C'est en l'Évangile qu'est révélée la justice de Dieu par la foi et pour la foi

Publié le par la rédaction

« Je ne rougis pas de l'Évangile »
 
 
Culte à l'Assemblée du Désert à Mialet (Cévennes),
le 02 septembre 2012
 
prédication de Laurent Gagnebin, pasteur
et professeur Émérite de la Faculté libre de théologie protestante de Paris
 
Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à être apôtre, mis à part pour annoncer l'Évangile de Dieu, qui avait été promis auparavant de la part de Dieu par ses prophètes dans les saintes Écritures, et qui concerne son Fils (né de la postérité de David, selon la chair, et déclaré Fils de Dieu avec puissance, selon l'Esprit de sainteté, par sa résurrection d'entre les morts), Jésus-Christ notre Seigneur, par qui nous avons reçu la grâce et l'apostolat, pour amener en son nom à l'obéissance de la foi tous les païens, parmi lesquels vous êtes aussi, vous qui avez été appelés par Jésus-Christ.
 
Ainsi j'ai un vif désir de vous annoncer aussi l'Évangile, à vous qui êtes à Rome. Car je ne rougis pas de l'Évangile : c'est une puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit, du Juif premièrement, puis du Grec, parce qu'en lui est révélée la justice de Dieu par la foi et pour la foi, selon qu'il est écrit : Le juste vivra par la foi.
 
L’Épître aux Romains ? À certains égards, la Réforme est née de la lecture de cette lettre qu’a faite au 16e siècle le Réformateur Martin Luther. Elle fut pour lui la source d’une illumination : il comprit alors que nos actions et nos entreprises sont impuissantes à nous apporter le salut et que nous le recevons de la seule grâce de Dieu. Cette Épître va jouer dès lors un rôle considérable dans l’histoire du protestantisme, du commentaire écrit par Martin Luther en 1516 à celui, par exemple, du théologien suisse Karl Barth (le Römerbrief) en 1919. Sans Paul et l’Épître aux Romains surtout, mais aussi certaines de ses grandes Épîtres, aurions-nous eu le même Martin Luther, les mêmes débuts de l’histoire du protestantisme ? On lit en effet depuis le 16e siècle toute la Bible dans l’éclairage de cette lettre aux Romains telle que l’a comprise Martin Luther. Il écrit d’ailleurs : « [...] les Épîtres de saint Paul sont bien plus un Évangile que Matthieu, Marc et Luc [...]. » (cité par Gerhard Ebeling dans Luther, Genève, Éditions Labor et Fides, 1983, p. 113).
 
L’Épître aux Romains est ainsi devenue une sorte de 5e évangile pour les protestants.
 
Martin Luther écrit encore : « La grâce que nous avons par Christ, personne ne la décrit aussi bien que saint Paul, spécialement dans l’Épître aux Romains. » (Ibid.)
 
La grâce ? C’est elle que nous venons de rappeler et d’affirmer dans sa précédence à l’occasion des baptêmes qui ont été célébrés, comme le veut la tradition des Assemblées du Désert, avant ce culte. À un petit enfant baptisé, nous disons en effet : « Que tu le saches ou non, que tu le veuilles ou non, Dieu t’aime. Cela ne dépend pas de toi. » Cela devrait d’ailleurs nous lancer sur les routes d’une pratique religieuse totalement désintéressée et déprise de tout marchandage avec Dieu, de tout narcissisme aussi, puisque nous sommes recentrés sur la grâce divine et dé-préoccupés de nous-mêmes.
 
« Je ne rougis pas de l’Évangile. » Qu’est-ce que l’Évangile ? En plus de l’affirmation décisive de la grâce, c’est Jésus lui-même. L’histoire des religions nous montre un être humain à la recherche d’une divinité qui toujours lui échappe dans sa quête spirituelle. Or l’Évangile et le christianisme opèrent par rapport à cette réalité un renversement : le véritable chercheur, ce n’est pas l’être humain, c’est Dieu qui nous poursuit dans la quête inlassable de son amour, et le véritable inaccessible, ce n’est pas Dieu, c’est l’être humain qui se dérobe à cet amour, à l’appel et à la volonté de Dieu. Karl Barth écrit de Jésus dans sa célèbre conférence de 1956, au titre magnifique, L’humanité de Dieu : « Une fois pour toutes, il a été décidé en lui que Dieu n’existe pas sans l’homme. » ( Genève, Éditions Labor et Fides, 1956, p. 28)
 
D’après l’évangile de Matthieu (Mt 1, 23), Jésus reçoit en quelque sorte un surnom : « Emmanuel », ce qui signifie en hébreu « Dieu avec nous ». « Avec » : ce petit mot est un des plus importants de toute la Bible : Dieu avec nous, nous avec Dieu, nous avec notre prochain et même la création tout entière dans une perspective écologique et cosmique. Ce « avec » (Dieu avec nous) revalorise notre condition et dit notre dignité. Dieu n’a pas besoin de notre abaissement, de notre écrasement, pour être Dieu en plénitude. En Jésus, nous ne sommes pas réduits à notre finitude, au néant de notre condition mortelle et pécheresse. Il y a un humanisme possible ; on pourrait l’appeler un humanisme christique.
 
« Je ne rougis pas de l’Évangile. » L’Évangile, ce sont aussi l’enseignement et la prédication de Jésus centrés sur l’annonce du Règne de Dieu et la pratique de l’amour du prochain. Si on interroge l’homme de la rue pour lui demander de citer les noms de chrétiens connus qu’il considère comme de véritables chrétiens, il nommera probablement Martin-Luther King, l’Abbé Pierre, Albert Schweitzer, Sœur Emmanuelle, par exemple. Il ne les citera pas, parce que ces hommes et ces femmes ont reconnu les dogmes ou les grands principes de la tradition de leur Église, ou parce que certains d’entre eux sont des théologiens de réputation mondiale. Non. Cela l’homme de la rue ne le sait pas. Il les citera parce que, selon lui, ils ont pratiqué l’amour du prochain et lutté pour la justice.
 
Et Jésus donne raison à l’homme de la rue quand il déclare :
« C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples. » (Jn 13, 35)
 
À l’amour, dit Jésus, et non pas à des doctrines, des liturgies, des Églises, des confessions de foi... Dans le livre biblique des Actes des Apôtres, il y a un superbe discours de Pierre dans lequel il déclare de Jésus qu’ « il allait de lieu en lieu en faisant le bien » (Ac 10, 38).
 
Comme ce serait beau si une telle affirmation se trouvait au cœur de nos confessions de foi classiques et traditionnelles et que l’on dise ainsi :
« Je crois en Jésus qui allait de lieu en lieu en faisant le bien » !
Les confessions de foi ? Jésus déclare :
« Ce n’est pas en me disant Seigneur, Seigneur – (c’est-à-dire ce n’est pas en confessant sa foi, parce que « Seigneur » a été une des premières confessions de foi des Églises) – que l’on entrera dans le Royaume de Dieu, mais en faisant la volonté de mon Père » (Mt 7, 21).
 
Je vous le demande, l’aveugle de Jéricho, un mendiant, assis au bord du chemin et invoquant en Jésus le Fils de David, mendiant que les disciples essayent au milieu de la foule, de faire taire et d’écarter de Jésus, mais Jésus s’arrête et le guérit (Lc 18, 35-43) ; la femme atteinte d’une perte de sang, et donc jugée impure et exclue, touchant dans la foule le bord du vêtement de Jésus et il la guérit (Lc 8, 40-48) ; le lépreux (considéré comme un pestiféré) de Samarie, donc étranger et regardé en Israël comme amplement hérétique, revenant seul sur ses pas pour remercier son sauveur, alors que neuf autres lépreux d’Israël ont été guéris avec lui (Lc 17, 11-19) ; la prostituée, - la pécheresse pardonnée -, versant du parfum et des larmes au cours d’un repas sur les pieds de Jésus, et cela au grand scandale des convives choqués parce que Jésus sait bien qu’il s’agit là d’une prostituée, mais Jésus la remercie et la donne en exemple (Lc 7, 36-50) ; ces quatre hommes et femmes, auxquels Jésus déclara solennellement et sans la moindre restriction « ta foi t’a sauvé (e) », avaient-ils jamais souscrit à un credo en bonne et due forme ? Leur foi n’était pas un catalogue de croyances, aussi justes et fidèles seraient-elles, mais une attitude de confiance. La foi, c’est croire en (en Jésus, en Dieu...) ; la foi ce n’est pas d’abord ni principalement des croyances humaines, un croire que (que Jésus ou Dieu... sont ceci ou cela).
 
« Je ne rougis pas de l’Évangile. » L’Évangile, ce sont aussi les actes de Jésus. Le pasteur Roland de Pury (qui a été résistant pendant la deuxième guerre mondiale et emprisonné pour cela) a écrit un petit livre intitulé Job ou l’homme révolté. On pourrait écrire un livre intitulé « Jésus ou l’homme révolté » et même un ouvrage intitulé « Dieu ou le Dieu des révoltes », non pas des révoltes négatives, stériles, nihilistes, mais des révoltes créatrices parce que Dieu en Jésus lutte avec nous pour faire triompher le bien et la vie sans cesse contrariés par les puissances mortifères que sont le mal, la maladie, les souffrances, les injustices, la mort désormais illuminée par un matin de Pâques. Roland de Pury écrit dans son livre qu’il « est des révoltés que Dieu préfère aux gens soumis de ses Églises. » (Genève, Éditions Labor et Fides, 1955, p. 48). Et pour lui, ces révoltés, ce sont les « athées ». Oui, ces incroyants, ces agnostiques, ces nobles douteurs, ces hommes de bonne volonté, ces libres penseurs, qui ne sont bien souvent que des penseurs libres, ne nous reprochent pas tant d’être chrétiens que de ne l’être pas vraiment. Nous, les héritiers infidèles !
 
Nous fêtons cette année, à l’occasion de cette Assemblée du Désert, le 300e anniversaire de la naissance de Jean-Jaques Rousseau. Il ne rougissait pas de l’Évangile quand il répondait à l’archevêque de Paris qui le condamna pour sa « Profession de foi du Vicaire savoyard » aux accents si évangéliques :
« Monseigneur, je suis chrétien, et sincèrement chrétien, selon la doctrine de l’Évangile. Je suis chrétien non comme un disciple des Prêtres, mais comme un disciple de Jésus-Christ. » (Lettre à Christophe de Beaumont, in Œuvres complètes, Pléiade IV, p. 960).
 
« Je ne rougis pas de l’Évangile. » C’est cela qu’ont vécu et incarné au 16e siècle, Martin Luther à la Diète de Worms, bientôt mis au ban de l’Empire et donc menacé de mort, se réclamant de la Bible et du témoignage de sa conscience ; au 17e siècle, les Camisards, les prédicants, les hommes envoyés aux galères à cause de leur foi évangélique ; au 18e siècle, Marie Durand, enfermée pendant 38 ans dans la Tour de Constance et refusant d’abjurer, gravant sur la margelle du puits de sa prison le fameux « Résister » ; c’est au nom de l’Évangile vécu que Catherine et William Booth fondent au 19e siècle l’« Armée du salut » pour lutter contre la misère et les injustices sociales ; c’est cela qu’a vécu au 20e siècle l’évêque anglican Desmond Tutu, luttant en Afrique du Sud contre l’apartheid, et cela de manière non violente et pacifique, et bientôt titulaire du Prix Nobel de la paix (avec Nelson Mandela).
 
Ils ont obéi à l’Évangile, ont incarné ce « je ne rougis pas de l’Évangile », mais nous rougissons trop souvent des Églises, de ce qu’elles ont fait de l’Évangile, des interprétations scandaleuses qu’elles en ont donné parfois. Jésus prononce à la fin de l’évangile de Jean, dans son dialogue avec Thomas qui a douté de sa résurrection, une béatitude bien connue : « Heureux ceux qui croiront sans avoir vu ! » (Jn 20, 29)
 
Après 2000 ans d’histoire chrétienne, tant de condamnations injustes ! Pensons à « l’affaire [Jean] Calas », lui qui fut injustement condamné à mort en 1762 et réhabilité grâce à une campagne d’opinion menée par Voltaire luttant pour la tolérance (voir son Traité sur la tolérance), « affaire », elle aussi, rappelée à cette Assemblée du Désert 2012 ! Oui, après tant de sang versé, d’inquisitions et de bûchers de toutes sortes, de procès en hérésie, Jésus ne nous dirait-il pas plutôt aujourd’hui : « Heureux ceux qui croiront malgré ce qu’ils auront vu » ?
 
« Je ne rougis pas de l’Évangile. », celui de la Bonne Nouvelle d’un Dieu d’amour, et non pas ce message que l’on en a fait parfois et que l’on entend encore si souvent : terrifiant, accablant, traumatisant, culpabilisant. Je comprends que Sylvain Tesson ait écrit dans son récit Dans les forêts de Sibérie, qu’il rejette un christianisme dont les clergés et leurs alchimies « ont transformé une parole brûlante en code pénal » (Paris, Éditions Gallimard, 2011, p. 192).
 
Quand nous considérons l’histoire du Désert, tant de défaites et d’échecs du côté des minorités protestantes, j’aime à me rappeler cette déclaration d’un autre écrivain contemporain, Éric-Emmanuel Schmitt, dans une interview toute récente : « Il vaut mieux être fier de ses échecs qu’avoir honte de ses victoires. » (Rappels, été 2012, n° 89, p.4) « Fier » ? Certaines traductions de notre verset le rendent par « Je suis fier de l’Évangile ». Assumons ce « je » joyeusement, même si c’est parfois solennellement. Il n’y a pas à avoir de fausse humilité pour l’Évangile de Jésus-Christ.
 
Je conclus par là où j’ai commencé (« Dieu avec nous ») en citant encore Paul, toujours dans sa lettre aux Romains, et cela avec une des plus belles interrogations de la Bible : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Rom 8, 31) Et il ajoute : « Car je suis assuré que ni la mort, ni la vie [..], rien ne pourra jamais nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Sauveur. » (Rm 8, 38-39)
Oui, chacune et chacun d’entre nous peut dire : « Je ne rougis pas de l’Évangile. » Je dis même « vive l’Évangile ! », celui qui, malgré tout, a traversé les siècles, les millénaires, comme il traverse encore aujourd’hui nos vies et nos cœurs.
 
Amen.
 

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