Il fait si froid que les paroles gèlent

Publié le par la rédaction

Les paroles gelées
 
« Lors nous jeta sur le tillac pleines mains de paroles gelées, et semblaient dragées, perlées de diverses couleurs »
François Rabelais, Le Quart Livre, chapitre LVI
 
Au temps des premiers récits d'exploration d'un pays glacé (Jacques Cartier découvre alors la nouvelle France), François Rabelais imagine qu'il fait si froid que les paroles gèlent. Et ces paroles gelées, réchauffées sur le pont du bateau, éclatent en mots barbares, témoins de la bataille qui eut lieu autrefois dans cette contrée.
 
Ces paroles anciennes étaient sorties du champ de saveur où elles avaient eu un sens. Il en va de même pour de nombreuses paroles actuelles. Mots de système, mots de croyance, mots de doctrines qui ont, jadis, animé des disputes et des affrontements. Des paroles considérées, autrefois, comme essentielles, mais devenues, au fil du temps, obscures pour celui qui ne connaît pas cette langue. Il en va ainsi pour les mots des dogmes et des liturgies. Une parole non comprise est une parole gelée. Il faut alors s'en tenir au mot :
« On peut, avec des mots, bâtir des systèmes » Goethe, Faust, vers 1998
 
Et s'il s'agit de métaphores, il vaut mieux qu'elles soient, comme disent les linguistes, « lexicalisées » et entrent ainsi dans le réseau des définitions. La lexicalisation est, pour une métaphore, la garantie d'un emploi stable.
 
Mais c'est ainsi que les métaphores deviennent des paroles gelées. Et parmi les paraboles et métaphores entendues sous les voûtes de la cathédrale, bien des paroles avaient été, un jour, vivantes, parce qu'une communauté vivante en comprenait le sens et la saveur.
 
Hokus pokus
 
Jadis, le petit peuple allemand qui n'entendait pas le latin, avait forgé un mot (resté dans l'usage actuel) pour désigner un tour de passe-passe, un tour de magie : un « hokus Pokus ».
 
Il adaptait ainsi à la prononciation locale une expression latine incompréhensible par laquelle le prêtre transformait le pain azyme en chair du Christ (« Hoc est corpus… »).
 
Encore une parole gelée que ce « hokus pocus » : magie prodigieuse liée au pouvoir de la parole du professionnel compétent. Le prêtre était celui qui, d'un simple « hokus pokus », faisait que le pain n'était plus du pain, même s'il en avait toujours l'apparence. Le pain n'était plus qu'une « espèce » (« species » = apparence). Et nos sens abusés ne pouvaient que se soumettre à la définition doctrinale. La définition précède et élimine la réalité : elle est elle-même la réalité.
 
Naturellement, les doctrines religieuses ne sont pas seules à connaître ce gel de la parole :
 
« Je pense qu'une grande partie du prestige de Karl Marx vient de ceci qu'il est difficilement abordable, de sorte que le marxisme comporte une initiation et n'est ordinairement connu qu'à travers des intercesseurs. C'est la messe en latin. Où l'on ne comprend pas, on s'incline ». André Gide, Journal 1889-1939 (p 1289 de l'édition de la Pléiade)
 
On s'est incliné longtemps devant la dictature du comité central. Bien moins longtemps d'ailleurs que devant d'autres magistères.
Qu'en reste-t-il aujourd'hui ?
Le système naquit un jour, du gel de la parole.
 
Jacques Chopineau,
docteur en théologie,
professeur émérite de la Faculté de théologie protestante de l'Université libre de Bruxelles
Genappe, le 3 juin 2004
 
Source : Profils de libertés

Publié dans Billet, Jacques Chopineau

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