Sommes-nous véritablement les acteurs de nos vies ?

Publié le par la rédaction

Un sens à la vie
 
On aurait plutôt tendance à résumer la Bible comme un livre nous parlant d’espérance. Pourtant, à regarder de près les deux passages de l’Ancien Testament, le Psaume 90 et le chapitre 14 du Livre de Job, il semble que ce Livre ait une vision assez tragique de la condition humaine, et mène plus vers le désespoir et l’angoisse que vers l’espérance.
 
Tout être humain, quelle que soit sa culture, se pose inévitablement un jour la question du sens de la vie. Il peut le faire de manières bien différentes. Malheureusement, le plus souvent il le fait dans des moments peu favorables à une telle réflexion. Nous attendons d’être en proie à l’angoisse, le dos au mur devant une situation humaine difficile pour enfin nous demander: quel est le sens de la vie ?
 
Le plus souvent nous sommes incapables de répondre à cette question, car elle est mal posée. Il est vrai qu’une réponse valable ne peut pas sortir d’une mauvaise question. Le drame de notre culture moderne, c’est que nous sommes pris dans un système qui fait que nous ne sommes plus capables de voir où se situent les enjeux du sens de la vie. Notre culture moderne met d’abord en avant, ce qu’on appelle dans les jeux télévisés, les questions subsidiaires, et évite de prendre à bras le corps les ou la question fondamentale. Nous passons notre vie à nous occuper de tout, excepté de ce qui est vital pour nous. Jésus l’avait déjà fortement souligné plus d’une fois ; souvenez-vous de ce passage de l’Évangile de Matthieu et de l’admirable commentaire qu’en a fait Søren Kierkergaard : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu, et tout le reste vous sera donné en plus ». C’est bien face aux questions subsidiaires que Jésus réagissait.
 
Ce penchant que nous avons de nous divertir de petits riens est malheureusement amplifié et facilité par tout ce qui est devenu le sport planétaire par excellence : le zapping intellectuel. Le zapping est apparu avec les télécommandes des téléviseurs, et avec cet instrument, on s’est aperçu qu’on ne regardait plus une émission du début à la fin. Nos enfants devant le téléviseur sont les rois du zapping.
 
Nous, involontairement, intellectuellement, nous sommes des zappeurs. Au diable, dans notre culture moderne, la rigueur de l’analyse, l’exigence de la pensée, la profondeur de la réflexion, la pertinence et la cohérence du discours, tout doit être consommable sur le champ, facilement et jetable après l’emploi. Dans un tel monde, ne sont considérés comme auteurs que les gens à succès, comme penseurs ceux qui font le siège des plateaux de télévisions, etc.
 
Ce zapping intellectuel nous a conduits à un tel abrutissement que quelques marchands de génie, mais sans aucun scrupule, sont en train de réussir à nous faire croire que l’événement mondial de l’année 1993 n’est autre que la sortie de « Jurassic parc », et l’on va envahir tout le marché avec les images, les symboles et les messages contenus dans ce type de culture. Comment voulez-vous que nous soyons capables et aptes à réfléchir sur le sens de nos vies, quand nous sommes sans cesse court-circuités par ce genre d’inepties ?
 
Lorsqu’on s’en rend compte, il est trop tard. On se regarde un jour dans les couples d’en face, et on n’a plus rien à se dire, on ne s’est pas aperçu que, pendant dix ans de vie commune, on a passé son temps à s’occuper de ce genre de petits riens, plutôt que de s’occuper de ce qui était fondamental pour la vie du couple. Il en est de même pour la foi et la spiritualité, pour les relations avec les autres, et pour la structuration de notre propre individu. Zapper n’a jamais forgé une âme, ni même un esprit. Nous sommes effectivement tombés sur la tête et il est temps, humblement mais fermement de réagir. Le fer de lance de ce qu’il faut bien appeler une reconquête nécessaire, devrait être le peuple des croyants.
 
Il est temps que le peuple de l’Église se remette sur les rails et se repose véritablement les questions qui doivent être posées dans une vie humaine.
 
Il n’est pas sacrilège de se poser la question du sens : pourquoi en aurait-elle ? Il n’y a rien d’évident qui puisse répondre à cette question. Il serait beaucoup plus sécurisant pour nous qu’elle en ait un, mais nous confondons peut-être nos désirs et la réalité. La mort vient brutalement nous rappeler que nos projections dans l’avenir ne reposent sur aucune assurance, sur aucun droit non plus, et que la mort, d’un point de vue biologique, est aussi légitime que la vie conçue comme une activité biologique. Comme nous le rappelle Job dans sa détresse, que nos jours soient de 70 ou de 80 ans cela n'a que peu de poids sur le sens de la vie. Heureusement, car si tel était le cas, il faudrait que le sens de la vie soit proportionnel à la durée de celle-ci. Sinon, tous nos êtres aimés qui nous ont quittés jeunes seraient alors des non-sens. Mais le sens n'a rien à voir avec la durée, c'est peut-être même parfois la durée qui peut conduire au non-sens.
 
Le sens est toujours l'affaire d'un instant, c'est-à-dire d'une décision. Pour cette raison, parler du sens de la vie en général n'a aucun intérêt. Par contre, parler du sens de ma vie c'est déjà être sur la bonne voie. C'est ainsi qu'on peut découvrir que chercher le sens dans sa propre vie, risque de nous en rendre prisonnier plutôt qu'acteur. C'est un malaise qu'éprouve bon nombre de nos contemporains. Malheureusement c'est là que se situe le mal dans notre société : la plupart des hommes et des femmes que nous croisons ne sont pas véritablement les acteurs de leur vie, ils en sont en quelque sorte des jouets, des figurants.
 
C'est d'ailleurs ce que semble regretter Job quand il dit : « Au moins un arbre a de l'espérance quand on le coupe, il repousse, il produit encore des rejetons. Quand sa racine a vieilli dans la terre, quand son tronc meurt dans la poussière, il reverdit à l'approche de l'eau, il lui pousse des branches comme une jeune plante, mais l'homme lui, il meurt, perd sa force, l'homme expire et où est-il ? » Devant cette vision tragique d'un homme balloté par un destin qui lui échappe, Job a le courage de dire à Dieu : « Si c'est ainsi, laisse-lui du relâche ».
 
Face à cette vision tragique de la condition humaine, d'aucuns s'empressent de répondre, avec un angélisme béat, que le christianisme est la réponse, l'antidote, la solution par excellence à cette angoisse existentielle décrite par Job et le psalmiste.
 
On nous a abreuvé du discours suivant : la résurrection de Jésus donne un sens à ma vie. Et nous l'avons entendu, et nous n'y avons pas tout à fait cru, mais nous avons fait semblant d'y croire par habitude. Si la résurrection de Jésus donne un sens à ma vie, encore faut-il se demander : à quel prix ?
 
Si les Évangiles ne nous présentaient que la mort et la résurrection de Jésus, si nous n'avions qu'un petit texte nous racontant le procès, Golgotha, puis la résurrection de Jésus, cela serait-il suffisant pour donner un sens à nos vies ? Á l'inverse, si les Évangiles n'étaient que le récit sommaire de la vie de Jésus, ce récit ne suffirait-il pas à donner un sens à la mienne ?
 
Posée par ces deux extrêmes, la question est certainement réductrice, mais elle a au moins le mérite de mettre en évidence l'erreur que nous commettons le plus souvent et qui est fatale au christianisme, à savoir de relativiser l'importance de nos vies en fonction de l'importance de la mort et de la résurrection de Jésus.
 
Le christianisme s'est transformé en une doctrine hypertrophiée avec à son début des individus dont on ne sait pas très bien à quoi ils servent, et à la fin une énorme partie qui est la mort et la résurrection de Jésus. Pour cette raison les philosophes, comme Albert Camus, ont pris la fuite du christianisme, et Jean-Paul Sartre n'en voulait pas : de ce point de vue ils n'avaient pas tort.
 
Nous avons hypertrophié la mort et la résurrection de Jésus au détriment d'une prise en compte de ce que signifie la vie de Jésus dans un premier temps et ensuite dans nos vies.
 
C'était d'ailleurs la problématique d'Albert Schweitzer. Ce que Jésus n'a cessé de répéter à ses disciples, qui ne voulaient pas l'entendre, ce n'est pas qu'il allait ressusciter mais c'est qu'il allait mourir, et que son action était conduite non pas en fonction de sa résurrection, mais en fonction de sa mort qu'il savait incontournable. « C'est parce que je vais mourir qu'il faut vous dépêcher de comprendre ce que je suis en train de dire, qu'il ne faut pas être béat devant le miracle du partage des pains et des poissons, mais qu'il faudrait que vous soyez capables de comprendre qu'un jour vous devrez nourrir le peuple de l'Église, parce que je ne serai plus là ».
 
Sa résurrection n'a pesé en rien sur les décisions de sa vie. Heureusement, car elle aurait faussé ses décisions. Il a fait ce qu'il a fait, et dit ce qu'il a dit, parce qu'il savait que le temps lui était compté comme pour nous.
 
Á l'encontre donc de bien des religions, le christianisme, en accord avec toute la tradition biblique, affirme la finitude de l'homme. C'est parce que je sais que vais mourir, qu'il est impératif de trouver le sens de ma vie. Le christianisme me dit en tout premier lieu : tu es mortel, essaie d'en tenir compte. Comme nous le dit Gabriel Vahanian dans sa confession de foi : « c'est parce qu'il accepte la mort, mieux que nous n'acceptons la vie, qu'il vit ». Il vit parce que la mort, et quelle que soit sa nature, n'a aucune prise sur le sens que nous pouvons donner à nos vies.
Les martyrs l'avaient compris ainsi que tous ces anonymes qui, pour leur foi, par leur foi, n'ont pas hésité à perdre leur vie. Nous ne sommes plus dans ce type de situation extrême, mais cela ne nous empêche pas de trouver une réponse à la question du sens de nos vies.
 
Notre Dieu doit être le sens de nos vies, mais lorsque nous disons que Dieu est le sens de nos vies, nous sommes comme happés, déshumanisés par un Dieu qui fait de nous une marionnette, quelqu'un pour cette vie terrestre avant une autre vie dont il est bien difficile de se faire une idée. Non, quand nous disons que Dieu est le sens de nos vies, cela ne veut pas dire que nous nous projetons vers un au-delà aussi peu intéressant qu'inefficace, mais que le sens de nos vies « n'est pas de l'autre côté d'une mer infranchissable, ni au fin fond d'un univers, que nous ne pourrons jamais atteindre ». Nous n'avons pas besoin de passer par les affres et les angoisses de la mort pour savoir qui est notre Dieu.
 
Lorsque nous disons que le sens de notre vie est Dieu, c'est que le sens de nos vies est au plus près de nous, tout comme Dieu. Ce n'est pas une question réservée aux philosophes, c'est une réalité qui prend corps dans les plus petits gestes de notre quotidien. Il est important pour le croyant d'affirmer que Dieu prend tout son sens à chaque instant de la vie et qu'il n'est pas nécessaire d'attendre un au-delà hypothétique pour enfin découvrir ce à quoi nous sommes appelés.
 
En théologie, c'est tout simplement choisir entre l'attente perverse de l'Apocalypse ou l'attestation courageuse du Règne de Dieu ici-bas. C'était aussi la problématique d'Albert Schweitzer. Le sens de la vie pour tout croyant, c'est attester en parole et en acte, que notre Dieu est le Dieu, non pas des morts, mais des vivants, fût-il la seule espérance des morts et des vivants, il est le Dieu des vivants.
 
Dans un contexte culturel qui n'est pas favorable à la vraie foi, mais à la superstition, et aux divertissements, où la spiritualité est la sixième roue de la charette, où nous faisons aussi du zapping intellectuel en allant picorer ce qui, l'espace d'un instant, peut calmer nos angoisses, il nous faut faire cet effort de penser solidement en profondeur, de revoir toute la tradition biblique, de la réinvestir et de se demander si l'on veut donner un sens à sa vie ou si on ne le veut pas.
 
Philippe Aubert, pasteur
in revue Vivre, 94/1, Criquets, Lillois, 1994
 
Source : Église réformée de Mulhouse

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