Unitarisme et protestantisme libéral

Publié le par la rédaction

Différences entre unitarisme
et protestantisme libéral
 
Question à André Gounelle,
Professeur émérite de la Faculté libre de théologie protestante de Montpellier :
 
Un protestant libéral qui rejette le dogme de la trinité, serait-il par voie de conséquence un chrétien unitarien ? Je ne le pense pas, mais ne sais pas très bien sur quels autres points ils diffèrent, si ce n'est peut-être la personne de Jésus ...
 
Réponse d'André Gounelle :
 
Votre question est difficile parce que l'unitarisme et le protestantisme libéral sont complexes et représentent l’un et l'autre plutôt des nébuleuses de positions et de groupes plus ou moins proches qu’un ensemble bien défini.
 
En gros, « unitarisme » a trois sens différents ; ils ne sont pas contradictoires, mais selon les cas on insiste plus sur l’un que sur l’autre et parfois l'un d’eux est absent de tel ou de tel groupe.
 
1. Initialement, l'unitarisme affirme « le Dieu un » contre le « Dieu trine ou tri-un » de la doctrine trinitaire. C’est le sens originel, représenté par Fausto Socin à la fin du seizième siècle et, jusqu’à une date récente, par les églises unitariennes historiques de Transylvanie. Le rejet de la trinité entraîne celui de la double nature de Jésus-Christ (dieu-homme) ; les unitariens le considèrent comme un prophète, voire le prophète par excellence, celui qui fait entendre Dieu et à travers lequel Dieu agit de manière décisive dans l'histoire humaine.
 
Le protestantisme libéral est très réticent devant le dogme trinitaire. Toutefois, il ne le considère pas toujours comme absurde ; il y voit parfois un « langage », dépendant de la culture helléniste pour dire comment nous percevons Dieu (comme créateur, sauveur et inspirateur) ; autrement dit s’il rejette une trinité ontologique (qui  dirait ce qu'est l'être de Dieu), il n’est pas absolument opposé à une trinité « économique » (qui dirait comment Dieu nous touche et nous atteint). Il est donc moins dogmatique et plus tolérant sur ce point que l'unitarisme classique tout en en étant très proche. De même, le protestantisme libéral considère souvent que Jésus a une place unique : Dieu se manifeste et agit en lui comme il ne le fait nulle part ailleurs, même si Jésus n'est pas la seule révélation de Dieu et s'il est seulement homme (cf. mon livre « Parler du Christ ») ; mais cette position se trouve aussi chez certains unitariens.

2. Au 18e siècle, sous l'influence des Lumières et surtout dans le monde anglo-saxon, l'unitarisme insiste sur l'unité de la raison et de la révélation : elles s'accordent et disent la même chose, d'où l'idée d'une « religion raisonnable » (et, plus récemment, d'un rationalisme spiritualiste qui parfois exclut toute transcendance)
 
Cette idée est présente aussi dans le protestantisme libéral, mais souvent il insiste moins sur l’unité que sur la complémentarité de la raison et de la révélation, chacune interpellant, enrichissant et corrigeant l'autre ; cependant, cette position serait acceptée par certains unitariens.
 
3. Aujourd’hui, surtout aux USA, se développe un unitarisme universaliste qui prône une unité entre les religions par dépassement et abandon des traditions religieuses particulières : il cherche l’émergence d’une religion post chrétienne, post musulmane, post bouddhiste ... et post-théiste ; pour cela, il insiste beaucoup sur l’expérience religieuse partagée, vécue ensemble, et disqualifie la pensée jugée « théorique » (ce qui va parfois jusqu'à une mise en accusation et une condamnation de la réflexion théologique).
 
Le protestantisme libéral comporte des tendances qui vont dans le même sens, mais en général il insiste sur la nécessité de « penser la foi » (titre d’un de mes livres). Il espère plus en un approfondissement qu’en un dépassement des traditions religieuses de l’humanité ; il ne croit pas à une fusion entre les religions, mais à un dialogue à la fois exigeant et amical pour se comprendre mutuellement et vivre les différences en bonne entente ; mais ces thèmes se trouvent aussi chez certains unitariens.
 
Pour me résumer : on trouve les mêmes préoccupations, des thèmes semblables et de grandes proximités entre unitariens et protestants libéraux ; ils se distinguent non par des oppositions mais par des nuances ou des accentuations différentes, plus ou moins prononcées selon les cas.
 
Il y a une autre différence qui tient à la pratique. Les protestants libéraux, en général, n'ont pas voulu constituer des églises séparées, distinctes : ils sont membres des églises réformées, luthériennes, méthodistes et autres, et y forment des tendances ou des courants non séparatistes (il y a des exceptions, et certains libéraux regrettent ce choix). Les unitariens constituent, en général, des églises ou associations spécifiques (à vrai dire, du seizième au dix-huitième siècles, ils ne pouvaient guère faire autrement). Le résultat est qu'ils se sont marginalisés dans la chrétienté beaucoup plus que les protestants libéraux ; qu’ils connaissent des tensions et des querelles internes parfois fortes ; qu'ils ont souvent une attitude un peu agaçante de « promotion » ou de « patriotisme confessionnel » (auto-satisfaction et auto-louange, récupération plus ou moins abusive de célébrités qui sympathisaient avec l'unitarisme tout en restant membres des églises protestantes classiques, comme Albert Schweitzer ou Théodore Monod).
 
Bien amicalement,
 
André Gounelle, Le 02 juin 2009
Henri Zwally

 

Commenter cet article