Dieu a laissé aux hommes les clefs du monde

Publié le par la rédaction

Au Mémorial d’Auschwitz
 
Auschwitz évoque pour moi la perte de l’homme et le silence de Dieu.
 
Ici l’humanité a perdu son âme. La haine meurtrière s’est donnée libre cours, elle a entrepris de détruire, entre autres, un peuple entier. Nombreux à l’extérieur ont été ceux qui ont détourné la tête. L’idéal humaniste a volé en éclat. Devant un tel désastre me viennent à l’esprit, comme un avertissement solennel, deux récits bibliques très connus.
 
Le premier se trouve au début de la Bible, il s’agit de l’épisode tragique de Caïn et Abel. Au moment où Caïn sent monter en lui une haine meurtrière contre son frère Abel, il nous est dit deux choses essentielles.
. D’abord, ce qui est en train de monter en Caïn à ce moment critique se nomme péché. Il n’est pas indifférent que la première occurrence, dans le texte de la Torah, du terme péché, soit en rapport direct avec la haine fratricide.
. Ensuite nous avons à comprendre que le grand défi de l’existence humaine est justement de détecter et de surmonter, sur le plan personnel et sur le plan collectif, cette haine nihiliste qui nie le prochain : « Suis-je le gardien de mon frère ? ».
 
Depuis Auschwitz, nul ne peut plus ignorer ce que la haine est capable de faire. Personne ne doit jamais l’oublier. Il en découle une inquiétude infinie sur nous-mêmes. Il me semble que personne, croyant ou non, n’est exempt de l’inquiétude salutaire à laquelle invite le récit biblique.
 
Auschwitz est aussi le lieu du silence de Dieu. Ce qui m’amène à un second récit, celui de l’épreuve d’Abraham, improprement appelé « le sacrifice d’Isaac ». Chacun se souvient qu’au moment suprême ou le couteau va s’abattre sur l’enfant, un ange arrête la main d’Abraham et c’est un bélier, retenu par les cornes dans un buisson, qui sera sacrifié à sa place. L’histoire finit bien.
 
Mais ici à Auschwitz, on pourrait dire que l’ange est arrivé des millions de fois en retard. À la destruction industrielle par des hommes de millions de leurs frères a répondu la passivité de Dieu. Pour toutes ces victimes assassinées, il n’y a pas eu de fin heureuse.
 
Je me trouve alors placé devant ce qu’Emmanuel Lévinas appelle ma responsabilité infinie : si je transgresse mon devoir d’amour envers le prochain, si je commets l’irréparable, le ciel ne se déchirera pas. Dieu a laissé aux hommes les clefs du monde, et désormais c’est à eux de choisir et de faire. Ces clés du monde comprennent les valeurs issues du Dieu transcendant. Il appartient à l’homme de les représenter et de les incarner sur cette terre. Chaque fois qu’il perd de vue cette tâche, il est en grand danger.
 
Alors, puissions-nous choisir et faire, avec crainte et tremblement, en n’oubliant jamais que chacun est le gardien de son frère...
 
Vincent Schmid, pasteur à Genève
 
Texte prononcé devant le mémorial d’Auschwitz le 24 novembre 2004
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article