Si Jésus n'avait pas été crucifié, il aurait cependant été le Christ

Publié le par la rédaction

Écouter le message de Jésus.
 
La tradition chrétienne et les Églises ont accordé plus d'importance à la personne de Jésus qu'à son enseignement. L'enchaînement du second article du symbole dit des apôtres, qui parle du Christ, est à cet égard significatif : « il a été conçu du Saint Esprit, il est né de la Vierge Marie, il a souffert sous Ponce Pilate, il a été crucifié, il est mort, il est descendu aux enfers ; le troisième jour, il est ressuscité... » On mentionne d'un côté sa conception et sa naissance, de l'autre sa mort et sa résurrection, et on fait silence sur ce qui s'est passé entre-temps.
 
Pour beaucoup de protestants libéraux, au contraire, les évènements (qui souvent sont des enseignements sous forme de récit plus que des reportages ou des récits de type historique), passent au second plan. On ne peut pas se contenter, comme le symbole dit des apôtres, de déclarer que Jésus est né et qu'il est mort ; sa naissance et sa mort n'ont d'intérêt qu'à cause de ce qu'il a été. L'essentiel de l'évangile se trouve dans ce que Jésus a dit, dans la manière dont il présente l'action et la présence de Dieu, dans sa conception de l'existence humaine, dans ce que signifie pour lui la foi, dans ce qu'il demande à ses disciples de faire, dans la manière dont lui-même agit et se comporte. Le message compte plus que le messager. La théologie protestante classique estime que le Christ remplit trois fonctions ou offices ; un office royal (il règne et dirige le monde) ; un office sacrificiel (il s'offre en sacrifice pour le salut des humains), sur lequel le piétisme et l'orthodoxie protestantes ont mis l'accent ; un office prophétique (il prêche et enseigne). Certains courants du catholicisme et de l'orthodoxie orientale privilégient l'office royal. Le protestantisme orthodoxe met surtout l'accent sur la mort du Christ, sur le sang versé pour nos péchés, sur sa mort expiatoire. Au contraire, un des premiers textes du protestantisme libéral, le catéchisme socinien de Rakow, en 1605, insiste principalement sur la fonction prophétique de Jésus (c'est-à-dire sur sa fonction de prédicateur et d'enseignant), à qui il accorde plus d'importance qu'à la mort sur la Croix. Certains protestants libéraux pensent que la crucifixion de Jésus s'explique par les circonstances historiques ; elle n'est pas une nécessité théologique pour le salut de l'être humain. Certes, plusieurs passages du Nouveau Testament parlent de la mort de Jésus comme d'un sacrifice de bonne odeur offert à Dieu (expression horrible) ; ils la présentent comme le prix à payer afin de nous racheter et de nous libérer. Mais il faut voir que ces textes utilisent des images qu'explique et qu'éclaire le contexte du premier siècle. Ce sont des paraboles qu'on a tort de prendre à la lettre. Celle du prix payé convenait bien dans un monde où le marché des esclaves était une réalité quotidienne et banale, où l'on faisait commerce avec des vies humaines et où la liberté s'achetait. Celle de la victime tuée sur un autel avait de la pertinence à une époque où, partout et tout le temps, on sacrifiait à des divinités pour obtenir leur indulgence et leur faveur. Les auteurs humains du Nouveau Testament ont utilisé les figures et illustrations qui correspondaient aux coutumes et à la culture de leur temps. Par contre, elles conviennent mal aux nôtres, et elles nous cachent l'essentiel, à savoir que Jésus agit et nous sauve essentiellement par sa parole.
 
De manière caractéristique, le libéral américain John B. Cobb, théologien du Process, a écrit sur Jésus un livre où il étudie longuement son œuvre et sa prédication ou son enseignement, mais où il ne consacre que quelques lignes à sa mort. Selon lui, même si Jésus n'avait pas été crucifié, il aurait cependant été le Christ, le messie et le sauveur par l'exemple qu'il donne et par le message qu'il proclame.
 
Ce message, Jésus lui-même l'a formulé dans des catégories de pensée qui sont celles de son temps, et qui ne correspondent plus à notre époque. Il faut donc l'adapter, l'actualiser, le « démythologiser » selon l'expression de Rudolf Bultmann, ce qui ne veut pas dire le transformer, mais le maintenir vivant, lui conserver sa pertinence, l'appliquer à notre existence. Albert Schweitzer a tenté de le faire en parlant du « respect de la vie », qui n'est rien d'autre, pour lui, que le cœur de la mystique et de l'éthique de Jésus formulé en termes contemporains.
 
Il rejoignait là l'une des grandes préoccupations de Charles Wagner qui, comme Albert Schweitzer, a essayé de formuler le message de Jésus dans un langage quasi laïc, et de développer une morale et une spiritualité à la fois fidèles à l'évangile et ouvertes au monde contemporain.
 
J'ai employé les termes « éthique » et « morale ». Il ne faut pas établir une équivalence entre libéralisme et laxisme du comportement. Écouter Jésus signifie le suivre, lui obéir. Certains libéraux, comme Wilfred Monod, ont proposé d'accorder plus d'importance à l'orthopraxie (à la bonne conduite) qu'à l'orthodoxie (à la bonne doctrine). Certes, le libéral entend ne pas juger ni condamner les autres ; mais il se veut exigeant pour lui-même. Son écoute du Christ se traduit dans sa manière de vivre.
 
André Gounelle,
professeur émérite de la Faculté libre de théologie protestante de Montpellier
 
Extrait de la causerie donnée à l'Église du Musée à Bruxelles, le 6 février 1994

Commenter cet article

Roy 04/07/2016 11:59

Merci pour vos articles, je suis catholique mais en questionnement permanent, vous m'aidez à y voir "plus clair".