Dieu peut tout, sauf contraindre l'homme à l'aimer

Publié le par Rolland Grégoire

Culte au Temple Saint-Martial (EPU d'Avignon),
le 01 novembre 2015
 
 
prédication de Rolland Grégoire
 
Que serait le monde sans amour ? Sans amour, l’humanité  disparaîtrait probablement dans l’oubli et dans la mort. Comment pourrait-on vivre si personne n’éprouvait l’ombre d’un sentiment pour nous ou si nous n’éprouvions aucun sentiment pour personne, pour notre ou nos prochains.
 
Amour et prochain, c'est sur ces deux mots que je vous propose de partager le texte de ce jour.
 
Jésus a bien vu que les hommes ne peuvent vivre sans l’amour qu’ils échangent avec leurs semblables. C’est pourquoi à la demande d’un jeune scribe sympathique, et pourtant membre du groupe des pharisiens, dont la piété rigoriste et souvent intransigeante, peut étonner, qu'il a extrait des 613 articles de la loi que les Israélites devaient scrupuleusement respecter… ; deux commandements, dont l’un parle de l’amour de Dieu et l’autre de l’amour du prochain. Et dans nos Églises on insiste souvent sur le fait que les deux ne peuvent être séparés, car ils peuvent se comprendre comme l’amour de Dieu envers nous d’abord, et ensuite notre amour de Dieu et du prochain comme réponse.
 
Mais ce n'est peut être pas aussi simple, ni évident, cela réclame des actes et engage toute ou partie de la vie. Je crois que vous conviendrez avec moi, que l'amour ne se commande pas et en faire un « devoir » n'a pas de sens, personne ne peut nous obliger à aimer. Nous comporter honnêtement, droitement, équitablement, envers les autres, nous montrer justes et bienveillants à leur égard, les aider quand ils en ont besoin, tout cela nous comprenons bien que nous devons nous y efforcer, même si ce n'est pas toujours facile. Par contre, comment raisonnablement nous prescrire de les aimer ? Il y a des gens pour qui nous n'avons aucune sympathie, allez, avouons le…, pour qui nous éprouvons de l'aversion, et qui nous sont odieux. C'est plus fort que nous, nous n'y pouvons rien, c'est humain. Éviter de leur porter tort, nous conduire convenablement avec eux, oui, d’accord, mais quand à les aimer... On ne peut pas imposer, ordonner, obliger d’aimer. Et j'espère ne choquer personne en citant cet adage patristique : « Dieu peut tout, sauf contraindre l'homme à l'aimer. » Quand une parole exprime un commandement, une loi à observer, ne devient-elle pas accablante, voire désespérante ?, elle enfonce dans la mauvaise conscience et génère un sentiment de culpabilité.
 
Comme l'a écrit André Gounelle, professeur émérite de la faculté libre de théologie protestante de Montpellier, je le cite : « l'évangile n'est pas la mauvaise nouvelle de notre faute, mais la bonne nouvelle de notre délivrance. Pour bien comprendre ces paroles sur l'amour, de même que celles du décalogue et celles du sermon sur la montagne, il faut y voir non pas une loi mais une prophétie. Elles ne nous disent pas : « voilà ce que tu dois faire, comment tu dois vivre », en nous imposant des exigences impossibles. Elles nous disent plutôt : « voilà ce que Dieu va opérer en toi, voilà ce qu'il a commencé et qu'il continuera à faire : il te rendra aimant ». Mais pourtant, chaque être humain tient énormément à lui-même, on le voit à notre instinct de conservation quand il y a du danger, on cherche d'abord à sauver sa vie. Inversement risquer sa vie pour quelqu'un d'autre est considéré comme un acte héroïque, et on donne des médailles pour cela. Et comme avec ceux qui s'aiment beaucoup et qui ne pensent qu'à eux, nous avons là toute la gamme des égoïsmes. Que l'égoïsme et l'amour-propre soient largement répandus, c'est évident, je le répète, c'est humain mais expriment-ils un véritable amour de soi ? Ce n’est pas sûr. Souvent, nous éprouvons de la déception ou de la rancœur envers nous-mêmes, parce que nous avons le sentiment de n'être pas à la hauteur de nos ambitions et de nos projets. Nous acceptons mal nos limites, nos défaillances, nos échecs, nos torts. Nous nous en voulons parce que nous n'arrivons pas à devenir ce que nous voudrions être. Nous avons tous, plus ou moins consciemment, le désir d'être pour notre conjoint, nos enfants, nos amis et connaissances, des êtres parfaits, solides, exemplaires, pourvus de qualités exceptionnelles. Et... nous nourrissons une sourde et profonde animosité contre nous-mêmes parce que tel n'est pas le cas. « Notre cœur nous condamne», dit la première épître de Jean, en ajoutant immédiatement : « mais Dieu est plus grand que notre cœur ». Ainsi lorsque notre cœur nous condamne, Dieu nous pardonne. Quand nous nous détestons, Dieu nous aime. Le message évangélique dissipe cet amour propre qui se veut sans défauts. Il nous apprend à accepter nos misères, nos manquements, nos incapacités. Alors sans nous croire impeccables, sans nous prendre pour plus que nous valons, nous avons à nous aimer tels que nous sommes, comme Dieu nous aime, c'est à dire, faibles, petits, et défectueux. »
 
Dans le deuxième commandement, au verset 31, se trouve aussi le mot « prochain » et du temps de Jésus, les rabbins discutaient beaucoup de la définition de ce mot. Pour les uns, il désignait tous les êtres humains, quels qu'ils soient, d'où qu'ils viennent, à quelque peuple ou à quelque religion qu'ils appartiennent. D'autres, moins larges, plus restrictifs considéraient comme leurs prochains seulement les membres du peuple d'Israël ; ils excluaient les « païens », ceux que l'Ancien Testament appelle les « nations », autrement dit les « non juifs ». Enfin, pour des rabbins très stricts, les supers radicaux, le prochain se limitait à celui qui appartenait à la même secte, à la même communauté, au même mouvement ou au même courant qu'eux. Ils rangeaient tous les autres, juifs ou païens, parmi les adversaires de Dieu, qu'ils devaient haïr, rejeter, combattre ; ils ne voyaient pas en eux des prochains à aimer. Dans notre temps, le prochain c'est celui, quel qu'il soit, que l'on croise sur sa route, que l'on peut voir avec ses yeux, toucher avec ses mains, entendre avec ses oreilles, parce qu'il se trouve dans le même lieu que nous. C'est celui qui a besoin de nous, de notre aide, de nos secours, parce qu'il est dans la détresse et qu'il souffre. Mais il est aussi celui dont nous avons besoin. C'est le voisin, c’est celui que l'on côtoie, mais aussi celui qui a fuit son pays, et je vous renvoie à la tragique et scandaleuse actualité. Une remarque : nous comprenons toujours que « prochain » désigne un autre être humain, autrement dit un semblable. Or, il n’est pas dit « tu aimeras ton semblable », mais « ton prochain ». Parmi nos prochains, comme le disait l'éminent théologien Albert Schweitzer, il y a certes nos semblables, nos frères et sœurs en humanité, mais aussi des êtres différents, d'autres créatures, les animaux, les végétaux si souvent agressés, maltraités, torturés par les humains, comme beaucoup de nos semblables. Alors finalement, le « tu aimeras » doit se conjuguer au futur et non à l'impératif. Il ne s'agit pas d'une obligation écrasante, mais d'une promesse réjouissante. Nos cœurs de pierre, Dieu les transformera en cœurs de chair. Il fait de nous de nouvelles créatures capables d'aimer parce que nées de Dieu. Nous recevons de lui chaque jour la force et les impulsions qui feront naître et grandir l'amour en nous, qui nous feront avancer vers l'harmonie, vers le projet qu'il a pour son humanité, vers la communion et la paix où il veut nous conduire.
 
Finalement cette parole « tu aimeras » ne nous met pas un lourd fardeau sur les épaules, elle nous annonce une bonne nouvelle.
 
Amen.

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