Judas, un personnage énigmatique

Publié le par Jean Besset

Le personnage de Judas : une énigme non résolue Marc 14, 17-21
 
Le personnage de Judas est fascinant, non pas tellement à cause de ce que l’on a écrit à son sujet, mais à cause des questions qu’il nous pose sur  les autres apôtres et surtout sur Jésus lui-même. Depuis toujours il a été confiné dans la peau du traître avec toutes les variantes qu’on a pu y apporter.
 
Au cours des siècles cependant son personnage s’est humanisé. On a même écrit que s’il a trahi Jésus en échange d’une somme d’argent c’est pour soigner sa femme malade. Il aurait livré Jésus pour lui forcer la main à se déclarer comme le Messie d’Israël. Son erreur l’aurait alors amené à se suicider  par désespoir. « L’Évangile de Judas », apocryphe récemment révélé au grand public le range parmi les héros, et le considère comme  l’inspirateur de Jésus. Nikos Kazantzakis en a fait son compagnon le plus fidèle et le plus sûr.
 
Les Évangiles ne sont pas toujours d’accord à son sujet. Ainsi l’Évangile de Jean l’accuse sans preuve d’être un fourbe et un voleur et, par voie de conséquence fait passer Jésus pour un naïf qui lui aurait confié la bourse du groupe. Lors de l’onction de Béthanie, Matthieu ne partage pas le jugement de l’évangéliste Jean à son sujet (Mt 26, 8). Sans doute aucun des apôtres ne se doutait  du projet en cours de livrer Jésus. Jésus lui-même s’en doutait-il ? Quand il envoie Judas faire ce qu’il doit faire (Jn, 13), tous pensent qu’il va faire une aumône et non pas le trahir. Or Jésus l’a désigné comme le traître en lui donnant le morceau de pain (Jn 13, 27), mais aucun ne se saisit de son arme pour lui barrer la route car selon l’inventaire de Luc, ils étaient armés et aucun n’avait discerné ce qui se tramait (Lc 22, 38). Y a-t-il eu préscience de Jésus dans sa recommandation à Judas ou complicité de Jésus avec lui ? De la réponse à cette question va dépendre toute notre manière de concevoir le personnage de Jésus.
 
Selon les sentiments que l’on éprouve pour Judas ou selon les lectures que l’on a pu faire à son sujet, le regard que nous allons porter sur Jésus sera sans doute différent. La  version classique du récit, telle que nous la retenons habituellement est inacceptable bien que conforme aux Évangiles. Si Jésus n’avait pas l’intention d’être arrêté, pourquoi a-t-il laissé sortir le traître en sachant ses intentions ? A supposer qu’il ait saisit l’occasion pour se laisser arrêter et condamner à mort, si tel était son projet, pourquoi a-t-il laissé Judas encourir les feux de l’enfer ? Si Dieu l’avait prédestiné à cette action, l’argument enlèverait toute crédibilité à la théologie de la grâce.
 
Le seul argument qui tienne vraiment semble être celui qui suppose une connivence entre Jésus et Judas. Jésus aurait eu besoin d’un homme sûr pour l’aider à réaliser le projet de le livrer aux autorités et être mis à mort dans le contexte de la Pâques. Le défi relevé par Judas aurait été non pas d’encourir la damnation éternelle mais la malédiction que la tradition fera peser à tout jamais sur lui. Judas ne se serait pas suicidé pour se repentir, mais se serait suicidé à cause du rejet des autres qui saliront sa personne pour l’enfermer dans le rôle ignoble où l’a tenu la tradition.
 
Si Jésus avait une telle confiance en lui, c’est que Judas était le plus solide et le plus fidèle de ses disciples. Il était  plus à même de tenir le rôle que les Évangiles accordent à Pierre qui lui aussi a trahi. Si Judas n’est pas un traître, c’est le collège des apôtres qui prend une autre composition. A-t-il été évincé au profit de Pierre par ceux qui après sa mort ont chargé son personnage ? S’il ne s’est pas suicidé en se pendant (Mt 2, 3-10) est-il tombé sous les coups d’un mystérieux assassin qui l’aurait tué à la manière des sicaires à partir d’un coup de poignard caché sous son manteau (Ac 1, 18-20) ? Et pourquoi ? Encore une énigme non résolue !
 
Malgré tout on voit bien que si le récit traditionnel n’est pas satisfaisant, celui de la complicité avec Jésus ne l’est pas davantage. Efforçons nous maintenant de quitter le rôle d’enquêteur pour reprendre notre rôle de théologien et efforçons-nous d’approfondir le personnage à partir de ce qu’en disent les textes, et avec un peu d’attention nous allons découvrir d’autres énigmes qui ne sont pas moins surprenantes que les précédentes.1
 
Le premier constat c’est que les quatre évangélistes expriment un avis essentiellement négatif sur l’homme. Tout se passe comme s’ils s’étaient tous mis d’accord pour le charger de tous les péchés possibles. Il serait avare, cupide, attaché à l’argent et finalement traître. Il est présenté sous les traits d’un personnage dont on se demande pourquoi Jésus l’a pris dans son entourage. Il est en plus affublé du même nom, à peu de choses près, que cet autre Juda, fils de Jacob qui  proposa de vendre son frère Joseph contre une somme d’argent (Genèse 37).
 
On peut alors se demander, comme le font si souvent les évangélistes qui ont recours à la tradition vétérotestamentaire pour expliquer les choses, si  Judas  n’est pas  un personnage fictif inspiré par ce fils de Jacob du même nom. A partir de ce personnage, les narrateurs des Évangiles auraient campé un individu irréel sur lequel ils auraient fait peser le poids de toutes les trahisons possibles, et en particulier celles de ses apôtres eux-mêmes. Judas rassemblerait sur lui, tous les manques de discernements et toutes les erreurs commises par les proches de Jésus sans qu’aucun grief ne puisse être retenue contre eux.
 
Psychologiquement l’explication d’avoir créé un personnage chargé de tous les torts tient la route. Il y a bien entendu des arguments qui plaident en faveur de cette thèse. Le premier c’est qu’on ne sait pas comment il est mort et qu’on lui aurait inventé deux morts impossibles à harmoniser : crime ou suicide ? Nous trouverons un autre argument chez Paul qui, par ses écrits est le plus ancien écrivain du Nouveau Testament et qui ne retient pas le nom de Judas quand il rappelle qu’au moment de la cène, Jésus fut livré (1 Cor, 11).
 
Personnage énigmatique, Judas nous aide à assumer nos propres contradictions d’autant plus aisément qu’il serait le produit de l’invention de la tradition qui l’aurait suscité pour le faire apparaitre, deux générations après l’événement (date de la rédaction des évangiles) et ainsi sauver la réputation des apôtres, déjà morts qui auraient sans doute joué un rôle ambigu dans les événements qui ont conduit Jésus à la mort.
 
Cette approche détruit à tout jamais l’explication insupportable selon laquelle Judas aurait été le fils de perdition,  prédestiné à entrer dans ce rôle de traître et condamné de toute éternité à la damnation éternelle. Cette dernière explication est-elle la bonne ? Nul ne le sait, mais elle permet à chacun d’accepter le pardon qu’on pourrait lui donner sans se demander si le pardon est possible pour tous.
 
Jean Besset, pasteur
 
Document aimablement adressé par l'auteur pour publication
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1 Jésus pour le XXIe siècle, John Shelby Spong, Éditions Karthala, 2015 - page 61
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Commenter cet article

Christian Baur 01/09/2016 15:24

Voilà un cas de mimétisme intéressant.
Judas est en effet énigmatique. Il a partiellement contribué au récit de la Passion, contraignant l'arrestation de Jésus et sa mort sur la Croix. Sans cet épisode, l'accomplissement n'aurait pas pu avoir eu lieu. Alors ?... Traître ou pas ? La question est ouverte. Pour moi, il n'est pas traître, mais au contraire, le canalisateur de l'accomplissement du Pardon et du dévoilement des mécaniques cycliques du mal.

Jean Besset 06/09/2016 09:38

Merci pour votre remarque. Si vous vous reportez à l'article de Spong, le personnage de Judas est une pure fiction inventée pour la vraisemblance de la situation et reproduisant le personnage de Juda qui vendit son frère. La thèse se défend, mais je ne suis pas certain que ce soit la bonne. Amitiés.