Petite histoire du Notre Père

Publié le par Christian Amphoux

Introduction
 
Quel est le bon Notre Père ? Les évangiles nous ont transmis deux textes du Notre Père : celui de Matthieu (6, 9-13), qui est la base du texte liturgique, et celui de Luc (11, 2-4), qui présente dans nos bibles une forme plus courte. Un troisième écrit propose un texte du Notre Père encore différent, il s’agit de la Didachè, dont la rédaction est contemporaine de celle des évangiles, mais qui est restée en dehors du Nouveau Testament. Dans la Didachè, le Notre Père occupe la position centrale (Did 8), entre la liturgie du baptême (Did 7) et celle de l’eucharistie (Did 9-10), avec un rappel de la Loi comme chemin de salut pour commencer (Did 1-6) et l’exposé de règles communautaires (Did 11-15), puis l’annonce de la venue du Seigneur (Did 16), pour finir. Le Notre Père se présente comme la seule parole venant directement de Jésus, les autres étant attribuées aux disciples. Dans Matthieu, le Notre Père occupe la position centrale du Sermon sur la montagne (Mt 5-7), qui est la première section des paroles de Jésus ; et dans la dernière section (Mt 24-25), le point central annonce le retour du Seigneur « avec puissance et gloire », qui sont les mots de la doxologie, dernière phrase du Notre Père dans la Didachè, ajoutée à celui de Matthieu dans les premières versions (latine, syriaque et copte), puis dans le texte grec byzantin, au 4e siècle. Dans Luc, une partie des manuscrits présente un Notre Père complet, mais toujours sans la doxologie. Pourquoi une telle diversité ? Y a-t-il un bon Notre Père et pourquoi les autres existent-ils ?
 
Le Notre Père de la Didachè
Le Notre Père de la Didachè présente plusieurs variantes par rapport au Notre Père adopté par la liturgie. En voici une traduction littérale, où les variantes sont en italiques gras :
 
Notre Père qui es dans le ciel,
Sanctifié soit ton nom,
Vienne ton règne,
Advienne ta volonté
Comme dans le ciel aussi sur la terre,
Notre pain à venir donne-le-nous aujourd’hui
Et remets-nous notre dette comme aussi nous remettons à nos débiteurs
Et ne nous conduis pas à l’épreuve
Mais délivre-nous du malin
Car à toi sont la puissance et la gloire, pour les siècles.
En tout, 7 demandes V + N (caractérisées par un couple verbe à l’impératif + nom sujet ou complément) et 3 formules intermédiaires N + N (comprenant un couple de noms) : l’adresse, la formule centrale et la doxologie. Avant la formule centrale, 3 demandes concernant Dieu ; après elle, 4 demandes concernant les êtres humains. Cette disposition rappelle celle du Décalogue, qui réunit 3 commandements concernant la relation à Dieu et 6 concernant les relations interhumaines, de part et d’autre du commandement central concernant le shabbat.
 
Les 3 demandes en « tu » (pour Dieu) concernent la souveraineté de Dieu, sacerdotale (demande 1) et royale (demande 2), et l’accomplissement de sa volonté (demande 3), dont le contenu est développé par les demandes suivantes.
 
Les 4 demandes en « nous » (pour l’homme) mettent d’abord en couple le pain et la dette, c’est-à-dire la loi (ou parole de Dieu) comme nourriture qui engendre la prise de conscience du péché (ou dette) à l’égard de Dieu, par référence à la « nourriture végétale » donnée à l’homme par Dieu à la Création (Gn 1,29) ; puis un deuxième couple réunissant les passions passives (l’épreuve) et actives (le malin) – ou, si l’on traduit d’après le latin, actives (la tentation) et passives (le mal) –, par référence, cette fois, à la parole de Dieu qui commande à l’homme, toujours dans le récit de la Création, de « dominer l’animal » (Gn 1,28) ; soit un développement de la volonté de Dieu exprimée par deux paroles inscrites dans le récit de la Création.
 
Les trois formules N + N délimitent deux « espaces » : en haut, Dieu dans le ciel ; en bas, l’homme sur la terre ; pour le ciel et Dieu, les nombres 1 et 3 (3 demandes, 3 fois le pronom « tu ») ; pour la terre et l’homme, les nombres 2 et 4 (4 demandes, 8 fois le pronom « nous »).  Les formules distinguent, d’autre part, trois « temps » : le passé (Dieu dans le ciel, à la Création) / le présent (la réunion du ciel et de la terre, signe de l’incarnation) / le futur (la double souveraineté réalisée de Dieu, à la parousie).
 
Au total, le Notre Père compte 7 demandes + 3 formules, soit 10 unités ; et ces 10 unités comprennent 24 mots lexicaux (verbes, noms, adjectif, adverbe d’adjectif). Or, la somme 1 + 2 + 3 + 4 est de 10 ; et le produit 1 x 2 x 3 x 4 est de 24. De nombreuses études ont montré que les parties du Notre Père venaient de prières juives ; mais il faut aussi observer qu’elles sont réunies selon une équation numérique qui repose sur la tétraktys, base de l’école pythagoricienne. Autrement dit, sous cette forme archaïque transmise par la Didachè, le Notre Père est un résumé doctrinal utilisant une structure numérique qui vient du monde grec.
 
Le Notre Père de Matthieu
L’évangile de Matthieu a été écrit en grec, et le rédacteur final s’est inspiré d’un écrit en araméen dont il reste un seul mot, lequel faisait partie du Notre Père ; il est attesté par Jérôme comme venant de l’Évangile selon les Hébreux : ce mot est mahar, « à venir », appliqué au pain dans le Notre Père. Par rapport à la Didachè, le Notre Père de Matthieu présente plusieurs variantes que nous signalons en italiques gras :
 
Notre Père qui es dans les cieux,
Sanctifié soit ton nom,
Vienne ton règne,
Advienne ta volonté
Comme dans le ciel aussi sur la terre,
Notre pain à venir donne-le-nous aujourd’hui
Et remets-nous nos dettes comme aussi nous avons remis à nos débiteurs
Et ne nous conduis pas à l’épreuve
Mais délivre-nous du malin.
La principale variante par rapport à la Didachè est l’absence de la doxologie, qui déséquilibre la prière, en la privant de la référence au temps futur. Mais Matthieu n’est pas un fascicule liturgique comme la Didachè, et le Sermon sur la montagne n’est que le début des paroles de Jésus. Il faut donc prendre en compte qu’au point central de la dernière section des paroles de Jésus (Mt 24-25) se trouve le contenu de la doxologie, dans la phrase : « Ils verront le fils de l’homme venir sur les nuées du ciel avec grande puissance et gloire » (Mt 24, 30). En somme, la doxologie n’est pas absente, elle est différée et correspond ainsi à un temps, fin du 1er siècle ou début du 2e, où la parousie n’est plus imminente, mais différée. Mais dès le 2e siècle, le Notre Père de Matthieu est intégré à la liturgie : la question de la doxologie se pose donc en termes nouveaux ; et dans plusieurs langues de versions, une doxologie particulière est restituée ; et il faut attendre le 4e siècle pour que la révision de la Bible par Lucien d’Antioche ajoute au Notre Père de Matthieu la formule qui nous est familière : « Car à toi sont le règne, la puissance et la gloire, pour les siècles. Amen. » La doxologie est attestée dès la 1er siècle, mais la formule liturgique que nous récitons s’ajoute au Notre Père de Matthieu au 4e siècle.
 
Les autres variantes sont de simples détails. (1) Cieux, au pluriel, fait référence à la croyance de l’antiquité qu’il existe plusieurs strates célestes, ce qui n’apparaît pas dans la Didachè. (2) Dettes, au pluriel, fait un pas vers la signification de la « dette », qui n’est pas une question d’argent, pour lequel le singulier conviendrait, mais signifie par métaphore les péchés, entraînant ainsi le pluriel. (3) Le passé « avons remis » introduit une idée théologique discutable : le pardon de Dieu serait à l’image du pardon dont l’homme a déjà fait preuve ; tandis que le présent établit une simple comparaison entre le pardon divin et celui de l’homme, sans faire de celui-ci un modèle. Il est probable que le présent est la leçon primitive dans Matthieu : le passé est attesté par très peu de manuscrits, dont le Vaticanus, qui est la base du texte imprimé du Nouveau Testament, depuis la fin du 19e siècle (1881).
Le Notre Père de Matthieu s’est imposé dans la liturgie dès le 2e siècle avec, en particulier, l’incertitude concernant la doxologie. Il prend alors un sens pastoral, que nous lisons aujourd’hui dans les commentaires et qui s’éloigne du sens savant que nous venons de voir, à propos de la Didachè. Mais il reste une difficulté : le grec dispose pour chaque verbe de deux impératifs, celui du présent, qui exprime la durée ou la répétition d’une demande, et celui de l’aoriste, qui exprime la ponctualité et l’unicité d’une demande. Dans son emploi liturgique, le présent conviendrait le mieux ; mais tous les impératifs de la prière sont à l’aoriste. Sans doute faut-il comprendre que dans son usage premier, le Notre Père était corrélé à l’idée de la venue imminente du Seigneur, autrement dit que le Notre Père était dit une dernière fois avant la parousie. Puis, la parousie a été vécue comme différée, mais l’aoriste a été maintenu dans le texte de Matthieu.
 
Le Notre Père de Luc
Nous lisons dans nos bibles un Notre Père court dans Luc (11, 2-4), qui est à la fois celui du Codex Vaticanus, le principal modèle des éditions actuelles, et de la Vulgate, qui suit la révision de la version latine antérieure faite par Jérôme à Rome entre 382 et 384. Or, le Vaticanus a probablement été copié à Rome vers 340, sous l’autorité d’Athanase alors en exil, à la demande de l’empereur Constant ; et rien n’empêche de penser qu’il a servi à Jérôme pour sa révision des évangiles. D’où vient donc ce Notre Père court attesté par le Vaticanus ? Un papyrus copié vers 200 et découvert en Égypte dans les années 1950, P75, atteste déjà cette forme courte, elle existe donc au moins en Égypte au plus tard à la fin du 2e siècle. Mais une forme courte voisine existe déjà vers 140, et elle est attribuée à Marcion par Tertullien, qui écrit un long traité Contre Marcion. L’édition de Marcion contenant Luc et un corpus paulinien de dix épîtres ne nous est pas parvenue, nous la connaissons seulement par les citations qu’en font ses détracteurs et principalement Tertullien. Or, Marcion a supprimé de nombreux passages de Luc, influencé par sa propre théologie ; et nous avons un témoin probable d’une édition antérieure à Marcion, qui serait l’œuvre de Polycarpe, vers 120 à Smyrne, réunissant les quatre évangiles selon un projet conçu par Ignace d’Antioche ; et le témoin en question, le Codex de Bèze, présente pour Luc un Notre Père complet (mais sans la doxologie), très proche de celui de Matthieu. Notre conclusion est que la rédaction finale de Luc avait un Notre Père long, à sept demandes et sans la doxologie comme Matthieu ; et que la forme courte que nous lisons dans nos bibles est une reprise en Égypte, à la fin du 2e siècle, du Notre Père révisé par Marcion.
La révision marcionite réduit l’adresse au seul mot « Père » et supprime la dernière demande de chaque groupe, soit les demandes 3 et 7, et la formule centrale. Ce faisant, tous les nombres qui liaient ces demandes à des valeurs symboliques disparaissent : Marcion fait ainsi œuvre utile en simplifiant l’écriture, qui était savante et devient accessible à tous ; Marcion ne change pas le sens de la prière. De plus, il introduit dans la demande du pain un impératif présent, qui suggère l’idée de durée, autrement dit l’existence du temps de l’Église intermédiaire entre la mort de Jésus et son retour. Cette modification fort utile sera conservée. Marcion renonce encore à la métaphore des « dettes », en lui substituant le mot de « péchés » ; et il remplace le subordonnant de comparaison « comme » par un « car » à valeur causale, qui résout à sa manière la difficulté théologique de la comparaison. Enfin, il corrige le verbe « conduire », refusant l’idée que Dieu nous « conduise » à l’épreuve, et il choisit une tournure passive : « ne nous laisse pas être conduits… », qui se retrouve dans certaines traductions d’aujourd’hui, mais qui n’est pas retenue dans les diverses révisions ultérieures de Luc, qui intègrent partiellement celle de Marcion. Voici donc les deux plus anciennes formes du Notre Père de Luc, celle du Codex de Bèze et celle de Marcion. Les variantes sont à nouveau en italiques gras (nous soulignons les variantes de Marcion qui ne seront pas retenues) :
 
1) Le Notre Père de Luc dans D (Codex de Bèze) :
 
Notre Père qui es dans les cieux,
Sanctifié soit ton nom,
Sur nous vienne ton règne,
Advienne ta volonté
Comme dans le ciel aussi sur la terre,
Notre pain à venir donne-le-nous aujourd’hui
Et remets-nous nos dettes comme aussi nous remettons à nos débiteurs
Et ne nous conduis pas à l’épreuve
Mais délivre-nous du malin.
2) Le Notre Père de la révision marcionite de Luc d’après Tertullien :
 
Père,
Saint soit ton esprit,
Vienne ton règne,
Ton pain à venir redonne-le-nous chaque jour
Et remets-nous nos péchés car nous-mêmes remettons à tout débiteur envers nous
Et ne nous laisse pas être conduits à l’épreuve.
Après Marcion, une multiplicité de révisions diversifie le Notre Père de Luc.
 
Conclusion
Il n’y a pas un « bon » Notre Père et d’autres qui seraient moins bons. Le Notre Père s’inscrit dans une histoire et se transmet sous plusieurs formes nées du 1er au 4e siècle.
 
1) Dans un premier temps, le Notre Père est un résumé doctrinal transmis par Jésus à ses disciples, qui le formalisent en lui donnant une structure numérique savante d’origine grecque. L’incarnation n’est pas absente, mais elle est discrète. L’idée qui domine est la fin imminente des temps, c’est-à-dire la venue d’un royaume d’abondance, de justice et de paix, conçu à l’image du paradis terrestre. Dans ce royaume, Dieu sera doublement souverain, l’homme se nourrira de la loi et maîtrisera ses passions, selon les paroles de la Création exprimant la volonté de Dieu à l’égard de l’homme. Telle est la forme conservée par la Didachè.
 
2) Après 70, les chrétiens constatent que la venue du royaume n’a pas été imminente, mais qu’elle est différée. Et dans cet esprit, la doxologie est séparée du Notre Père et devient le thème du dernier entretien de Jésus avec ses disciples, juste avant sa Passion. Matthieu et Luc adoptent en ce sens des formes voisines, au niveau de leur rédaction finale qui se fait au début du 2e siècle.
 
3) Vers 140, Marcion révise l’évangile de Luc et en raccourcit le Notre Père, à la fois pour casser la structure savante primitive, devenue désuète, et pour introduire la notion du temps de l’Église, qui va de la mort de Jésus à la parousie. Mais Marcion va trop loin dans son entreprise, son œuvre est rejetée et d’autres révisions se font à Alexandrie et Antioche, vers 200. A Alexandrie, une forme courte proche de celle de Marcion est décidée, tandis qu’Antioche opte pour une forme moyenne sans la doxologie, où le « règne » (2e demande) est remplacé par le « saint esprit ».
 
4) Au 4e siècle, le Notre Père de Matthieu se maintient à Alexandrie et à Césarée, tandis qu’à Antioche, la doxologie est rétablie sous sa forme ternaire actuellement en usage. Le Notre Père de Luc prend dans ces trois recensions une forme différente : brève à Alexandrie, moyenne à Césarée (mais avec le « règne » rétabli dans la 2e demande) et longue à Antioche, mais avec le maintien des innovations de Marcion dans les 4e et 5e demandes.
 
Le Notre Père est aujourd’hui la prière commune des chrétiens sous sa forme matthéenne, avec ou sans la doxologie finale.
 
Christian Amphoux,
chercheur en philologie grecque,
historien du texte biblique
Document aimablement adressé par l'auteur pour publication
-------------------------------------------------------------------------------------
Bibliographie
C.-B. Amphoux, « La révision marcionite du « Notre Père » de Luc et sa place dans l’histoire du texte », Cahier de la Revue théologique de Louvain 19 (1987), p. 105-121.
Id., « Le texte du Notre Père du 1er au 4e siècle », Textes et documents de la Méditerranée antique et médiévale 1, Aix-en-Provence, 2000, p. 153-164.
Id. (éd.), Manuel de critique textuelle du Nouveau Testament, vol. 1, Bruxelles, 2014
P. Andrist (éd.), Le manuscrit B de la Bible (Vaticanus graecus 1209), Histoire du texte biblique 7, Lausanne, 2009.
A. von Harnack, Marcion. Das Evangelium vom fremden Gott, Leipzig, 1924; réimpr. Darmstadt, 1960.
J. Irigoin, « La version lucanienne du Notre Père », Revue d’histoire et de philosophie religieuses 80 (2000), p. 207-212.
M. Jousse, Les formules targoumiques du « Pater » dans le milieu ethnique palestinien, Paris, 1944.
M. Philonenko, Le Notre Père. De la prière de Jésus à la prière des disciples, Paris, 2001.
R. de Pury, Notre Père, Petite bibliothèque protestante, Paris, 2000.
Pythagore, 3. Doctrine (à propos de la tétraktys), sur Wikipédia.
W. Rordorf – A. Tuilier, Le doctrine des douze apôtres (Didachè), Sources chrétiennes 248 bis, 2e éd., Paris, 1998.
Tertullien, Contre Marcion, livre IV, Sources chrétiennes 456, Paris, 2001.
J. Zumstein, Le Notre Père. La prière de Jésus au cœur de notre vie, Ed. du Moulin, 2001.
-------------------------------------------------------------------------------------
 
Si les articles de ce blog vous intéressent, vous pouvez vous abonner aux nouvelles publications en inscrivant simplement votre adresse mail dans l’espace dédié dans la colonne de droite.

Publié dans Essais, Christian Amphoux

Commenter cet article

Jas Michel 08/05/2017 17:49

Génial Christian Bernard Amphoux ..! J'aime bien ce qu'il dit de la version longue de Luc dans le codex de Bèze puis des censures de Marcion ! Ceci est de la critique historique courageuse et pas seulement de l'Hypercritique-Dogmatique comme chez beaucoup d'exégètes qui ne disent plus rien depuis Bultmann !