Évangile de Marc : 4 études

Publié le par la rédaction

Quatre études sur l'évangile selon Marc
 
 
Sommaire :
 
Marc 1.1-8 : Un récit d’onction messianique
Marc 1.29-39 : : sens des guérisons de Jésus et autres signes surnaturels en Marc
Marc 9.2-10 : Qu’est-ce que ressusciter des morts ?
Marc 11.15-19 : L'acte décisif de Jésus
 
Marc 1.1-8 : Un récit d’onction messianique

Nous sommes tellement habitués à lire les évangiles avec les lunettes que l’adoration populaire et la théologie des Conciles ont plaquées sur nos yeux, que nous ne percevons plus toujours ce que disent vraiment les textes. Concernant Marc 1.1-8, il faut remarquer que la section n’est pas convenablement découpée. Les versets 9 à 13 doivent y être ajoutés. Le fil rouge permettant d’interpréter ces treize premiers versets part du titre « Christ » (Oint) donné à Jésus au v.1 pour aboutir à la citation du Ps 2 : « Tu es mon fils bien aimé ». La première section de Marc affirme rien de moins que la messianité, c’est-à-dire la royauté, de Jésus.
Comment pouvez-vous dire que ce galiléen pendu au bois était le Messie, demandaient les fidèles du judaïsme aux chrétiens depuis le commencement de leur mouvement ? Pour bien saisir l’enjeu de cette problématique, il faut se souvenir qu’au sortir de l’exil babylonien, vers 538 av J-C, la restauration d’Israël n’avait pas abouti au rétablissement de sa royauté. Les maîtres de la Mésopotamie s’étaient ensuite succédé sans que nul ne soit autorisé à rétablir le trône de Juda. Dieu allait-il relever lui-même un jour le royaume de David dans ses frontières ? Plusieurs milieux enthousiastes l’affirmaient au carrefour de l’ère chrétienne. Dès lors, l’idée qu’un fils de David allait bientôt se lever du sein du peuple à la manière des anciens héros bibliques, pour rassembler une armée, chasser l’occupant romain et restaurer le royaume de Juda, pénétrait les croyances populaires. Comment les chrétiens pouvaient-ils donc affirmer que leur chef était le Messie ? N’avait-il pas été exécuté, précisément par les romains qu’il était censé déloger ?
 
C’est à cette problématique que s’attèle Marc en affirmant d’emblée que ce Jésus qui a été crucifié est effectivement le « Christ », le Messie, le roi suscité par Dieu (v.2-3). Quand donc a-t-il été sacré roi et quelle foule en liesse a alors chanté les psaumes de l’intronisation royale, notamment le Ps 2 : « tu es mon fils je t’ai engendré aujourd’hui » ? Ce n’est pas par une onction d’huile (symbole de l’Esprit divin), ni même de la main d’un homme, que Jésus a été oint pour être roi, répond Marc, mais c’est Dieu lui-même qui a oint Jésus en le revêtant de son Esprit (symbolisé par la colombe). Et c’est également Dieu lui-même qui a chanté les paroles d’intronisation du Ps 2 : « tu es mon fils je t’ai engendré aujourd’hui ». Certes, Marc n’aura de cesse de montrer par la suite à ses lecteurs que Jésus n’est pas, et n’a jamais voulu être, le roi politique et guerrier de l’attente juive populaire. Comme l’indique le service des anges au v.13, son Royaume est tout autre qu’un royaume terrestre. Il s’agit d’un royaume débonnaire qui monte en puissance dans le cœur de ceux qui le reçoivent et qui est destiné à remplir le monde. Au lecteur de Marc de s’ouvrir à ce Royaume céleste en accueillant avec ferveur son roi : Jésus.
 
Notes sur « Fils de Dieu »

Dans l’A-T le titre « Fils de Dieu » (qui est absent des meilleurs manuscrits de Marc au v.1) est appliqué au peuple d’Israël, aux anges, mais surtout au roi qui était proclamé « Fils de Dieu » à l’instar des pharaons qui se revendiquaient « fils de Ré ». Le Ps 2, qui était chanté lors des sacres royaux, donne expressément ce titre au roi. Or, c’est précisément en référence au Ps 2 que les premiers chrétiens, qui étaient juifs, ont désigné Jésus par ce titre, afin d’affirmer, comme en Marc 1, la royauté de Jésus. C’est vraisemblablement dans les milieux juifs hellénistes d’où Paul est sorti, ainsi que chez les gentils, que le titre « Fils de Dieu » a pris plus tard le sens « d’être divin » ; et ce au grand dam de nombreux judéo-chrétiens qui n’ont jamais voulu rejoindre la grande Eglise en raison de la divinisation de Jésus (Ebionites, Nazoréens,…). Si le sens helléniste est évidemment présent au sein du NT (Jn 1.18), il est nécessaire de discerner les occurrences du sens hébraïque, comme c’est le cas ici en Marc 1.11.
 
Marc 1.29-39 : sens des guérisons de Jésus et autres signes surnaturels en Marc

Marc présente ici un Jésus plutôt surbooké. Retiré chez la belle-mère de Pierre, qu’il doit soulager de ses maux, les foules continuent de lui présenter des malades et des démoniaques afin qu’il les guérisse. S’étant retiré tôt le matin pour un temps de prière, ses disciples le pressent de rejoindre la foule qui le réclame Jésus ne l’entend pas ainsi. « Allons ailleurs, leur dit-il, dans les bourgades voisines, afin que j’y prêche aussi ; car c’est pour cela que je suis sorti ». Joignant le geste à la parole, le voici qui poursuit son activité de prédicateur et de guérisseur au travers de la Galilée.

La piété populaire s’est emparée depuis toujours de ces récits pour faire de Jésus un guérisseur et un thaumaturge aux pouvoirs révélant sa divinité. C’est méconnaitre cependant le genre littéraire des récits évangéliques qui ne sont, ni biographique, ni journalistique, mais catéchétique. C’est aussi faire abstraction du Premier Testament qui manie lui-même avec brio le genre littéraire catéchétique. Or, c’est en regard de la Torah que les premiers chrétiens s’exprimaient et qu’ils puisaient leurs références pour dire la foi en Jésus et au matin de Pâques. Ceci élucidé, tout lecteur de la Torah peut se rendre compte que c’est sur le modèle de Moïse, d’Elie et d’Elysée, à qui sont prêtés les pouvoirs de guérir (2 Rois 5), de multiplier les aliments (1 Rois 17.8-16, 2 Rois 4.1-7 et 4.42-44), de ressusciter les morts (1 Rois 17.17-24, 2 Rois 4.8-36) et même d’avoir autorité sur les éléments (Ex 7s et 1 Rois 17-18), que Marc présente Jésus. Les hébreux croyaient-ils que ces miracles faisaient de Moïse, d’Elie ou d’Elysée des êtres divins ? Nullement, les signes miraculeux accomplis par ces prophètes ont pour fonction de les présenter comme des hommes mandatés par Dieu.

C’est aussi ce que revendique Marc pour Jésus lorsqu’il le dépeint sur le modèle des grands prophètes de la Torah. Jésus ne doit pas être regardé comme un paria livré par Dieu à une mort infamante, dit-il en somme à ses lecteurs, mais comme un prophète de la stature de Moïse, d’Elie ou d’Elysée ! Après des siècles de silence, voici que le Royaume de Dieu vient de faire irruption dans le monde au travers d’un nouveau et décisif grand messager. Or, si Dieu vient de parler au travers du prophète galiléen, qui a-t-il de plus important que de se pencher sur ce message ?

En plus donc d’attester l’autorité du prophète de Nazareth, sa prédication et ses guérisons deviennent dans le récit de Marc les signes d’une promesse, certes eschatologique dans son plein accomplissement, mais qui trouve un commencement ici et maintenant dans la réception du message de Jésus : celle de la délivrance de nos aliénations morales, physiques ou spirituelles. C’est cette promesse que Marc met en scène par les récits de guérisons. Bienheureux qui l’intègre au cœur même de son espérance. BG

Décryptage : les exorcismes des évangiles

L’interdit de la Torah à l’encontre de l’invocation des esprits et la condamnation de tout culte païen suggèrent que les hébreux connaissaient originairement des croyances aux esprits. Les livres rédigés avant l’exil en offrent seulement trois occurrences (1S 16-18, 1 R 22, 2Ch 18). Les livres de Job ou de Zacharie rédigés après l’exil intègrent à la cour divine un nouveau personnage démoniaque, le Satan, mais celui-ci ne joue encore qu’un rôle modeste. Les démons pullulent ensuite de plus en plus dans la littérature intertestamentaire et pénètrent l’imaginaire symbolique d’Israël. La croyance aux démons fut donc en grande partie ramenée de l’exil. Elle avait ses avantages. Celui par exemple, de présenter Dieu comme souverain d’un royaume plus puissant que ceux des rois de Mésopotamie ; ou encore, celui de lier le mal, la maladie (physique et psychique) à l’action des démons, ce qui était commode. Donner une réalité à ces figures mythiques reprises par les évangiles du fait de leurs implications culturelles, n’a aujourd’hui plus de sens. Y voir la personnification des aliénations que le Royaume vient anéantir, parle en revanche davantage à notre foi.
 
Marc 9.2-10 : Qu’est-ce que ressusciter des morts ?
 
Marc n’a ni prologue, ni récit de résurrection. Les versets 9-20 du chapitre 16 ont été ajoutés par un copiste du second siècle en vue d’adoucir la finale abrupte de l’évangile qui se terminait donc sur la peur des femmes et l’invitation de l’ange à ce que les disciples de Jésus se rendent en Galilée (Mc 16.8). Cette finale abrupte conduit aujourd’hui plusieurs théologiens à penser que, par cette procédure, l’auteur incite finalement ses lecteurs à recommencer leur lecture là où tout a commencé : en Galilée ; c’est-à-dire au tout début du livre. Au fur et à mesure des relectures, le lecteur découvre de fait que le Jésus de Marc n’est autre que le Ressuscité de Pâques. La rédaction de l’évangile intervient à un moment crucial de la jeune Eglise. Les premiers témoins étaient décédés, les « faux prophètes » se multipliaient, le pouvoir romain se montrait de plus en plus répressif et inquiétant et le Seigneur ne revenait toujours pas. Dans ce contexte l’auteur de Marc prend la plume pour évoquer les signes de la présence spirituelle du Christ parmi les siens, ce qu’il faut croire du maître et de son enseignement et comment ses disciples sont appelés à se conduire. Le Jésus de Marc n’est ainsi pas tant le Jésus « historique » que le Christ de la foi de Pâques ; d’où les traits miraculeux qui lui sont dès lors prêtés (miracles, marche sur les eaux, multiplication du pain, etc.).
 
Le récit de la transfiguration, ou plutôt de la « métamorphose » dit le grec, constitue dans cet optique le récit de résurrection que l’auteur n’a pas placé à la fin mais au cœur de son livre et pose la question qui n’en finit pas d’intriguer les chrétiens : « Qu’est-ce que ressusciter ? » En relisant plusieurs fois Marc, le lecteur constate que le récit de la réanimation de la fille de Jaïrus n’a pas abouti à une « métamorphose » de la jeune fille. Le symbole de la blancheur « non-terrestre » que prennent les vêtements de Jésus sur la montagne, signale, de façon singulière, que la résurrection de Jésus relève d’une tout autre réalité que celle de la « réanimation » d’un mort. Le lecteur de Marc en arrive alors à penser que « ressusciter » implique autre chose que le simple retour à la vie corporelle d’avant la mort. La métamorphose de Jésus suggère que la résurrection correspond bien plutôt à une « transformation spirituelle » ou à une « mutation » de l’être. Ceci rapproche Marc de Paul pour qui la résurrection est la transformation du « corps psychique » en « corps pneumatique » (1Co 15.44) et qui assure que « la chair et le sang ne peuvent hériter le Royaume de Dieu » (1Co 15.50).
 
Qu’est-ce que ressusciter ? Les disciples sont redescendus de la montagne avec cette question qui est une invitation à ce que le lecteur de Marc s’interroge à son tour et chemine lui aussi dans la réflexion en présence du Ressuscité.
 
Décryptage :
 
La comparaison de Marc 9. 2-9 et de Marc 16. 1-8 montre que l’auteur a tissé un lien entre les deux récits :
 
Mc 9 - Mc 16
- v. 2 = 3 disciples - v. 1 = 3 femmes
- v. 3 = blancheur des vêtements de Jésus - v. 5 = blancheur des vêtements du jeune homme
- v. 2-3 = la métamorphose de Jésus - v. 6 = Jésus ressuscité
- v. 6 = l’effroi des disciples - v. 8 = l’effroi des femmes
- v. 9 = « gardez le secret jusqu’à la Résurrection » - v. 7 = « allez dire »

Pourquoi Marc lie-t-il au chapitre neuf le thème de la Résurrection à Moïse et à Élie ?
 
Le connaisseur du Premier Testament remarque que Marc s’applique à présenter Jésus comme un prophète de la stature d’Elie et de Moïse. C’est ici la grande revendication que les premiers chrétiens ont opposée à ceux qui faisaient de Jésus un imposteur « pendu au bois » comme un maudit. Tout au contraire de ce portrait sombre, Jésus est déclaré par Marc « Fils de Dieu » (titre royal), puis présenté comme un nouvel Elie accomplissant des signes et un nouveau Moïse ouvrant un nouvel exode. Le récit de la transfiguration fait aboutir l’affirmation que Jésus est un envoyé de Dieu de la stature d’Elie ou de Moïse en le faisant dialoguer avec eux.
 
Marc 11.15-19 : L’acte décisif de Jésus
Méditation au temps des Rameaux
 
L'auteur de Marc assurait jusqu'ici que Jésus s’était fortement opposé à ce que ses disciples ou d’autres lui donnent le titre « Messie » (en grec « Christos »). Tout récemment encore, à Césarée, Jésus recommandait « sévèrement » à ses disciples de ne dire à personne qu’il était le Christ.
Pourquoi cette prescription ?
Pourquoi ce « secret messianique » ?
Il semble que Jésus ne voulait pas être assimilé au Messie attendu par les couches populaires influencées par le mouvement zélote. Les foules espéraient en effet, alors, un Messie guerrier capable de lever une armée pour chasser l’occupant romain et rétablir la royauté et les frontières d’Israël. Jésus se voulait, lui, le Héraut d’un autre royaume, le Royaume des Cieux !
Jésus est-il dès lors vraiment entré à Jérusalem sous les acclamations messianiques ou est-ce un effet narratif en Marc ?
Même si nous avons affaire à un récit catéchétique, il n’est pas impossible qu’en montant à Jérusalem le prophète galiléen se soit décidé à donner à son ministère public une dimension plus incisive. D’où le choix pesé d’actions symboliques destinées à marquer les esprits et à dire à quel royaume et à quel Dieu lui s’attendait.
L’entrée symbolique à Jérusalem indique de fait un tournant dans la narration de Marc et introduit l’autre grande et décisive action symbolique de Jésus au lendemain de son entrée à Jérusalem. Cette action décisive, traditionnellement appelé « la purification du temple » (Mc 11. 15-19), résume à elle seule le sens profond de la réforme théologique et religieuse que Jésus tentait d’insuffler en Israël.
Ce n’est pas au commerce, bien sûr, que Jésus s’en prend au temple, mais au culte sacrificiel.
Les pèlerins de toute la diaspora, comme d’Israël, venaient, ne l’oublions pas, au temple pour offrir des sacrifices divers. La plupart des monnaies païennes étant frappées d’effigies, il fallait, si on voulait acheter un animal destiné aux sacrifices rituels, changer son argent contre celui qui était en cours au temple.
En faisant obstruction pendant un cours moment aux rites sacrificiels et en empêchant même la circulation des objets du culte (v.16), Jésus affirmait symboliquement que Dieu n’est pas un Dieu méchant assoiffé de vengeance et de punition qui réclame du sang pour pardonner, mais au contraire un Dieu gracieux.
Le temple, maison du Père Céleste, devait être considéré comme une maison de prière et non plus comme une « caverne » où l’on négocie la grâce de Dieu au moyen de sacrifices (v. 17).
L’acte symbolique de Jésus au temple était ainsi un manifeste pour l’abolition du culte sacrificiel et de l’image du Dieu vengeur. Jésus appelait en somme une réforme de la religion juive du second temple, au nom même de la bonté et de la hauteur de Dieu qui s’opposent aux représentations du Dieu méchant de la mauvaise conscience humaine, ainsi qu’à toutes les pastorales religieuses de la peur.
Décryptage
L’exégèse moderne a montré que les évangiles ne donnent pas un accès direct au Jésus historique. Même si ceux-ci sont composés à partir de matériaux authentiques, c’est toujours au prisme des visées théologiques des évangélistes que Jésus est dépeint.

Tels nos scénaristes modernes, les évangélistes ont mis en scène Jésus selon leurs visées interprétatives et surtout selon la foi qui les animait. Distinguer quelles paroles du Jésus des évangiles remontent au Jésus historique (les fameuses logia) et quelles paroles ont été placées sur ses lèvres par les évangélistes pour faire sens ou pour présenter les convictions des auteurs, est un débat ancien, mais non encore résolu.
L’action décisive de Jésus au temple offre-t-elle un repère sûr concernant le Jésus de l’histoire ?
C’est ce qui ressort de l’ensemble des évangiles.

Jésus a été exécuté parce qu’il voulait « détruire » le temple (Mc 15. 58). La prédication de Jésus relative à l’abrogation du Dieu-Juge au profit du Dieu-Père qui accueille gratuitement ses enfants, se présente dès lors comme un critère herméneutique de premier ordre pour entendre l’enseignement du Jésus de l’Histoire au sein des évangiles.
 
Bruno Gaudelet,
pasteur, théologien, philosophe et écrivain,
le 11 mars 2012
 
Source : Église réformée de Neuilly (membre de l'Église protestante unie de France EPUdF)
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