Là où est le protestantisme, là naît la liberté !

Publié le par la rédaction

La liberté de conscience
 
Dans ce domaine, les protestants ont joué un rôle particulier en défendant leurs droits, mais il nous semble important de rappeler que ce combat n'a pu être mené que sur la base d'une pensée théologique qui, bien avant le XVIIe siècle, avait donné à la conscience une place et une autonomie qui lui étaient contestées jusque là.
 
En se présentant devant la diète de Worms du 16 au 18 avril 1521, Martin Luther n'a que deux solutions : se rétracter, ou prendre le risque d'être mis au ban de l'Empire. Après avoir demandé une nuit de réflexion, il fait la déclaration désormais célèbre dans laquelle le rôle de la conscience est déterminant.
 
« A moins d'être convaincu par le témoignage de l’Écriture et par des raisons évidentes, car je ne crois ni à l'infaillibilité du pape ni à celle des conciles, puisqu'il est établi qu'ils se sont souvent trompés et contredits, je suis lié par les textes bibliques que j'ai cités. Tant que ma conscience est captive des paroles de Dieu, je ne puis ni ne veux me rétracter en rien, car il n'est ni sûr, ni salutaire d'agir contre sa conscience. Que Dieu me soit en aide ! Amen »(1).
 
Un homme qui agirait contre sa conscience ?
 
Volontairement ou non, Martin Luther venait de donner à la conscience un rôle et une place qu'elle n'avait pas dans la théologie scolastique. La conscience est pour le réformateur le lieu principal de la décision chez l'homme, il suit en cela la pensée de l'Ancien Testament pour qui le cœur est le siège de la décision et l'équivalent de la conscience. Cette conscience ne trompe pas, elle est éclairée par « d'évidentes raisons », mais plus encore, elle se place au-dessus de tous les systèmes d'autorités, même les plus élevés comme la papauté. Et pour finir, que serait un homme qui agirait contre sa conscience ?
 
À titre de comparaison, la tradition catholique parle de conscience erronée. Selon l'enseignement de l'Église, dans la situation concrète de l'homme post-adamique, c'est-à-dire après la chute, une connaissance en fait non perturbée et suffisamment développée de la nature de l'homme en tant que norme de ses actes moraux naturels ne peut être atteinte qu'avec l'aide de la révélation divine. Reste à déterminer si cette révélation divine peut atteindre la conscience directement ou en passant par l'intermédiaire de l'Église et de la tradition ; il s'agit là d'une autre question.(2)
 
Dans ce long combat pour la liberté, Pierre Bayle (1647-1706) fut incontestablement le grand théologien de la liberté de conscience.(3) Pierre Bayle voyait en elle le fondement de l'idée de tolérance, même si, pour lui, il reste légitime d'imposer une orthodoxie de croyance aux membres d'un groupe religieux.(4)
 
C'est au même moment que John Locke (1632-1704) cherche à cerner dans sa lettre sur la tolérance les limites politiques, étatiques et critiques de la liberté religieuse.(5) Les questions qui préoccupaient alors l'Angleterre étaient surtout la question politique et la question religieuse. La révolution de 1648 n'avait été en réalité qu'une révolution politico-religieuse. John Locke a affirmé avec force l'incompatibilité entre la foi en Jésus-Christ et toute forme d'intolérance envers les autres religions. Si en théorie cette tolérance est sans limite, il n'en va pas de même en politique. Elle prend fin lorsqu'une communauté religieuse en vient à des politiques immorales ou anticonstitutionnelles, ou lorsqu'elle est elle-même intolérante. Si les écrits de John Locke affirmaient avec force un concept qui n'était pas encore dans tous les esprits, force est de reconnaître que son système était encore bien imparfait. John Locke ne parvint jamais à inclure les athées dans sa théorie de la tolérance.
 
Devant une telle difficulté, le protestantisme s'est vu contraint de revenir aux thèses de Pierre Bayle en faisant valoir la primauté de la liberté de conscience sur la liberté religieuse.
 
Pour un groupe religieux bien souvent minoritaire, un tel choix ne manque pas de soulever bien des difficultés. A juste titre, Laurent Gagnebin parle de risque : « Entre les risques de l'autorité aboutissant aux privilèges exorbitants de l'infaillibilité pontificale, et ceux de la liberté, aboutissant parfois aux privilèges excessifs du libre examen, le protestantisme a choisi une fois pour toutes le risque de la liberté.(6)
Cette volonté d'être autant que possible le champion de la liberté s'est particulièrement exprimée dans la tradition du protestantisme libéral qui met l'accent sur une nécessaire réconciliation entre la religion et la culture, ainsi que sur la critique des régulations orthodoxes des croyances et des pratiques.(7)
 
Là où est le protestantisme, là naît la liberté !
 
La charte de l'Union libérale de Suisse romande offre une bonne indication des tendances du mouvement libéral :
 
« Par souci de vérité et de fidélité au message évangélique, refusant tout système autoritaire, nous affirmons la primauté de la foi sur les doctrines, la vocation de l'homme à la liberté, la constante nécessité d'une critique réformatrice, la valeur relative des institutions ecclésiastiques, notre désir de réaliser une active fraternité entre les hommes qui sont tous, sans distinction, enfants de Dieu ».
 
Il n'en reste pas moins vrai que cet idéal de liberté est une utopie pour laquelle il faut lutter sans cesse. L'histoire ne manque pas d'exemples où, dans une situation majoritaire, le protestantisme a été infidèle à sa vocation. On ne saurait admettre sans réserve, cette phrase ô combien flatteuse d’Élisabeth Badinter : « Là où est le protestantisme, là naît la liberté ».
 
Si, de nos jours, la liberté de conscience et la liberté religieuse sont une réalité dans un grand nombre de pays, il ne faudrait pas pour autant oublier que des peuples entiers n'ont pas encore le choix. La liberté de conscience et la liberté religieuse ne peuvent être maintenues et défendues comme un idéal qu'à la condition que les groupes religieux respectent à la fois la conscience individuelle et les règles démocratiques des sociétés dans lesquelles ils vivent. L'explosion du phénomène sectaire, dont les drames médiatiques ne sont que la partie visible de l'iceberg, montre à quel point les thèses libérales, laïques ou religieuses sont aujourd'hui fragilisées .
 
Les thèses défendues par les héritiers de la Réforme et du siècle des Lumières se retournent aujourd'hui contre ceux qui pensaient ainsi défendre la liberté de l'individu. La loi française de séparation de l'Église et de l'État, en faisant de la religion une stricte affaire privée, protège, dans une large mesure les « violeurs de liberté ». Il est vrai que c'est un autre débat, mais cela ne suffit pas à nous donner bonne conscience.
 
Philippe Aubert, pasteur à Mulhouse
 
Source : Humanisme, n°228, Juin 1996
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1. Marc Lienhard, Martin Luther, un temps, une vie, un message, Centurion, Labor et Fides, Paris, 1983. P.74
2. Karl Rahner, Herbert Vorgrimler, Petit Dictionnaire de théologie catholique, Seuil, Paris, 1970
3. Le lecteur peut se reporter ici à l’excellent article de Claude Jean Lenoir, Pierre Bayle précurseur du siècle des Lumières, Vivre, 1996/3, Lillois, 1996, pp. 16-22
4. Encyclopédie du protestantisme, Édition du Cerf, Paris, Labor et Fides, Genève 1995
5. Il est à noter que le commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus : « Contrains‑les d'entrer » de Pierre Bayle et la lettre sur la tolérance de John Locke sont publiés tous les deux en 1636, un an après la révocation de l'Édit de Nantes.
6. Laurent Gagnebin, Le Protestantisme, ce qu'il est et ce qu'il n'est pas, Éditions La Cause, Carrières-Sous Poissy, 1994
7. Jean-Paul Willaime, La Précarité protestante, sociologie du protestantisme contemporain, Labor et Fides, Genève, 1992
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