Pierre Bayle, philosophe et écrivain

Publié le par la rédaction

 Pierre Bayle,

précurseur du siècle des lumières
 
Pierre Bayle est né au Carla-le-Comte (aujourd'hui Carla-Bayle), près de Pamiers en Pays de Foix (aujourd'hui Ariège) le , mort à Rotterdam le
 
 
De la critique de la tradition à la promotion de l'esprit critique
 
En 1994, ont été commémorées la naissance de Voltaire et la mort de Condorcet. Deux amis, deux promoteurs du primat de la Raison, tous deux héritiers, directs ou indirects du philosophe de Rotterdam. Pierre Bayle, Voltaire, Condorcet : références essentielles pour qui se targue d’être un protestant libéral. Ils le sont au même titre que Socrate et sa maïeutique, que Søren Kierkegaard, précurseur de l’Existentialisme… et, certes que Jésus le Nazaréen, lequel, sans doute, serait bien surpris de constater ce que les Églises ont pu faire de son message.
 
Le doute critique érigé en méthode est une condition indispensable à tout progrès des consciences. Il conduit celles et ceux qui le pratiquent à une conception de la liberté indissociable du sens des responsabilités, donc, de l’engagement dans les affaires de la Cité. Cette méthode rejoint la conception critique d’un christianisme « critiquable » que devrait s’en faire tout protestant, en fait, tout chrétien. Aussi est-il permis de s’interroger sur le devenir du libéralisme protestant lorsqu’on constate que les uns, par suprême prudence n’osent pas affirmer leurs convictions, que d’autres sombrent dans un spiritualisme mystique tout aussi décadent que tel néo-manichéisme ? Ils voilent, de fait, un échec de la pensée. Ne faut-il pas décidément apprendre à vivre avec des questions sans réponse plutôt que de survivre de réponses qui éludent les questions ?
 
Un chercheur de vérité
 
Pierre Bayle eut le courage de s’affirmer comme un chercheur de vérité impénitent. Il en paya le prix en s’attirant la haine implacable de certains esprits étroits. On continue d’étudier la pensée de Pierre Bayle parce qu’elle reste moderne. C’est une réponse donnée, au-delà du temps, à ses détracteurs d’alors.
 
Ainsi Pierre Jurieu, l’ami, devenu au temps de l’exil dans les Provinces-Unies, l’un de ses plus implacables ennemis, donne du philosophe de Rotterdam ce portrait particulier : « Un de nos sceptiques, qui n’avait d’autre but que de jouer de la vérité, et défendre le pour et le contre ; de faire un livre contre nous et de le détruire ensuite par un autre ouvrage pour nous, à dessein de faire voir que la vérité aussi bien dans les faits que dans le droit est dans le puits de Démocrite ; qu’on peut douter de tout, assurer, défendre et combattre.1
 
Douter de tout. Voilà le crime aux yeux d’un croyant orthodoxe, fut-il protestant. Énoncer une critique, en soi, est impardonnable, que celle-ci s’applique aux choses de la Religion est inexpiable. Pierre Bayle, lui, osera ; il suscitera l’hostilité, la hargne de la plupart de ses coreligionnaires pourtant tous victimes de l’intolérance catholique romaine. Il n’est pas bon de penser, de penser seulement, lorsqu’on s’en tient aux superstitions communément partagées par ceux qu’on désignerait aujourd’hui sous le vocable de « majorité silencieuse » et que Pierre Bayle apparentera à des moutons.
 
Aujourd’hui, à relire Pierre Bayle, on se prend à partager cette même révolte et ce même scepticisme. Révolte devant une démission toujours actuelle des consciences. Scepticisme aggravé, le temps passant, en constatant combien il peut-être utopique parfois d’attendre que ces consciences évoluent dans le sens d’une liberté responsable.
 
Faudrait-il donc partager l’opinion des Traditionalistes du XIXe siècle selon laquelle la vraie connaissance humaine n’est rendue possible que par la révélation divine et la tradition (en l’occurrence « ecclésiale ») ? Ainsi, soutenait Louis de Bonald : « La vérité, quoique oubliée des hommes, n’est jamais nouvelle, elle est du commencement ab initio ». Et l’erreur donc, s’apparente nécessairement à tout ce qui est nouveau parce que « sans être et sans postérité » ? Certes non, si l’on soutient, comme le fit Friedrich Wilhelm Nietzsche, que la grande question est celle de Pilate à Jésus : « Qu’est-ce que la vérité ? ».
 
La réforme du XVIe siècle, contestant l’autorité de la Tradition catholique romaine par l’interprétation personnelle de l’Écriture, inaugurait l’ère moderne faisant de chaque individu un être responsable. La protestation de Martin Luther annonçait le droit reconnu à chacun de sa liberté de conscience et le devoir d’exercer un esprit critique sur tout, dans tous les domaines.
 
Primat de la raison 
 
Pierre Bayle s’y attachera dans les Pensées diverses, écrites à un Docteur de Sorbonne à l’occasion de la Comète de 1680 : « Que ne pouvons-nous voir ce qui se passe dans l’esprit des hommes lorsqu’ils choisissent une opinion ! Je suis sûr que si cela était nous réduirions le suffrage d’une infinité de gens à l’autorité de deux ou trois personnes qui, ayant débité une doctrine que l’on supposait qu’ils avaient examinée à fond, l’ont persuadée à plusieurs autres par le préjugé de leur mérite, et ceux-ci à plusieurs autres qui ont trouvé mieux leur compte, pour leur paresse naturelle, à croire tout d’un coup ce qu’on leur disait qu’à l’examiner soigneusement. De sorte que le nombre des sectateurs crédules et paresseux s’augmentant de jour en jour a été un nouvel engagement aux autres hommes de se délivrer de la peine d’examiner une opinion qu’ils voyaient si générale et qu’ils se persuadaient bonnement n’être devenue telle que par la solidité des raisons desquelles on s’était servi d’abord pour l’établir ; et enfin on s’est vu réduit à la nécessité de croire ce que tout le monde croyait, de peur de passer pour un factieux qui veut lui seul en savoir plus que tous les autres et contredire la vénérable Antiquité ; si bien qu’il y a eu du mérite à n’examiner plus rien et à s’en rapporter à la Tradition. »
 
Cette critique conduit naturellement à légitimer le libre examen, à défendre la primauté de l’expérience sur le sentiment, à promouvoir l’esprit scientifique, à affirmer le primat de la Raison. En contestant toute autorité à la tradition, Pierre Bayle procédait à une critique radicale des religions. Il annonce le siècle des Lumières, celui de Voltaire dont il sera l’inspirateur, de Jean-Jacques Rousseau, de Condorcet, le siècle dont l’aboutissement sera la Révolution.
 
Si l’idée de progrès chère aux Grecs, associée à celle de la durée, allait revêtir le caractère de la dégradation ontologique  – le monde des idées relevant de l’idéal de perfection –, au XVIIIe siècle, la notion de progrès devient synonyme de « rationalisation du monde, de marche de l’esprit humain vers un état de savoir et de liberté » (Enc. de phil. univers). De nouvelles perspectives s’offrent à l’esprit humain : celle du passage de la superstition à la raison, du privatif, fut-il un « bon sauvage » au civilisé. Avec Francis Bacon, s’impose la notion d’expérience : « c’est grâce à la science expérimentale que l’esprit se repose dans l’éclat de la vérité ».
 
Pierre Bayle en était le précurseur, lui qui écrivait :
« Un sentiment ne peut devenir probable par la multitude de ceux qui le suivent qu’autant qu’il a paru vrai à plusieurs, indépendamment de toute prévention et par la seule force d’un examen judicieux accompagné d’exactitude et d’une grande intelligence des choses ; et comme on a fort bien dit qu’un témoin qui a vu est plus croyable que dix qui parlent pour ouï dire, on peut aussi assurer qu’un habile homme qui ne débite que ce qu’il a extrêmement médité et qu’il a trouvé à l’épreuve de tous ses doutes, donne plus de poids à son sentiment que cent mille esprits vulgaires qui se suivent comme des moutons, et se reposent de tout sur la bonne foi d’autrui ».
 
Tolérance et laïcité 
 
Précurseur, il le sera encore de John Locke et de Voltaire, défenseurs de l’idée de tolérance : dans un contexte tragique, celui des persécutions exercées par le pouvoir politique et les catholiques, bien avant la Révocation de l’Édit de Nantes. Il en subira personnellement les conséquences : l’Académie de Sedan fermée, il se voit contraint à l’exil ; son plus jeune frère meurt en prison. Dans son ouvrage, Ce que c’est que la France toute catholique sous le règne de Louis Le Grand, (1686), et dans son Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ : contrains-les d’entrer (oct 1686 et juin 1687), il dénonce ce que l’intolérance religieuse la plus bornée provoque, mais encore, il insiste sur les droits de la conscience au nom de l’inaptitude de l’homme à atteindre avec une certitude rationnelle, la vérité religieuse.
 
« Il est impossible, écrit-il, dans l’état où nous nous trouvons, de connaître certainement que la vérité qui nous paraît... est la vérité absolue… Rien en un mot ne peut caractériser à un homme la persuasion de la vérité et la persuasion du mensonge. Ainsi, c’est lui demander plus qu’il ne peut faire que de vouloir qu’il fasse ce discernement... D’où je conclus que l’ignorance de bonne foi disculpe dans les cas les plus criminels, de sorte qu’un hérétique de bonne foi, un infidèle même de bonne foi, ne sera puni de Dieu qu’à cause des mauvaises actions qu’il aura faites croyant qu’elles étaient mauvaises. Pour celles qu’il aura faites en conscience, je dis par une conscience qu’il n’aura pas lui-même aveuglée malicieusement, je ne saurai me persuader qu’elles soient un crime… »
 
Pierre Bayle aggrave encore son cas aux yeux des orthodoxes lorsque dans ses Pensées diverses sur la Comète, il combat ce préjugé qui affirme que Dieu aurait formé les comètes afin de détourner les païens de l’athéisme. Il le fait en réhabilitant les athées. Il soutient que du point de vue social l’athéisme n’est pas un plus grand mal que l’idolâtrie ; que les athées ne sont pas forcément corrompus ; qu’ils peuvent se conduire aussi bien, voire même mieux, que les chrétiens.
 
Une morale indépendante de la religion 
 
Il considérera Baruch Spinoza comme l’exemple même de l’athée aux mœurs irréprochables. Il dénonce la dichotomie qui existe entre les principes que les chrétiens invoquent, et leurs actes. Il en conclut donc « … que la foi n’influe pas sur la morale et que la morale est indépendante de la religion ».
 
Autant d’idées qui seront reprises au XVIIIe siècle.
Que fondent-elles ? Sinon le principe d’une morale laïque. Laïcité dont les protestants au XIXe siècle se feront les ardents défenseurs (et qu’il nous faut défendre aujourd’hui encore avec énergie car battue en brèche au nom d’une soi-disant « nouvelle laïcité ».
 
Dans son Dictionnaire historique (1695-1697) Pierre Bayle constate que l’histoire humaine regorge de crimes. Il dresse un tableau accablant de l’action des hommes. Paul Hazard2 en fera le commentaire suivant : « Ce Dictionnaire historique et critique reste le réquisitoire le plus accablant qu’on ait jamais dressé pour la honte et la confusion des hommes. Presque à chaque nom surgit le souvenir d’une illusion, d’une erreur, d’une fourberie ou même d’un crime. Tous ces rois qui ont fait le malheur de leurs sujets ; tous ces papes qui ont abaissé le catholicisme au niveau de leurs ambitions, de leurs passions ; tous ces philosophes qui ont bâti des systèmes absurdes ; tous ces noms de villes, de pays qui rappellent des guerres, des spoliations, des massacres... »
 
Ce constat fonde de fait, le principe de tolérance puisque, pour Pierre Bayle, aucune morale, aucune religion ne saurait offrir une vérité qui soit certaine.
 
Comme aimera à le souligner Pierre Rétat3, Pierre Bayle « … est un perturbateur ». Il dérange. Pour les uns, il n’est pas étonnant de trouver les œuvres de ce « libre-penseur » – promoteur de la laïcité, de l’athéisme – parmi les Classiques du peuple. Pour les autres, au nombre desquels nous citerons Élisabeth Labrousse, s’il fut tenté par les aventures de l’esprit critique et du doute jusqu’aux limites de l’athéisme, il restera cependant « étranger à toute idéologie du progrès, du matérialisme et au déisme du XVIIIe siècle. Pierre Bayle demeure calviniste et croyant ».
 
En fait, peu importe : ce qui est essentiel c’est bien que Pierre Bayle soit toujours, au travers de ses œuvres, ce provocateur de réflexion.
 
Actualité de Pierre Bayle 
 
Critique de la Tradition et du principe d’Autorité, initiateur du doute critique, Pierre Bayle reste d’une brûlante actualité, lui qui écrivait : « Je ne sais si l’on ne pourrait pas assurer que les obstacles d’un bon Examen ne viennent pas tant de ce que l’Esprit est vide de Science, que de ce qu’il est plein de préjugés ».
 
Aujourd’hui, Pierre Bayle est toujours un perturbateur car ses écrits appellent à la libération des consciences.   
 
Mais aujourd’hui, comme en son temps, sa pensée se heurte aux mêmes peurs nourries des mêmes angoisses, car toujours suscitées par la crainte du changement. Pour Karl Popper, « l’illusion du XIXe siècle fut de croire en un destin de l’humanité qui la vouerait à atteindre un but à travers une série d’étapes nécessaires... (en fait) derrière l’idée que le changement est régi par des lois immuables, se cache la peur du changement ».
 
À l’aube du XXIe siècle, cette illusion ne subsiste même plus : après Hiroshima, Tchernobyl alors que la barbarie est à nos portes ; que le fascisme, le racisme, l’antisémitisme renaissent de plus belle, nous savons que la science ne met en œuvre que des moyens, elle ne garantit pas leur utilisation à des fins « morales ». Cette illusion perdue, reste la réalité, ni plus ni moins tragique que celle à laquelle Pierre Bayle et ses contemporains étaient confrontés. Cependant, en Occident tout au moins, la civilisation de l’image qui a supplanté celle du livre, offre un champ inespéré à tous les manipulateurs de consciences, politiques comme économiques ou religieux. Jamais il n’a été aussi indispensable d’appliquer à toute information, le crible du doute critique.
 
À la différence de ce siècle des Lumières dont Pierre Bayle est le précurseur, aujourd’hui, l’homme ne saurait plus être ce qu’on appelait un « honnête homme ». Trop d’informations conduit à faire de l’homme moderne un aveugle, un sourd et un muet. Denis Diderot, disciple de Pierre Bayle, inscrivait déjà dans sa Lettre sur les sourds et muets, de même que dans les Pensées philosophiques « La superstition est plus injurieuse que l’athéisme »...
Est-il étonnant en ces temps de démission de la pensée que, plus que jamais, cartomanciens, astrologues, gourous de tous poils, mais plus grave encore, que même certains scientifiques et intellectuels en viennent à délaisser le primat de la Raison et fricotent avec l’irrationnel spiritualiste ? Non, hélas !
 
Aussi Pierre Bayle nous convie-t-il à ne pas tomber dans ces tentations dont seule l’éducation, le partage des connaissances nous délivrent. Car il y a un risque, qu’Erich Fromm dénonçait ainsi : « Si l’avenir de l’humanité a commencé par un acte de désobéissance, il se pourrait fort bien qu’elle se terminât par un acte d’obéissance ».
 
À peine le bruit des bottes nazies a-t-il disparu, que l’on en revoit ici et là se remettre à la gymnique du bras levé à la fasciste et qu’apparaît à nouveau le syndrome du cheval névrosé4, ce qui est du pareil au même...
 
Aussi faut-il redevenir, protestants libéraux, plus que jamais, des acteurs engagés sur la scène politique de nos pays, comme le furent hier, Pierre Bayle, Voltaire, Condorcet. Il faut dénoncer notamment les lois, les mesures d’exclusion prises à l’encontre de minorités, quelles qu’elles soient. Il y va non pas seulement d’une certaine idée de l’Évangile, mais bien de la dignité des hommes et des femmes qui peuplent cette malheureuse planète, donc de la nôtre.
 
Claude-Jean Lenoir, pasteur unitarien,
Genève mars 1993, Vivre 1996/3, Lillois
 
Source : Profils de libertés
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1 Pierre Jurieu, Examen d’un libelle..., La Haye, 1691, p.36-37
2 Paul Hazard, Crise de la conscience européenne, Paris, 1935.
3 Pierre Rétat, dans sa préface aux Pensées diverses, Société des textes français modernes, 1984.
4 Paul Watzalawick, La réalité de la réalité, Points, Seuil, 1976 : Si un cheval, par le truchement d’une plaque métallique disposée sur le sol de son étable, reçoit un léger choc électrique à chaque fois que tinte une sonnette, il ne tardera pas à associer le tintement de la sonnette à l’imminence du choc, et à lever la patte pour l’éviter. Une fois établi ce réflexe conditionné, on pourra supprimer la production du choc sans que le cheval cesse de lever la patte à tout tintement de la sonnette. À chaque fois qu’il le fera, le « succès » de cette action – c’est à dire la non-occurence du choc
– le convaincra toujours plus que lever la patte est la « bonne » réaction. Il n’apprendra jamais que la sonnerie n’est plus suivie d’un choc. Il aura acquis à toutes fins pratiques un symptôme névrotique, persistant dans une action qui, si elle fut appropriée, ne l’est plus. Et cette sorte de problème, est-il besoin de le dire, ne se limite aucunement aux animaux !
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