger le chemin ouvert par Jésus en inaugurant une révolution de la fraternité qui a embrasé le monde.  À sa suite, les passionnés d’Évangile ont vocation à poursuivre ce combat – avec les institutions ecclésiales partout où c’est possible, sans elles en cas de rejet. Leurs engagements personnels et communautaires enfanteront ainsi, dans la fidélité à la foi reçue, l’Église hors les murs de demain, universelle hors de ses remparts. Le Sermon sur la montagne, les paraboles et le récit du Jugement dernier sont d’une fulgurance qui éclipse les obsessions doctrinales, liturgiques et disciplinaires. Ce ne sont pas les lieux de culte délaissés et autres vestiges ecclésiastiques qu’il faut préserver, c’est l’Évangile. Et, à ce titre, c’est l’humanité qu’il faut contribuer à sauvegarder, notamment dans ses périphéries les plus vulnérables – les personnes et les peuples méprisés et laissés pour compte. Jésus n’a-t-il pas relevé que les béatitudes germent et fleurissent mieux sur les terrains vagues que dans des pots ?
Jacqueline et Jean-Marie Kohler
 
 
« Personnellement, j’ai tendance à penser que la religion (traditionnelle) va mourir en Occident. Mais loin d’être pessimiste et de m’attrister, cette perspective m’inspire de la gratitude et décuple mon espérance. L’effacement des Églises sous leurs formes actuelles peut signifier qu’elles sont arrivées au terme de leur mission, que l’on peut et que l’on doit se réjouir de ce qu’elles ont globalement réussi à apporter au monde, et qu’il est heureux de les voir s’effacer pour laisser venir au jour de nouvelles formes de vie spirituelle à leur suite. Rien n’est jamais perdu dans l’économie mystérieuse de la création et de l’histoire : même les échecs peuvent constituer de prodigieux ensemencements. (…) L’Esprit n’est jamais à court de propositions novatrices. »
 
Olivier Abel, Professeur à la Faculté libre de Théologie Protestante de Paris
Interview Jean-Marie Kohler, in Parvis n° 53 - mars 2012
 

[1] Quel est, concrètement, l’itinéraire à suivre pour avancer vers l’horizon ainsi entrevu ? Question sensée, mais seule réponse possible : personne ni aucune institution ne peut définir par avance les chemins inédits de cette aventure. Il faudra imaginer et chercher à tâtons, comme s’y prend la vie elle-même, au risque d’imprévus déroutants et d’éventuels échecs. Dépasser les blocages des systèmes religieux en place pour que la Parole puisse susciter de nouveaux langages capables de la transmettre, et que les communautés fassent émerger les nouvelles institutions dont elles ont besoin. Se fier à Dieu : croire que la vie l’emportera sur toutes les morts.
 
Source : Document transmis par l'auteur pour publication
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