Nous parlons trop de Dieu et ce que nous en disons est trop léger

Publié le par la rédaction

La religion n’est pas affaire de croyances
 

De tous les monothéisme, c’est le christianisme qui met le plus l’accent sur ce qu’il faut croire, sur la doctrine. Mais en contrepoint s’est développée l’idée - actuellement oubliée - que chaque fois où l’on prétend savoir qui est Dieu, ou ce qu’il veut, on devient hérétique.

Il n’y a peut-être aucun symbole plus suggestif, aucun mot plus électrique que « Dieu ». Dieu sous-tend et cautionne la vision du monde de tant de gens que l’on obtient toujours un résultat certain en invoquant son nom, en disant qu’il nous inspire, que nous connaissons sa volonté, qu’il pense ainsi et finalement en le remerciant. Et c’est justement cela qui est dangereux.

Dans son livre The Case for God, Karen Armstrong montre qu’en occident et jusqu’à la période moderne, la plupart des réflexions monothéistes se focalisaient sur la pratique religieuse, la conduite à adopter plutôt que sur la doctrine. Un bon musulman était celui qui respecte les cinq piliers de la foi ; un bon juif observait le sabbat et les fêtes, obéissait aux commandements de la loi. Un bon chrétien suivait le Sermon sur la montagne et pratiquait l’amour de Dieu en s’occupant des malheureux avec compassion et un esprit de paix.
 
La religion telle que la pensaient les grands sages en Inde, en Chine et au Moyen Orient n’était pas une question de doctrine mais de pratique. Elle n’exigeait l’adhésion à des croyances mais plutôt une pratique sévère et une rude discipline de vie en l’absence desquelles l’enseignement religieux aurait été incompréhensible et non crédible.
 
L’esprit d’orthodoxie

En Occident la religion était avant tout une question d’orthopraxie et non d’orthodoxie. En fait, aucune doctrine n’aurait eu de sens indépendamment de l’appartenance à une communauté de foi et à sa vie liturgique. Il est certain qu’un certain nombre de convictions, de « croyances » étaient tout à fait importantes mais, contrairement à aujourd’hui, elles n’étaient jamais considérées comme étant le cœur de la vie religieuse. En règle générale la « croyance » n’avait pas l’importance qu’elle a de nos jours.

Aujourd’hui, quand on me demande, par exemple, si je crois en Dieu, la question porte sur mon assentiment à l’existence concrète de Dieu et, en général la personne qui pose la question a une idée très précise de la nature du Dieu dont je devrais approuver l’existence.
De même si on me demande si je « crois au Christ », cela veut dire, la plupart du temps que je devrais dire que Jésus de Nazareth était divin, qu’il est mort sur la croix et ressuscité des morts.
Dans les deux cas, la question de ma « croyance » et celle de ma « foi » appellent une réponse intellectuelle concernant une doctrine.
 
Aussi surprenant que cela puisse paraître, cette attitude de pensée est relativement récente. Le mot « foi » traduit le grec « pistis », qui désigne la confiance, l’engagement, la loyauté. Dans sa traduction latine de la Bible, Jérôme a rendu « pistis » par « fides » (loyauté) et par « credo » (qui vient de « cor do », « je donne mon cœur »). On comprenait donc la foi comme un engagement fidèle et loyal envers Dieu. La foi en Christ était une réponse engagée à l’appel et au ministère de Jésus. C’était un engagement en faveur de l’évangile, d’être disciple du Christ. En aucun cas cette « croyance » ou cette « foi » n’étaient une réponse intellectuelle concernant une doctrine.

C’est au début du 18e siècle, lorsque la connaissance se fit rationnelle que le mot « croyance » commença à désigner l’adhésion intellectuelle à une proposition hypothétique et souvent douteuse. La religion s’en trouva changée.

Karen Armstrong rapporte que  jusqu’à récemment, juifs et chrétiens ont toujours souligné qu’il n’était ni souhaitable ni possible de pratiquer une lecture littérale de la Bible car elle ne peut fournir un message unique et orthodoxe et demande au contraire une réinterprétation permanente. »
 
Les mythes ont toujours été des récits symboliques, souvent thérapeutiques, et ils n’ont jamais été interprétés de manière littérale ou historique. Mais ceci a changé lors de l’arrivée de la modernité. La pensée moderne à ses débuts découvrait avec enthousiasme la nouvelle culture, les découvertes technologiques et la réforme religieuse. Tous les débats religieux (entre Rome et les réformateurs comme aussi entre réformateurs) développaient un besoin croissant de préciser les doctrines et évidemment de définir l’« hérésie » de l’adversaire.
Le protestantisme se structurait progressivement en un nombre incroyable de dénominations dont chacune avait ses propres doctrines, ses propres interprétations de la Bible et sa propre conviction de posséder le monopole de la vérité.

Les systèmes doctrinaux l’emportaient en importance sur les rituels liturgiques dans la mesure où ils permettaient de distinguer ceux qui se situaient « avec nous » et « contre nous », les fidèles et le apostat, les saints et les hérétiques. Dans l’idée de se libérer de l’emprise du clergé, les réformateurs recherchèrent un accès direct à Dieu, indépendant des prêtres. L’accent mis sur la pratique religieuse laissa la place au discours théologique. Cette orgie de discussions doctrinales ne pouvait que focaliser l’intérêt sur le contenu des « croyances » et placer cette question au premier plan, où elle se trouve aujourd’hui dans la plupart des dénominations du christianisme, à la différence du judaïsme et de l’islam qui ont continué - et continuent encore aujourd’hui - à être des religions de pratique, ainsi d’ailleurs que toutes les grandes religions du monde.
 
Le « logos » (la raison) supplanta, dans le christianisme, les vérités du « mythos » (le mythe) alors qu’ils avaient jusque là subsisté côte à côte, garants d’une même vérité. Mathématiciens et physiciens devinrent experts en discours théologique puisque seuls la raison et la science pouvaient parler de Dieu. Au temps de René Descartes et d'Isaac Newton la science devint ainsi maîtresse de la théologie au point qu'Issac Newton disait que le rationalisme scientifique était la « religion fondamentale ». Les affirmations théologiques s’entichèrent de certitude et d’absolu. « La théologie était en danger de devenir aride et théorique et même idolâtre ». Il semblait que les scientifiques étaient désormais devenus les gardiens des clés de l’Église.

Nous ne sommes plus conscients de la petitesse de notre savoir. Nous avons oublié le Pseudo-Denys l’Aréopagite.

Il était un théologien chrétien des 5e et 6e siècles qui fut hautement respecté notamment par Thomas d’Aquin. Sa pensée théologie était humble. Il était conscient des limites du langage et de celles de l’esprit humain. Il procédait toujours par trois étapes : une affirmation, une négation de cette affirmation et une négation de cette négation.

Ainsi par exemple la tradition affirme premièrement que Dieu est parfait. Deuxièmement le théologien récuse l’affirmation et dit qu’on ne saurait affirmer la perfection de Dieu car l’esprit humain est incapable de concevoir l’idée même de perfection. Enfin, puisqu’on ne saurait limiter les qualités de Dieu en disant ce qu’il n’est pas, le théologien nie sa précédente négation et conclut que Dieu n’est ni parfait ni imparfait.
 
Cet exercice du Pseudo-Denys « conduit à l’apophatisme, l’impossibilité de dire quoi que ce soit du Dieu absolument inconnaissable car il dépasse nos esprits humains et nos pensées. » L’approche apophatique de Dieu fait prendre conscience au théologien des limites de tout discours religieux et le pousse à reconnaître humblement qu’il ne sait pas vraiment de quoi il parle.

Karen Armstrong pense que « si tant de chrétiens occidentaux ont aujourd’hui des problèmes avec l’idée même de Dieu, c’est parce que nous avons perdu de vue cette importante réalité ». Nous avons oublié la petitesse de notre savoir.

La pensée de Karen Armstrong est tout entière centrée sur la perte de crédibilité qui affecte aujourd’hui l’idée de Dieu aussi bien pour les esprits religieux que pour les non-religieux. L’Être céleste supérieur et transcendant que nous avons hérité des déistes, qui l’ont eux-mêmes reçu des rationalistes scientifiques des 17e et 18e siècles, n’est désormais plus convaincant. Ou bien il est insuffisamment scientifique et rationnel – on ne peut le prouver – ou bien il est présenté de manière si abstraite et théorique qu’il manque de personnalité et n’incite pas à la piété. L’opposition entre le Dieu personnel des gens pieux et le Dieu lointain des scientifiques est typique de la théologie moderne.
 
Le Père Noël est-il schizophrène ?

« Dieu » est celui dont on dit tout à la fois : il bénit l’Amérique (« God bless America »), il peut guérir grand-mère, il permet aux avions de s’écraser sur les tours, il suggère de faire des guerres, il influence l’attribution des récompenses du show-business, il approuve les inégalités, il a un plan pour chacun de nous, il utilise stoïquement des souffrances insupportables pour notre bien.

Ce Dieu Père Noël bipolaire et schizophrène est absolument non crédible. Karen Armstrong a bien raison de débuter son livre en écrivant : « Nous parlons trop de Dieu actuellement et ce que nous en disons est trop léger ». Son livre a pour but de restaurer la foi en la puissance de renouveau de Dieu et de la religion.

Karen Armstrong est profondément préoccupée par la manière dont les fondamentalistes - juifs, chrétiens et musulmans - s’attribuent aujourd’hui, chacun à sa manière, le monopole de l’idée de « Dieu », souvent avec un littéralisme militant et fanatique.

Les fondamentalistes athées sont aussi fort prétentieux, intolérants et belliqueux et montrent une compréhension de la religion vraiment caricaturale.

Les fondamentalismes religieux et athées sont pareillement fondés sur une interprétation littérale des mythes chrétiens (notamment les récits de la création de la Genèse, la Sortie d’Égypte de l’Exode, les miracles de Jésus). Ils sont également péremptoires et intolérants.
Karen Armstrong souhaite que son livre apaise les blocages à l’égard de Dieu provoqués par les doctrines aberrantes ou fondamentalistes à son sujet. Elle propose que l’on en revienne à la spiritualité du Pseudo-Denys qui promeut la tradition apophatique, faite à la fois d’humilité et du refus de toute doctrine et de tous dogmes absolus. Spiritualité du renoncement (la « kénose ») et non de la prétention, s’exprimant par des allégories, des comparaisons, des symboles et des mythes. Spiritualité de la compassion, de la paix, se refusant aux affirmations au vitriol, absolues et définitives. Elle peut rendre le mot « Dieu » à nouveau significatif.

Karen Armstrong espère convaincre ses lecteurs de mettre l’accent sur la pratique religieuse et ses rites plutôt que sur des affirmations doctrinales, sur leur engagement spirituel plutôt que sur l’adhésion intellectuelle à des doctrines.

« La religion n’a jamais été censée apporter des réponses aux questions que la raison humaine peut résoudre ». La religion et la science « ont des différentes sphères de compétence ». La tâche de la religion a toujours été et devrait continuer à être « de nous aider à vivre de manière créative, apaisée et même joyeuse et d’affronter les réalités pour lesquels il n’y a pas de solutions simples et les problèmes que nous pouvons parfaitement résoudre, comme la morale, la souffrance, le deuil, l’angoisse, les injustices, la dureté de la vie. »
C’est dans ce contexte d’angoisse existentielle que Karen Armstrong situe l’importance fondamentale de la religion pour autant qu’elle n’est pas encombrée par le besoin de définir des doctrines, de les défendre et d’opposer les hommes les uns aux autres, mais qu’avec un esprit humble et ouvert, elle cultive le courage et la compassion face aux difficultés de la vie.
 
Brian McGrath Davis,
doctorant à l’université Emory (Atlanda, Géorgie, Etats-Unis)
 
Recension de « The Case for God », Karen Armstrong
 
Source : Protestants dans la ville, le 22 décembre 2009
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